LA UBERTÉ DE l'eSPRIT HUMAIN
de notre siècle sorti des entrailles mêmes du progrès; cri répété par tous les échos de la publicité, jugement d'avance enregistré par Thistoire ?
J'ose à peine m'arrèter sur un pareil sujet, tant le thème peut paraître usé pour le lecteur. Aussi ne Taborderai-je que brièvement, dans la mesure strictement nécessaire pour la démonstration que j'ai entreprise.
On s'est fait de la loi du progrès une arme contre la doctrine catholique. C'est en inscrivant ce mot sur leur drapeau que tous les ennemis du christianisme, à quelque secte qu'ils appartiennent^ quel que soit le terrain où ils se placent, espèrent conquérir la popularité et attirer à eux les sympathies. Comme si^ en demeurant dans nos principes^ la pensée devait être essentiellement station- .naire, infailliblement rétrograde ! Dieu merci, ces injustes accusations ont été repoussées avec une logique et une éloquence qui ne devraient plus leur permettre de se montrer à la lumière. Néanmoins puisque nous les voyons se reproduire tous les jours, il ne sera pas inutile de sonder un peu plus profondément les notions erronées qui en sont la source. Nous n'aurons pas de peine à nous convaincre que toutes ces attaques ont un point de départ absolument faux. Elles viennent de ce que, dans le progrès de la pensée
humaine, on nie la part de la liberté ou la part de Tautorité.
En premier lieu, il y a un système qui ne fait, dans le progrès, aucune place à la liberté : c'est le système fataliste, auquel appartiennent les pan* théistes, les positivistes et les matérialistes de notre temps.
Pour eux^ le progrès de la pensée, comme tout autre, n'est que le résultat de la loi à laquelle le monde entier est soumis. Un mouvement irrésistible entraîne les astres dans les orbites qu'ils ont à parcourir; un mouvement non moins spontané ni moins invincible, entraîne les esprits dans les voies lumineuses qui leur ont été ouvertes : ils gravitent vers la vraie perfection, comme les mondes, suspendus sur nos têtes , gravitent vers leur centre ; s'arrêter ou rebrousser chemin ne leur serait pas plu^ possible qu'à la terre^ par exemple, de se soustraire à sa rotation diurne ou à ses évolutions annuelles : car la même puissance qui a lancé les masses matérielles dans l'espace, a précipité l'humanité sur le chemin du perfectionnement indéfini ; la légende d'Ahasvérus, l'éternel voyageur, à qui tout repos est interdit, n'est que Thistoire de l humanité marchant toujours, sans jamais s'arrêter dans sa route.
Et, de fait, ne voyons-nous pas que, naturelle-
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ment expansive^ elle ne tend qu'à grandir et à se développer ? Là où elle respirait autrefois à i'&ise^ Tespace lut manque ; elle étouffe, faute d'air et de lumière, et il faut que le lieu de son habitation se dilate ; vainement toudraitH3n la retenit* dans ses langes, la i^nfermer dans èon berceau ; la pensée est sortie de l'enfance, le vêtementde seé premières années ne va plus à sa taille> H les hochetd qui Tamusèrent un temps Ue sont plus de son goût. Voilà pourquoi elle a hâte de secouer un joug qui n'est plus fait pour elle, etd'échapper à des entraves, qui ne pourraient désorknafs que comprimer son essor et compromettre son avenir.
L'humanité, poursuivent lèe auteurs dont nous analysons le système^ n'est psts comme l'individu, fatalement prédestiné à refaire, eU sens inverse, le chemin qu'il a parcouru pour arriver à son complet développement. L'espèce ne meurt pas^ elle ne décline pas ; son âge mûr n'entraîne point après lui la vieillesse, et son mouvement prtogr^ftssif u'âttbonce point un retour en arrière. I^^is que, danâ toute vie individuelle , il y A un point culminant qu'on peut regarder comme son apogée^ dans la vie collective de l'humanité, l'apogée n'est jamais que relatif ; supérieure à celles qui l'ont précédée, chaque époque demeure au^ssous de celles qui doivent venir après elle.
Si nous demandons des preuves de ces assertions, on en appelle au témoignage de l'histoire.
L'histoire panthéiste débute infailliblement par l'état sauvage. Elle place le berceau de Thomme dans les plus épaisses ténèbres ; parfois même, abusant de certaines doctrines propres à notre siècle, elle voudrait bien retrouver dans les couches inférieures de notre sol le premier anneau de notre généalogie. Qui sait si un jour elle ne viendra pas nous dire que nous comptons des mastodontes ou des mégalosaures parmi nos ancêtres? Quoi qu'il en soit, pour elle, Tâge d'or n'est point dans le passé, il est dans l'avenir. La thèse qu'elle soutient partout et toujours est d'une simplicité remarquable : montrer que ce qui a suivi est meilleur que ce qui a précédé, et que la valeur d'une époque se détermine uniquement par la place qu'elle occupe.
Combien d'ouvrages contemporains faits à ce point de vue 1 Du secret fatalisme en est l'âme et le principe. Oubliant toutes les traditions antiques de l'humanité, on met son point de départ dans la nuit; puis un tableau de fantaisie nous la montre se dégageant peu à peu des brouillards du premier âge : tout d'abord, c'est à peine si elle pensait, et maintenant la voilà qui parle ; de la pwtîle naîtia société, de k société naissent les
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arts mécaniques, et ceux-ci à leur tour engendrent les sciences. Une fois l'essor intellectuel imprimé, on nous en fait suivre le développement, on signale, pour ainsi dire, chacune des étapes de l'esprit humain sur la voie du progrès, et c'est ainsi qu'on pense arriver à une véritable démonstration, tirée de l'expérience.
