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CHAPITRE VIII

L’homme n'est pas seulement un individu libre et responsable, il est aussi un être sociable. Cette sociabilité prend dans le travail une foule de formes. Ce qu'on appelle la division du travail en est une. Rien loin d’être un témoignage de l’isolement de l’individu, elle crée entre toutes les tâches et entre tous les travailleurs une vaste solidarité. L’échange est la manifestation économique la plus éclatante de la sociabilité. Mais il est des formes de la sociabilité dans le travail plus spéciales et plus particulièrement adaptées aux sociétés démocratiques. C’est de celles-là que je voudrais parler. Reconnaître, constater la puissance de l’association, en recommander l'usage est un des principaux objets que je me suis proposé.

Voici ce qu’écrivait il y a environ trentre ans un publiciste éminent : «S’il y a dans l'homme un principe d’indépendance personnelle , il y a aussi un principe non moins puissant et non moins sacré de fraternité et de secours mutuel : le vrai, le bien, l’utile, se trouvent dans l'harmonie de tous les principes de notre nature sous l’empire de la raison. » Et le même publiciste ajoutait : «Dans les sociétés modernes, l’individu est trop isolé, trop concentré en lui-même; cette même fierté qui l’isole, l'aftaiblit. et cet*e même indépendance personnelle qui l’élève.

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devient une cause de retardement et de faiblesse pour tous. Le correctif, c’est l’association volontaire.... Malheureusement le public n'a pas encore une vue bien nette des conditions du problème qu’il est appelé à résoudre ; aussi le progrès que nous signalons ne peut-il être improvisé: c'est un but vers lequel nous avançons un peu tous les jours. Entre la dissolution des anciens liens et la formation des liens nouveaux qui, sous l’empire de l’égalité civile, doivent réunir et coordonner les forces individuelles, il devait y avoir un état intermédiaire, une époque transitoire, agitée, difficile, livrée aux passions et aux controverses des hommes. Cet intervalle , plein de difficultés et de périls, nous sommes près de le franchir; on peut en apercevoir distinctement la ligne extrême.» Ces paroles de Rossi contenaient la critique des économistes trop systématiquement indifférents ou hostiles aux progrès dé l'association, donnaient raison non pas certes aux vains rêves et aux faux systèmes , mais aux pressentiments et aux appels de ceux qui invoquaient l’association comme un des remèdes aux souffrances des classes ouvrières. Ce que M. Rossi, cet esprit ferme et judicieux, si peu enclin luimême aux illusions de l’utopie, annonçait en termes si clairs et si assurés, est en voie de se réaliser. Ou. dirait que nous touchons à cette ligne extrême qu’il est dans la destinée de la moitié du xix® siècle de franchir. C'est un mouvement qui fait peu de bruit. Mais la tâche des esprits sérieux, dans l’ordre de la politique et de l’économie sociale, est de se montrer attentifs à ce sourd travail par lequel les sociétés se modifient jour à jour. A croire épuisées toutes les combinaisons économiques, il y aurait une illusion extrême. Le monde ne s'arrête pas. Il se transforme lentement, mais sans cesse. Pendant que l’on répétait encore les paroles d’Aristote en faveur de la perpétuité de l’esclavage. l’esclavage achevait de s’enaller. Puis c'a été le tour du servage, des corporations. Le travail libre, lui aussi,

sans rêver des transformations aussi radicales, peut revêtir plus d’une forme. Déjà, grâce au crédit, l'association des petits capitaux a pu donner à une société démocratique dont les fortunes présentent le spectacle d’un morcellement parfois extrême, une puissance de création industrielle dont l'ancienne société, aux jours les plus brillants de sa prospérité et de sa force, n’avait pas même l’idée. En face du mouvement d’agglomération qui associe les capitaux, l’isolement des individus qui travaillent, poussé au degré où il l’est, frappe comme une anomalie !

Ce n’est pas que je m’étonne qu’au point de vue de l’association, le capital ait pris et dù prendre mieux et plus vite que le travail son assiette et son équilibre. Le capital représente la force acquise, l’intelligence éprouvée, l’expérience. Ses écarts, ses écoles, ses crises même, sont les maladies' d’un corps ordinairement sain et vigoureux. Il en sort plus fort, plus vivace, mieux discipliné. Il est en outre de sa nature plus mobile, plus malléable, plus susceptible de se prêter à toutes les combinaisons que les volontés individuelles engagées dans le travail. Il y a pour celles-ci un principe d'indocilité, de résistance, aussi bien dans ce qui fait leur valeur et leur dignité, que dans leurs imperfections et leurs faiblesses. Associer des individus, des personnes vivantes, c'est-à-dire pourvues de liberté et animées de passions, sera toujours une œuvre infiniment plus difficile que d’associer des valeurs.

