LA POPULATION ET LE SYSTÈME DE MALTHTJS
reproductive de chaque grain de blé et de chaque poisson l Songez qu’une carpe pond 340,000 œufs! N’a-t-on pas calculé qu’une jusquiame peuplerait de plantes le globe en quatre ans, et que deux harengs rempliraient la mer en dix ans, l’Océan couvrit-il toute la terre? La fécondité de l’espèce humaine est fort modeste, comparée à celle des plantes et des poissons, il est vrai. Telle qu’elle est, elle eût bientôt tout envahi, si les causes préventives ou répressives les plus diverses ne s’y opposaient. Le détail de ces causes pour les différentes contrées du globe forme dans le volumineux ouvrage de Malthus une des plus curieuses lectures qu’on puisse faire.
Voilà donc Malthus justifié du moins quant à l’exactitude d'une de ses plus célèbres propositions. L’est-il moins dans le conseil qu’il donne de substituer l’action préventive, non pas, bien entendu, celle du vice et du libertinage, dont il a horreur, mais celle que la morale elle-même autorise et conseille, au ravage que ne manquent pas d’exercer de formidables causes répressives ou positives , comme il parle, telles que la famine, les épidémies, les maladies de tout genre qui s’attachent aux pauvres, enfin cette horrible mortalité qui, dans les populations misérables, frappe à coups redoublés sur les enfants? L’humanité n’a pas attendu les écrits de Malthus pour se conformer en partie à ses prescriptions, et elle n’a pas besoin de les connaître pour continuer à leur donner raison. Que dit le bon sens ? que dit la logique aussi ? Que si aucune réserve n’était à observer en celte matière, les unions devraient se faire dès que l’âge permet qu’elles soient fécondes. Le père de famille qui conseille à son fils d’attendre pour se marier, qui le lui conseille au nom de la prudence et du devoir, pour lui-même, pour l’avenir de sa femme et de ses enfants, aurait tort en réalité, comme il a tort en fait plus d’une fois devant les amours de la jeunesse. La prévoyance humaine a mis en pratique de-
puis trop longtemps, dans une mesure étendue, les conseils de Malthus, pour que ces conseils, produits sous une forme abstraite, puissent justement exciter l’étonnement, bien moins encore l’indignation. 11 n’y a que les honteux commentaires de quelques disciples fanatiques et compromettants qui méritent ce blâme, ou, si quelque chose en est digne encore, c’est cette prédication faussement philanthropique qui pousse les malheureux à une multiplication désordonnée , féconde seulement pour la souffrance et pour la mort.
Ce ne sont point des exagérations, des erreurs mêmes, qui peuvent compromettre des vérités si palpables. S’il suffisait au jeune ouvrier, au pauvre employé, à ce petit bourgeois qui essaie en vain de cacher sa misère sous une redingote ou un habit noir, de dire : « Je travaillerai, oui, je travaillerai, s’il le faut, dix ou douze heures d’un travail pénible pour subvenir aux besoins de ma famille, » la difficulté même pourrait être un aiguillon de travail ; la famille, qui fait naître des habitudes d’épargne, n’aurait que des effets moralisants. Mais l’infortuné travaille en effet ce nombre d’heures, quelquefois davantage, quand la maladie ou les autres causes de chômage ne le forcent pas d'interrompre son dur et monotone labeur; cependant Dieu sait comment il lui arrive de s’en tirer. Encoreune fois, interrogez la statistique, ici trop bien in ormée, demandez-lui le chiffre comparatif de la mortalité des pauvres et des gens aisés, en ce qui regarde l’âge mûr et l’enfance, voyez où en sont trop souvent vos populations de prolétaires. En vérité, il semblerait, pour ceux dont l’optimisme prêche la cause de l’imprévoyance, que la misère, que l’impossibilité de nourrir un grand nombre d’enfants et de les élever, c’est-àdire d’en faire des hommes utiles et civilisés, sont des fables imaginées par des économistes à l’humeur noire, n’ayant point d’yeux pour voir le spectacle de la félicité universelle que présente le monde. Peu s’en faut que Malthus