Cette démonstration, la philosophie panthéiste n'a pas de peine à la faire sortir aussi de ses propres principes. Qu'est-ce que l'homme à ses yeux? Une manifestation de cette force, cachée au fond de toutes choses, mais la manifestation la plus brillante et la plus complète ; une forme de la vie, mais la forme la plus belle, la plus élevée. Or la loi essentielle de cette force et de cette vie, c'est de se développer incessamment. Regardez la nature, partout elle est en travail ; sur notre tête, de nouveaux mondes sont en formation, dans les laboratoires de l'espace ; sous nos pieds, la poussière se lève, raconte l'histoire des générations qui ont disparu du globe, et nous met en état de mesurer le pas accompli par les générations présentes; autour de nous, tout se transforme et progresse. Ainsi la création entière n'a qu'une voix, et cette voix proclanae une seule vérité : à savoir qu'en toutes choses l'imperfection est le point de départ, la perfection le terme vers lequel on marche.
L'homme seul serai t-il^ dans ce concert, comme une note discordante? C'est impossible. Lui aussi obéit à la loi de son être, à ce mouvement spontané et irrésistible qui l'entraîne. A mesure qu'il avance, ses idées s'épurent, elles s'élargissent. Ce qu'il avait d'abord ignoré, puis mal compris, il finit par en avoir l'intelligence. C'est à ce principe qu'il faut demander la clef de l'histoire et la lumière pour apprécier toutes choses.
On le voit, dans ce système, la liberté est comptée pour rien. Le mouvement que le monde moral accomplit n'est plus que le résultat d'une action aveugle et nécessaire, comme celui qui emporte le monde physique ; et les déterminations de la volonté humaine ne sauraient pas avoir plus d'influehce sur l'un que sur l'autre.
En d'^autres termes, les deux pivots sur lesquels repose la théorie panthéiste, sont, d'une part, la négation d'un Dieu personnel^ de l'autre, l'abolition du libre arbitre dans la créature. Plus de Providence au ciel ; sur la terre, plus d'être intelligent, arbitre de ses destinées. L'humanité est un chaos en travail de fermentation, d'où Tordre doit sortir du désordre. C'est un vaisseau lancé sans pilote sur Timmense océan des âges, mais il n'y a rien à craindre pour lui ni des vents, ni des tempêtes ; quels que soient les orages qui se déchaî-
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nent, quels que soient les counuits, visibles ou invisibles, dans lesquels il entre, sa direotion ne saurait varier. Il va au port, mais ce port est à rin6ni, et le uavire, s'en approchant toiyours, ne pourra jamais l'atteindre.
Une autre conséquence de ces idées, c'est qu'il n'y aérien d'absolu dans les doctrines* Tout y est changeant, relatif, vrai pour une époque et faux pour une autre. L'absolu, quelque part qu'il se trouvât, serait une halte. Supposeï-le en religion, en politique, en philosophie, il y aura là \m point fixe qui commande un arrêt, qui pose une limite. Or l'esprit humain n'en doit point avoir. Pour que son action ne soit pas gênée, il faut qu'autour de lui comme en lui-même, il n'y ait rien d'immuable. Aussi le véritable nom de ces évolutions incessantes^ ce n'est pas progrès, mais plutôt, comme on Ta dit, déplacement»
Nous ne serons pas embarrassé pour reconnaître quelle est la traduction pratique de ce système. Ainsi conçu, le progrès mène logiquement à la révolution. Car si l'humanité n'avance qu'à la condition de ne jamais regarder en arrière, ai changer et s'améliorer sont des termes synonymes, plus les innovations seront radicales, plus le progrès accompli sera considérable. Le bouleversement de toutes choses est donc à l'ordre du jour;
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Tanarcbie devient rinrtrument le plua puissant des conquêtes que l'avenir est appelé à faire, seul le statu quo est essentiellement rétrogradé. C'est à lui| et i tout ce que Ton voudra comprendre sous ce terme odieux, que la guerre doit être déclarée, Toute tradition déjà existante, tout ordre qui tendrait à s'établir définitivement, toute organisation présentant des conditions de durée seraient autant d'obstacles. La loi du progrès se réduit à une seule formule ; abolir ce qui est ancien et refaire à nouveau Tbumanité entière.
Si je ne me trompe, ces conséquences sont plus que suffisantes pour révéler tout ce qu'il y a de faux dans la doctrine panthéiste. Au fond, c'est le vieux fatum du paganisme ressuscité, avec cette différence que, chez les Grecs et les Romains, l'homme luttait du moins, avec sa liberté, contre ces entraves de fer qui enserraient sa vie, et, s'il succombait dans un combat inégal, du moins sa mort n'était pas sans gloire ; au lieu que la triste philosophie dont je parle supprime en nous le principe même aussi bien que le motif de la résistance. Hommes et peuples, elle veut que tout s'abandonne à la fois ; c'est demander de nous Tabdication de notre grandeur, ou plutôt l'extinction même de notre nature.
Non, s'il y a un progrès humain, ce progrès ne