Est-ce une raison de conclure à l’impossibilité de l’association des travailleurs? Faut-il à l’excès réduire le champ du possible parce que des imaginations enthousiastes et des esprits abusés l’ont à l’excès étendu? L’expérience elle-même ne le permet pas. Voyez, pour citer une espèce d'association qui n’a que des partisans, voyez les sociétés de secours mutuels. Quels progrès depuis environ vingt ans ! C’était le grain de sénevé. C’est un arbre aux rameaux vigoureux , étendus. Ne veuillez pas trop les

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diriger par une indiscrète ingérence. Abstenez-vous d’une intervention trop déliante. Elles couvriront de leur ombre d’inépuisables générations nées et à naître.

L’association est dans la nature même, dans les besoins impérieux de l’humanité ! Partout où elle peut se produire, elle se manifeste. Elle se plie à la diversité même des buts dont l’accomplissement constitue la destinée totale de l’humanité. Partout, au sein de la grande société, des sociétés particulières poursuivent un objet spécial. La religion pousse à l’association. Elle enfante l’Église, et, au sein de l’Église, combien d’associations diverses, d’Ordres puissants , plus durables que des empires ! La politique pousse à l’association. Glorieuses ou coupables, publiques ou secrètes, ces associations remplissent le monde de leurs œuvres ou de leur bruit. La Ligue, la Fronde, les clubs de la Révolution, qu’est-ce, sinon de l’association ? L’industrie pousse à l’association autant et plus que nulle autre puissance. Dans l’isolement, l’homme ne produit rien ou presque rien. L’échange est une association qui de l’individu s’étend au monde. La division du travail . qui a l’air d'isoler les individus aussi bien que les tâches, cache et contient le fait de l’universelle coopération. Association aux mille replis, échange immense de services rénumérés, compensés les uns par les autres, voilà la société ! Est-cé donc l’association entre ouvriers qui est nouvelle? Pas davantage. La Grèce et Rome ont leurs corporations, leurs hétairies. Le vieux Paris travailleur du temps des Césars nous montre une association de bateliers.

Aujourd’hui l’association tend à descendre dans les plus profondes couches populaires , de même qu’à envelopper un plus grand nombre de situations de la vie. Mouvement excellent sous deux conditions : la première, c’est que la liberté individuelle et la responsabilité morale n’en souffriront point d’atteintes; la seconde, c’est quelles y gagneront, car l’association n’est pas un fait indifférent :

ou elle aide l’individu à se développer, ou elle contribue à l'étouffer. Pour qu’elle ne soit pas une diminution de la liberté, il faut quelle en soit un complément et une extension. C’est à ce but que nous devons tendre.

L’Angleterre a résolu le problème ; elle le résout du moins de plus en plus, à la satisfaction de l’économiste et du politique. Nulle part l’individu n’y est en général plus lui-même, nulle part l’association n’y est plus florissante. Non que je veuille dire qu’elle a atteint là non plus la perfection. Elle en est loin sans doute : elle est loin encore de cette perfection purement relative, la seule qui appartienne aux choses humaines, trop heureuses quand elles y parviennent ! Mais c’est là que l’association, même celle des ouvriers, a fait le plus de progrès. C’est là que l’association rencontre aussi le moins d’entraves. Jetous-y donc un coup d’œil, mais sans perdre de vue la France. — C’est à la France que nous viendrons ensuite plus directement.

L’association ouvrière forme l’application la moins connue de cet esprit d'association si puissant qui , en Angleterre, comprend tous les actes et presque toutes les penséps et tous les désirs, celui de travailler ou de refuser de travailler, celui de manger et de boire avec tout le ' confortable désirable, et même avec quelque excès, ou le désir tout contraire de demeurer tempérant jusqu’à l’exclusion des boissons fermentées et de la viande. Dans l’ensemble, en général plein de grandeur, de l’association chez les Anglais, se détachent les nombreuses sociétés ouvrières dont les plus vastes accroissements sont le fruit des vingt dernières années. On ne saurait en faire honneur au socialisme; doctrine qui compte peu d’adeptes dans la Grande-Bretagne. Le développement des associations y prouve donc seulement une chose, c’est qu’entre l’association et le socialisme il n’y a nulle solidarité.

