PARTIE I. L'HISTOIRE
dogme. Le crime change d’objet et de victimes, sans cesser d’être un crime. En même temps l’empereur transforme les évêques en magistrats de l’ordre civil, et renvoie les parties à se pourvoir devant leur juridiction 1 . Il rassemble le premier concile œcuménique, et préside en personne la première séance 2 . Arius est condamné dans ce concile, et l’empereur, comme les Pères, semble croire qu’une fois séparé de l’Église, Arius est devenu l’ennemi de l’État*. L’intolérance civile entre dans une phase nouvelle, parce qu’en s’unissant au christianisme, elle s’unit à l’intolérance religieuse.
A partir de ce moment, les deux intolérances réunies se prêtent mutuellement des forces. Elles diffèrent assurément par leur origine et par leurs caractères les plus essentiels, puisque l’intolérance religieuse est toute spirituelle, et l’intolérance civile toute temporelle ; mais leur alliance, impossible ou du moins inexplicable autrefois, devient maintenant intelligible. Quand les païens persécutaient, comment pouvaient-ils se justifier à eux-mêmes ces violences exercées au nom d’une religion sans autorité, à laquelle la plupart du temps ils ne croyaient pas, et qui, dans sa vague extension, pouvait recevoir dans son sein tous les cultes? Leç chrétiens, au contraire, avaient une doctrine déterminée, une foi inébranlable dans cette doctrine, et la conviction qu’on ne pouvait s’en écarter sans encourir la damnation éternelle. Ils croyaient de bonne foi sauver les âmes en torturant les corps. Cette conviction ne justifiait pas les attentats contre la liberté; mais elle les expliquait, dans un temps où la philosophie était sans force, et la dignité de l’homme perdue.
Si, à cette heure de l’histoire, le poids de la persécution pesa plutôt sur les ariens que sur les païens, c’est que,
J. Soz., Hist . , liv. I, chap. ix.
2. Le concile de Nicée, en 325. La première séance eut lieu le <9 juin.
3, Fleury, Uist, r liv. X, chap. xnii.
chez les païens, elle ne rencontra pas de résistance. Ils se convertissaient ou feignaient de se convertir: leur religion n’était pas faite pour leur donner une conscience délicate, tandis qu’il y avait chez les ariens une conviction raisonnée, et ce goût de l’apostolat particulier aux hérétiques.
L’Église chrétienne, montée au pouvoir, ne déploya pas contre les ariens la barbarie dont Iss proconsuls de Dioclétien avaient donné l’exemple. Ce fut, si l’on veut, une persécution plus douce ; mais ce fut une persécution. L’Église devint l’ennemie de la liberté, qu’elle avait si longtemps défendue; elle en appela au bras séculier: c’est en cela précisément que l’intolérance civile consiste, car elle n’est pas autre chose qu’un appel à la force contre le droit. Il importe assez peu, en vérité, que la persécution soit douce ou violente ; ce ne sont là que des degrés dans le crime; et, douce le premier jour, elle ne tarde pas à devenir sanglante. JJne sorte de fatalité emporte les hommes qui veulent vaincre la raison sans l’éclairer. Quand on ne sait pas être des apôtres, il faut se résigner tôt ou tard à devenir des bourreaux.
A partir du jour où l’intolérance civile fut au service de l’intolérance religieuse, elle eut, pour ainsi dire, dans son arsenal, le plus terrible des sophismes. Elle se persuada qu’elle était juste, et même clémente. Elle persécuta par charité. Elle donna le nom de frères à ses victimes. Elle prononça des paroles d’amour, tout en promulguant des sentences de mort. Elle se dit qu’elle se montrerait bien- ' faisante, si elle faisait acheter aux dissidents un bonheur éternel au prix de quelques souffrances. Elle ne regarda plus la liberté que comme un péril, ou ne voulut de liberté que pour elle seule. Elle appela hautement cette liberté la liberté de faire le bien, et déclara quelle n’en connaissait pas d’autre. Elle substitua, en un mot, sa conscience à toutes les consciences, et sa volonté à toutes les volontés. Elle entreprit de rendre les hommes heui*ux en dépit d’eux-mêmes, ce qui esti’étternelle prétention etl’éternelle