LA TOLÉRANCE
ceux d'entre eux qui croient avoir une certitude ne sont que des nigauds, ce jour-là seulement ils comprendront la liberté et commenceront à s'aimer les uns les autres.
Qu'est-ce qui a empêché les catholiques d'appliquer la doctrine d'amour et de fraternité contenue dans l'Evangile ? Rien autre chose que leur conviction de connaître la vérité. Quiconque a cette persuasion devient vite un fanatique, et l'idée d'imposer sa croyance aux autres suit rapidement l'idée que hors d'elle il n'y a que mensonge et fausseté. Hors de l'Eglise, pas de salut. Qu'il y a dans nos rangs de catholiques sans le savoir !
Il n'y a de vrai que la liberté, par cette raison qu'il n'y a rien qu'on puisse affirmer vrai, pas même une découverte scientifique, souvent démentie par une découverte nouvelle. L'absolu est une chimère vers laquelle nous courons tous comme des hannetons, et comme des hannetons aussi nous nous brûlons les ailes à sa lumière. Qu'au moins on nous laisse courir, et, pour cela, qu'on nous laisse libres !
Y a-t-il rien de plus extraordinaire qu'un homme qui se dit libre-penseur et qui refuse la liberté de pensée ? Chose curieuse pourtant, cela est dans l'esprit humain. Toujours un parti en excommunie un autre. Se traiter réciproquement
de scélérats est le propre des mortels. Les animaux sont plus paisibles et plus conciliants.
Telle est, selon moi, la leçon qu'on devrait tirer du spectacle qui nous est quotidiennement donné par les girouettes qui tournent au vent de la politique. Sachons nous supporter; cessons de nous imaginer que quiconque nous contredit est digne des pires supplices, car nous ne sommes pas bien sûrs que nous ne partagerons pas demain les idées de celui qui nous contredit aujourd'hui, et nous ne sommes pas davantage assurés que celui-là ne sera pas demain le plus chaud défenseur des nôtres.
C'est pourquoi il n'y a de damnables que les gens qui combattent la liberté. La lutte contre l'intolérance religieuse est donc bonne; gardonsnous seulement de la pousser jusqu'à remplacer une intolérance par une autre. C'est l'écueil où nous échouons toujours. Et quand je relis l'histoire je n'y trouve que le va-et-vient de gens, successivement victimes et bourreaux, et arrachant le nez de leurs contradicteurs sous prétexte que le leur a été également arraché. xS^e serait-il pas plus sage de garder tous nos nez ?
Un jour, ayant séparé deux gamins qui se battaient, je demandai à l'un d'eux pourquoi il tapait avec tant d'énergie sur son camarade.
— C'est un cochon, me dit-il. Il veut toujours être le plus fort.