Parlons avec quelques détails de ces diverses sortes

d’associations entre ouvriers. En voici d’abord une dont le développement est bien fait pour nous frapper. Les sociétés dites d’amis {friendly wieties) tiennent dans l’organisme industriel de ce grand pays une place dont ou a de la peine à se faire une idée. Il ne faudrait pas croire d’ailleurs que sous la forme de sociétés de prévoyance et d'assistance mutuelle l’association ouvrière y date d'hier. Les historiens de l’association remontent, pour en rendre compte, jusqu’à des époques fort reculées. Sans aller au delà du dernier siècle, citons-en quelques-unes, par exemple deux associations qui ont des statuts datés de 1703 et de 1705. L’association des cordonniersde Newcastle vpon Tyne remonte à 1719. Une autre (Y Amiable Society ), qui repose sur des combinaisons d’assurance, fut fondée par la charte de la reine Anne en 1706. Une particularité curieuse est à noter ici, de laquelle il résulterait que nous ne sommes pas, nous autres Français, aussi incapables qu’on veut bien le dire et que nous nous plaisons souvent à le dire nous-mêmes, de la faculté d’association. Les Français ont concouru pour une part notable à la fondation des société» d’amis en Angleterre. « Quelques personnes, dit un des plus habiles et des plus récents historiens de ces sociétés (1), veulent même que les Français puissent revendiquer absolument l’honneur des premières sociétés de ce genre, et que, par un pareil exemple, ils aient indirectement, mais grandement, acquitté la dette qu'ils contractèrent, lors de la révocation de l’édit de Nantes, vis-à-vis de la nation dont ils reçurent 1 hospi-

(l) M. Émile Laurent, le Paupérisme et les Associations île préroyance, Ii\re couronné par l'Académie des sciences morales et politiques, S 1- édition. L’auteur consacre tout un chapitre, dans cette édition nouvelle, en deux volumes, aux Sociétés amicales qui se sont formées en Angleterre, et un autre à leur législation,

talité et les généreux subsides. Ce qui est certain, c’est qu’un rapport officiel présenté au Parlement en 1858 énonce que, « lors de la révocation de ledit Nantes . des Français réfugiés à Londres y fondèrent une société de secours réciproques sous le titre de Société des Parisien *. En 1703, une autre société mutuelle française s’établit à Londres, dans la paroisse de Bethual-Green, sous le titre qu’elle porte encore de Société normande. En 1704. une nouvelle association, qui, elle aussi, existe encore aujourd’hui. fut fondée dans la même paroisse, sous le titre «le Société de Haute et Basse-Normandie. En 1705, toujours dans la paroisse de Bethual-Green, se fonda une société appelée jusqu’à ce jour Société des Picards et des Wallons. La Société du Lintot, ainsi appelée du nom d’une contrée de la Normandie, est la troisième société normande que possède encore Londres. Longtemps ces diverses sociétés, «jui durent être d’un si puissant secours et d’une si grande consolation pour nos malheureux compatriotes chassés de France, chassés du Palatinat, chassés de partout, puis isolés dans une ancienne ville dont ils comprenaient à peine la langue, ont été exclusivement composées de Français.» Voilà donc l'association française à l’étranger. Elle est née de la persécution, de l’isolement et de la souffrance I

Les sociétés d’amis présentent une masse des plus imposantes. D’après le rapport publié en 4863, le» sociétés amicales seraient au nombre (le 20.000, comptant 6 millions de membres, et possédant 625 millions de francs. M. Gladstone évalue à 30,000 le nombre de ces sociétés. Telles sont les proportions colossales dans lesquelles se présente l’association en Angleterre. La seule Union des Odd-Fellows ( bons garçons ou drôles de corps), la plus con=sidérable de toutes, et dont le siège est à Manchester, paraît se composer aujourd’hui de 3, 1 Ô8 loges et de 287,573 sociétaires. Cette immense association peut assu-

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rer à ses membres, outre plusieurs avantages spéciaux, 12 fr. 26 c. par semaine en cas de maladie, 2 )3 fr. à la mort du sociétaire, 153 fr. à celle de sa femme. Viennent ensuite par ordre d’importance les foresters et l’association des employés des chemins de fer. L’ aristocratie se môle à ce mouvement pour le diriger , comme elle se môle à tout chez nos voisins. Les plus hauts personnages ont sous leur protection spéciale telle ou telle association ouvrière. On se fera une idée de l’extension qu’ont acquise ces sociétés par ce fait que sur la population totale de l’Angleterre on compte plus d’un sociétaire par cinq habitants. La proportion n’est encore chez nous que de 1 sur 76 I

Quelle assurance mutuelle qu’une telle masse d’individus associés ! Quelle puissance que celle qui repose sur le bon sens et la prévoyance de ces classes qui pourraient se rendre si aisément redoutables, mais qui ne font sentir le poids dont elles pèsent que dans le sens de la grandeur et de la sécurité de leur pays !

