LE TRIBUNAL REDOUTABLE
Il y avait alors, dans larueCulture-Sainte-Catherine, un théâtre obscur ayant nom : Théâtre du Marais, et dans l'entreprise duquel Beaumarchais était, dit-on, fortement intéressé. Le théâtre du Marais, bien que le fond de son répertoire repo-
sât sur les pièces de Beaumarchais lai-même, fai sait cependant quelquefois des excursions dans le domaine de l'actualité politique : il avait déjà donné une tragédie de Souriguière, intitulée : Artémidor ou le roi citoyen, tragédie franchement monarchique, où Louis XVI était peiat sous les plus favorables couleurs. Il crut pouvoir persévérer dans cette voie et, quelque temps après, il représenta, sous le titre du Tribunal redoutable, ou suite de Robert, chef de brigands, un drame qui eut le pouvoir de mettre en rumeur le ban et l'arrièreban des sans-culottes.
a On attribue cette pièce à Lamartellière, mais les principes n'en peuvent appartenir qu'à Beaumarchais, » disent les Révolutions de Paris.
Au premier acte, le rideau se levait sur une séance du tribunal, présidé par le brigand Robei t ; premier grief, allusion irritante, sinon mal fondée. Au troisième acte, on voyait une tour dessinée sur le modèle de celle du Temple, et dans laquelle gémissait une intéressante princesse. Du reste, la contexture de la pièce n'avait pas d'autre rapport que cela avec les événements à l'ordre du jour ; ce TL.i n'empêcha pas Prudhomme de dénoncer le tribunal redoutable comme anti-révolutionnaire et constitutionnel dans toute la force du terme. Les expressions dont il se sert sont trop réjouissantes pour que je veuille en priver mes lecteurs : « Cet ouvrage, dit-il, est bardé de maximes sur
» les vertus d'un bon roi ; il n'est pas de sentences » sur le bonheur de posséder un monarque ver- » tueux qui ne soient pillées dans le ci-devant » beau livre de Télémaque, aujourd'hui si vieilli, » depuis que la journée du 10 août a prouvé que » tous les rois, indistinctement, sont des fléaux » sur la terre. » Je ne sais quelle rancune garde le citoyen Prudhomme à l'auteur du Mariage de Figaro 9 mais son nom seul le fait entrer en convulsions ; il est furieux de ses succès, il est particulièrement jaloux de sa fortune ; sangsue gorgée , spéculateur vorace, vampire, telles sont les moindres épithètes dont il l'accable. Plus tard, quand il apprend que Beaumarchais est décrété d'accusation, il laisse exhaler des cris de joie et ne regrette qu'une chose, c'est que la Convention ait peut-être manqué de prudence en n'envoyant pas sur-le-champ un gendarme s' assurer de sa personne. Enfin, il pousse l'odieux jusque dans ses dernières limites, lorsqu' après avoir annoncé qu'il ne s'en était fallu que de six heures que Beaumarchais ne subît à l'Abbaye le sort de tant de victimes, il s'écrie : a Que de gens se réconcilieraient avec une » providence présidant aux choses de ce bas » monde, s'ils voyaient Caron de Beaumarchais » n'échapper à la justice du peuple que pour » tomber sous le glaive de la loi ! » Vous êtes trop libraire, monsieur Prudhomme, Mais revenons au Tribunal redoutable. A latroi-
ftième représentation de cette pièce, Gonchon, cet excentrique orateur du faubourg Saint-Antoine, se leva du milieu du parterre et interpella vivement les acteurs, selon ses habitudes. Hué par les spectateurs en masse, il s'écria en homme du 10 août : — Le premier qui m* attaque trouvera la mort ! Il se rendit ensuite auprès du directeur et lui signifia, dans des termes qui jamais ne souillèrent la bouche des Gracques, que s'il redonnait ce drame, Use faisait fort, lui, Gonchon, d'amener le faubourg de Gloire tout entier, pour briser les banquettes du théâtre. L'affaire alla jusqu'au club des Jacobins ; et le comité de surveillance fit à son tour mander le directeur pour l'avertir qu'il aurait à répondre des événements s'il se hasardait à rejouer le Tribunal redoutable, — ce qui équivalait à une interdiction absolue.
