‹ La liberté et le devoirChapitre 46 sur 205 · LA LIIIKHTÉ. - LA LIBKUTÉ ET LA l'SYCIlOLOGIK · texte numérisé non relu

LA LIIIKHTÉ. - LA LIBKUTÉ ET LA l'SYCIlOLOGIK

faitement indifférent! Si une belle musique, un air de valse, peut m'agiler et m'entraîner, je puis aussi tirer des mêmes instruments des sons qui, par leur insignifiance, ne diront rien à personne. S'il y a autour de moi des tableaux, des images, des spectacles qui m'attirent, il en est un plus grand nombre d'indifférents. Les feuilles de papier blanc sur lesquelles j'écris ne m'exciteraient nullement à les regarder ou à les prendre, si je n'en avais pas besoin. Quant aux idées abstraites d'être, de non-être, de temps et d'espace, de substance et de prédicaments, vous pouvez les prononcer devant une multitude de gens, même instruits, sans surprendre en eux la moindre ébauche d'un mouvement produit.

La thèse des idées-forces est donc manifestement exagérée ; s'il y a des idées motrices, il y a aussi des idées-spectacles, purement statiques, qui sont incapables de nous faire'exécuter,ànotre insu, le moindre mouvement.

Mais la seconde assertiondespartisansde cette théo- sa rie est encore plus inexacte. Elle prétend que toute asseinon. idée est non seulement cause de mouvement, mais encore cause directe eiimmédiate. Elle n'est plus seulement cause finale, mais cause motrice proprement dite, c'est-à-dire cause efficiente du mouvement.

D'abord, il est incontestable qu'il y a au contraire un grand nombre d'idées qui ne produisent le mouvement que par l'intermédiaire de la sensibilité (1) : on les a appelées cinesthéslques. Aussi provoquentelles des effets différents, suivant la nature et le degré de sensibilité de chacun. Ainsi l'idée de tel ou tel

(1) « Sicut imaginatio formfe, sine ?estimatione convenientis aiit nocivi, non movet appetitum sensitivum, ita nec apprehensio veri sine apprehensione boni et perfectibilis. Undo intellectus speculativus non movet, sed intellectus practicus. » S. Thomas, 1' ^ac, q. 9, a. 1, ad. 1. — // Sent., dist. 38, q. 1, a. 3, sol.

mets, qui attire l'un, ne provoque chez un autre que de la répulsion. On rapporte que Malebranche, en lisant le Traité de t homme àe, Descartes, éprouva à cette lecture des palpitations de cœur si violentes, qu'il fut obligea diverses reprises de cesser la lecture pour respirer à son aise. D'aut;res, après Malebranche, ont lu le même ouvrage, compris les mêmes idées, sans éprouver la moindre émotion violente ou palpitation de cœur.

Dans la même famille, une nouvelle triste ou heureuse, ne produit pas chez tous les mêmes mouve ments. On en a vu mourir de joie ou de tristesse, tandis qu'auprès d'eux d'autres personnes se contenaient fort bien. Une même image produisant le sentiment de la peur, tantôt donne des jambes et fait fuir, et tantôt plonge dans la stupeur et l'immobilité. Le vrai Lc lectcur pourra à son gré multiplier les exemples : n^st'^îas il n'aura que l'embarras du choix. Nous lui ferons apparenu seulcmcut obscrvcr que, par la répétition des actes et l'habitude, le sentiment qui est le trait-d'union et l'intermédiaire ordinaire entre l'idée et le mouvement, s'efface peu à peu et tend à disparaître, en soudant directement le mouvement à l'idée. C'est là une des grandes lois de l'association des idées ou des mouvements, trop connue pour qu'il soit u tile d'insister. Les idées cînesthcsiqiies deviennent alors purement cinétiques. Mais, qu'on y prenne garde, ce n'est là qu'un phénomène secondaire et dérivé, comme l'enthymème est un mode dérivé du syllogisme. Car si le moyen terme qui reliait les deux autres n'existe plus, il n'en demeure pas moins sous-entendu, subconscient ; le sentiment est là, prêt à s'éveiller et à diriger le jeu automatique du mécanisme, s'il venait àse fausser. Ainsi dans la marche rapide , le sentiment de l'équilibre, qui a groupé les associations de mouvements, sem-

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ble endormi ; mais il se réveille tout à coup, au moindre faux pas, pour rétablir l'harmonie compromise. Tant il est vrai que jusque dans les actes réflexes, la sensibilité est le vrai ressort directeur de la motricité, — comme nous l'avons longuement établi ailleurs (1), — et que l'image ou l'idée ne peut avoir de force motrice ({ue par son intermédiaire. 11 n'y a parmi les idées que celles € qui nous touchent >, qui puissent nous mouvoir.