Ces grandes associations n’échappent pas pourtant au reproche de gaspillage. M. Gladstone, dans un de ses discours, ne le leur a pas épargné. On en accuse des réunions trop fréquentes, des repas trop abondants, des amusements trop prolongés. A côté du budget de l’épargne utile il y a le budget des consommations intempérantes. C’est une des causes qui contribuent à maintenir encore si considérable en Angleterre la proportion du paupérisme. Mais le bien fait par ces sociétés d’amis est incalculable, sans aucune comparaison avec leurs défauts, qu’il serait d’ailleurs injuste d’imputer à toutes également et de reprocher sans distinction à la grande masse des membres qui les composent.

En dehors des sociétés amicales se placent les sociétés connues sous le nom de Tradcs Unions. Cés dernières associations ont été formées surtout en vue du maintien ou de l’élévation du taux des salaires. Des grèves gigan*

LA LlUKHTÉ UC TRAVAIL ET LA UKMOCUATIE.

tesques, celles de Presto», de Manchester, de Glaseow, de (Jolne, de Londres, la grève récente du pays noir et tant d’autres, les ont rendues célèbres même chez nous. Sans doute les Trudes Unions donnent aussi des secours à leurs membres malades; mais, dans l'immense majorité des cas, leurs fonds sont attribués aux secours en cas de chômage, et lorsque le chômage a été ordonné par le comité même de l'union. Sans doute encore, depuis quelques années surtout, elles se préoccupent, ellès aussi, pour la plupart, de certaines conditions de moralité chez les travailleurs qu elles incorporent; ceux-ci ne franchissent guère le seuil des Workhnuses, et ils sont frappés d’exclusion s’ils ont forfait à la probité; mais ces analogies ne sont que partielles. Somme toute, il faut mettre les Friendly Societies fort au-dessus des Trudes Unions. Tout ce qui est enlevé aux grèves, dont les ouvriers anglais tendent à s’éloigner, et que l’expérience leur a appris à juger comme des déceptions douloureuses, ôtera de leur raison d’être à ces formidables associations qui, au nombre de 2,000 il y a peu d années, comprenaient environ 600,000 membres et disposaient d'un fonds de 300,000 liv. st.

Si elles rapprochent les individus associés, de telles associations ne créent pas entre eux cette solidarité intime, quotidienne, permanente, de travailleurs, s’engageant de leurs personnes dans le succès d’une même entreprise. Il existe aussi des associations de ce dernier genre en Angleterre et en France. Parlons-en plus à loisir.

L association ouvrière qui en Angleterre a fait le plus de bruit est celle des Equitables pionniers de Uochdale. On ne saurait trop rappeler comment cette association, formée durant l’hiver de 1814, de vingt pauvres tisserands presque sans pain, et qui eut tant de peine, avec les économies

les plus sévères de réaliser un capital de sept cents francs, parvint, à force de persévérance, de bonne entente et d’heureuses inspirations, au plus haut degré de prospérité. Leurs premiers statuts indiquaient pourtant des visées bien hautes. Il s’agissait de réorganiser le travail sur de nouvelles bases, et, peu s’en faut, de régénérer le monde. Reconnaissons-le : l’influence du célèbre réformateur Robert Owen se faisait sentir dans de tels projets, qui démentiraient ce que nous avons dit sur le peu de part qu’a eu le socialisme dans le développement des associations ouvrières, si ce n’était là une exception isolée.

Tous nos lecteurs connaissent les étonnants succès et les revers plus éclatants encore qui ont marqué la carrière du réformateur Owen (1), ce promoteur ardent de l’association, mais de l’association entreprise en dehors de toutes les idées saines en morale et en économie politique.

Curieuse destinée que celle de cette forte intelligence, animée des sentiments les plus humains, voulant faire de l’association ouvrière le levier de l'amélioration sociale ! Lui-même était né dans les classes pauvres et il occupait une place obscure lorsque ses talents et sa probité frappèrent l’attention de son riche patron, le manufacturier Dale, qui lui donna sa fille et qui le plaça à la tête d’une grande filature de coton, à New-Lanark, en Écosse. Ce village industriel, fondé sur les bords de la Clyde par le beau-père de Robert Owen, se composait de la lie de la classe ouvrière. Tout ce que mit en œuvre cette volonté puissante, cette âme charitable pour améliorer les mœurs d’une telle population et lui communiquer avec le goût du travail la possession du bien-être se conçoit diffici-

(1) M. Louis Reybaud a raconté cette histoire si pleine d’enseignements, et ceux qui veulent s'instruire à fond sur les expériences du communisme pourront la lire dans la septième édition, récemment publiée, de ses Réformateurs contemporains.

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