Ce n'était pas chose aisée que de faire plier Beaumarchais, l'homme qui avait le mieux tenu tête à la noblesse et au Parlement. Placé devant l'ultimatum du peuple, il ne se soumit qu'à moitié. Le Tribunal redoutable disparut bien, mais ce fut pour faire place, trois ou quatre jours ensuite, à Robert le républicain^ qui était absolument la même pièce, à quelques changements près. La rage de Prudhomme s'exhala sur tous les tons. « Le théâtre du Marais, dit-il, vient de donner un exemple de ce que la cupidité et l'opiniâtreté ont de plus frappant. Le lecteur se rappelle sans doute ce que
nous avons dit sur le Tribunal redoutable; eh bien ! malgré nos réclamations et celles d'un parterre intègre, ce théâtre n'a pas voulu perdre ses frais le costumes et de décorations. Renonçant au sysème liberticide qui avait présidé à la conception le cet ouvrage, il a fait refaire à neuf tout l'édifice, •u pour mieux dire l'a replâtré. L'auteur, pour ustifier le titre de républicain donné à son Robert, îi fait fonder une république dont il est le chef; Dmme si pour changer de titre, l'État n'en était as moins régi par le pouvoir toujours arbitraire un seul. »
Quoi qu'il en soit, chef de brigand ou répuHiin, Robert , malgré les fureurs des journaux, n'en tira pas moins le public ; — et le courroux de mchon, satisfait par cette concession apparente, apaisa, comme sous une tiède brise du Midi s'aise une mer agitée.
VB SJLIMTE-POT. — BAR ÈRE, TÉMOIM.
Un procès sur lequel les papiers du temps restent nuets et qui ne se trouve pas consigné dans le Buletin de R. J. B. Clément, non plus que dans son Répertoire (abrégé du Bulletin) , c'est le procès de I. de Saînte-Foy, vieillard accusé d'avoir trempé
dans les conspirations de la cour. M. de Sainte-Foy comparut devant le Tribunal criminel dans la dernière quinzaine de novembre et ne sauva sa vie qu'avec beaucoup de peine; sa correspondance avec le général Dumouriez le justifiait de point en point, mais cette correspondance n'était point entre les mains des jurés : elle avait été envoyée par Dumouriez lui-même au président de la Convention, — c'était alors Barère, — qui l'avait égarée. M. de Sainte-Foy, à bout de protestations et de moyens de défense, dut invoquer le témoignage de Barère, qui reçut une assignation pour aller déposer devant les juges.
« Je me fis remplacer, raconte-t-il, au fauteuil de président, en annonçant à la Convention le motif légitime de mon absence ; elle y applaudit et j'arrivai au Palais-de-Justice à midi. Le jugement de M. de Sainte-Foy était déjà commencé; chaque jour on appelait et on entendait des témoins. Je fus interrogé par le président, M. Paré ; après les premières formules usitées, il me demanda si je connaissais l'accusé. Je me retourne et je le vois pour la première fois. C'était un vieillard d'une belle figure; sa physionomie fine et grave était imposante, son front chauve ; l'assurance de l'homme innocent était dans sa pose. Je répondis : — Je viens de le voir pour la première fois. — Que savez-vous relativement à la part que l'accusé a pu prendre aux événements du 10 août ? — Tout ce
que je sais se réduit à la connaissance que mes fonctions de président de la Convention natiouale m'ont donnée de quelques lettres. »
Barère rapporta, autant que sa mémoire trèsbonne put le servir, le contenu de ces lettres, lesquelles prouvaient péremptoirement la parfaite in- • nocence de M. de Sainte-Foy.
« Quand j'eus établi, ajoute-il, l'existence et le contenu de cette correspondance, je fus interrogé de nouveau par deux jurés qui semblaient faire naîtredesdoutes et des présomptions sur ce que j'avais pu lire et que je venais de leur rapporter. Il paraît cependant que mes réponses parurent les satisfaire, et je sortis de l'audience. L'accusé, reconnaissant, me remercia d'une manière si sensible et si noble que je ne l'oublierai jamais. « Oh ! que la sensibilité d'un innocent accusé qui se voit appuyé et défendu est touchante ! » — C'est un spectacle que Barère aurait pu se procurer plus souvent.
M. de Sainte-Foy fut acquitté.
Paré, dont le nom vient d'être écrit, était avant la Révolution, premier clerc de Danton; il suivit son maître dans sa fortune. D'abord employé comme commissaire dans le département de la Seine, il devint ensuite secrétaire du conseil exécutif provisoire ; puis, lorsque Danton fut appelé au ministère de la justice, Paré se trouva porté tout naturellement au nouveau Tribunal criminel. — Un an
plus tard, il devait remplacer pendant quelque temps Garât à l'intérieur. — C'était un bel homme, doux, et dont la physionomie annonçait l'honnêteté.