PARTIE I. L’HISTOIRE
d’Alexandrie, regardait les religions comme les formules sacrées d’un vaste système philosophique. Il en expliquait le sens avec facilité, et n’était arrêté ni par leurs contradictions, ni même par des absurdités qui n’existaient pour lui qu’à la surface. Cette situation d’esprit aurait dû le conduire à la tolérance universelle ; et qui peut douter qu’à l’exemple de plus d’un pontife, il eût mis Jéhova et ■ Jésus-Christ dans son panthéon, s’il n’avait su mieux que personne que le propre du judaïsme et du christianisme était d’exclure formellement l’éclectisme ? Plus il était porté à admettre tous les cultes, et à regarder comme une impiété l’exclusion d’un seul culte, plus il se sentait irrité contre des hommes qui faisaient au contraire consister l’impiété dans l’acceptation des doctrines ou même des formes étrangères à leur propre culte. H ne croyait pas se contredire en proclamant la liberté des cuites, et en excluant de cette liberté les chrétiens, qui en étaient les ennemis. Nonseulement les chrétiens étaient les ennemis théologiques de l’indifférence en matière de formes religieuses, qui était un des grands caractères de la religion romaine; non-seulement ils pratiquaient dans leur église l’intolérance religieuse, mais ils avaient exercé, et contre Julien lui-même, l'intolérance civile ; et ils avaient montré surabondamment qu’ils étaient prêts à imposer leur doctrine par la force et à persécuter les doctrines contraires. Tout le monde en était au point de substituer la force à la preuve, ce qui est étouffer la raison et dégrader l’homme.
La liberté semble si naturelle, qu’on a peine à se persuader qu’il ait fallu aux hommes ün si long apprentissage pour en connaître les droits et la douceur. Cependant, si Julien, en sa qualité de philosophe, avait proclamé la liberté des cultes, comme c’était son devoir, il est probable qu’il n’aurait été ni compris ni obéi.
Il fut quelquefois libéral en théorie ; il balbutia quelques mots de liberté, cosame l’avait fait avant lui Constan-
tin 1 : mais on voit en lui, dès le premier jour, un homme qui se venge d’une longue oppression, et que la passion entraîne à des représailles, en dépit de son jugement. Il se contenta d’abord de plaindre les chrétiens, et de les écarter des emplois 2 . Il écrivit contre eux, et ils lui répondirent avec assez de liberté. L’aigreur, dé part et d’autre, s’introduisit dans la dispute. Le sophiste se souvint qu’il était empereur, et répondit aux pamphlets par des ordonnances. Il y en a deux qu’on reprochera toujours à sa mémoire, parce qu’elles inaugurèrent la persécution perfide, après les persécutions sanglantes de Dioclétien. La première est celle qui spolie les églises, sous prétexte que l’Évangile recommande la pauvreté, et que c’est rendre service aux chrétiens et leur faciliter le chemin du ciel que de les appauvrir 1 ; la seconde ordonne de fermer leurs écoles, ou de les réduire à enseigner Luc et Matthieu : « Car
* On pourrait les contraindre sans injustice ; mais nous permettons à tous de s’infecter, de ce mal. » ( Lettre XLII.) — «Telle a été ma clémence envers les Galiléens (les chrétiens), que j’ai défendu de les violenter, de les traîner au temple et de les contraindre à quoi que ce fût malgré leur volonté. » {Lettre XLIII.) — « Point d’injustice envers les chrétiens : ils sont plus dignes de pitié que de haine, c;ir il n’y a pas de plus grand malheur que d’abandonner le culte des dieux immortels pour adorer les morts et les reliques des morts. » ( Lettre LU.) — Cf. Jules Simon, Histoire de l’École d’ Alexandrie, t. II, p. 294.
2. « Je no veux pas que l’on tue ou que l’on poursuive les Galiléens contre le droit et la justice : cependant il leur faut toujours préférer les hommes pieux, les honnêtes gens. » {Lettre Vil, à Artabius.)
3. « Les Galiléens qui appartiennent à l’Église arienne, gorgés de richesses, se sont jetés sur les Valentiniens, et se sont portés dans Édesse à des excès qui ne fussent pas arrivés dans une ville bien policée. Cela nous a engagés à leur venir en aide pour l’accomplissement d’un précepte admirable de leur loi, et nous avons fait distribuer à nos soldats l’argent de l’église d’Édesse et placé ses autres richesses dans notre trésor. Nous les avons ainsi rendus pauvres et dignes du royaume des cieux qu’ils attendent. » {Lettre XLIII , à Écébolus.)
On pourrait rapprocher de cette lettre les paroles prononcées par Thuriot le 2< brumaire <793. a Assez et trop longtemps la République a soldé l’armée du fanatisme et de l’erreur. Si l’homme philosophe était vindicatif, il pourrait dire au prêtre : « Nous t’assurons les richesses a que tu nous as promises après la mort dans le paradis. » (On rit et on