Mais si l'idée n'est plus motrice par elle-même et directement, si elle n'est plus cause efficiente de nos décisions ni de nos mouvements, le rôle d'une volonté maîtresse d'elle-même et cause efficiente de ses décisions n'est plus compromis. La volonté n'est plus mue passivement, comme un rouage par un autre rouage, elle est seulement dirigée dans son essor vers tel ou tel but, par les causes finales ou les idées qu'elle a prises pour terme ou point d'orientation. Ainsi l'étoile polaire éclaire le matelot sans mouvoir sa barque ; c'est le matelot qui la meut et la dirige vers l'étoile.

Aristote et S. Thomas, dans leur analyse si pré- y'-;.'.;"'*

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cise et si délicate de l'acte libre, comme fait psychologique, y ont facilement découvert deux causes : l'une qui éclaire, l'autre qui meut ; la cause finale c'est la connaissance, l'idée ; la cause motrice c'est l'appétit, la volonté. Sans doute, disent-ils, d'un côté il faut un jugement qui guide notre choix, mais de l'autre il faut notre adhésion, un consentement volontaire à ces indications de l'esprit toujours plus ou moins réformables et contingentes (2).

(1) Le cerveau, l'âme et les facultés, p. 242 et suiv.

(2) « Ad electionem concurrit aliquid ex parte cognitiva» virlutis, et aliquid ex parte appetilivœ. Ex parte quidcin cognitivfp requiritur consilium, per quod dijiidicatur qnid sit alleri pra^fc-reiuium . Ex parle autoin appetitiv», requiritur quod appeteiido acceptetur quod per con- «ilium dijudicatur. Et ideo Aristoteles, in VI Etliic. sub dubio reliu-

Quel sera le facteur principal de l'acte libre, serace le jugement de l'intelligence, ouïe consentement de la volonté ? S. Thomas nous fait observer au même endroit, qu'Aristote a d'abord semblé le mettre en doute, mais il a fini par se prononcer en faveur de l'élément volontaire. < L'acte libre, dit-il, est un acte de la volonté éclairée par la raison. »

On voit combien ces Docteurs étaient éloignés de la théorie des idées- forces^ qui mettant toute la force dans l'idée, supprime ainsi la force et la maîtrise de la volonté. Pour eux, comme pour nous, il serait plus vrai de dire, au contraire, que l'idée serait impuissante sans l'attention qu'on lui prête, les désirs qu'elle provoque, le consentement qu'on lui donne, et l'activité volontaire qui la soutient et l'avive dans le champ de la conscience, en sorte que la volonté libre demeure toujours, dans tous les cas normaux, la véritable « maîtresse du logis >, maîtresse de la direction de l'idée. Aveux (le Nous dcvous reconnaître qu'à la suite d'une dis- Fou^iiée. cussion avec M. Spencer, M. Fouillée a dû finir par avouer que « l'idée n'est peut-être pas une force par elle-même », mais par de nombreux ressorts intermédiaires, notamment par le sentiment et la volonté. En sorte que l'idée n'aurait aucune force motrice sans le sentiment et la volonté (1). Mais alors que devient

quit utrum principalius pertineat electio ad vim appetitivam vel ad viin cognitivam : dicit enim quod electio vel est infellectus appetitivus, \e\appetilus inlellectivus. Sed in III Ethic. iii hoc magis inclinât quod sit appetitus intellectivus, nominans eleclionem desiderium comiliabiiis ». (S. Th., 1", q. 83, a. 3) — « Electio materialiter quidem est voluntatis, l'ormaliter auteni rationis... » (!• 2», q. 13, a. 1. (1) «Une fois engendrée, l'idée engendre à son tour une croyance dans la possibilité de sa propre réalisation ; cette croyance produit un sentiment, semblable à l'attrait que l'artiste éprouve pour l'œuvre d'art dont il se représente la possibilité ; le sentiment produit une inclination, semblable au besoin de créer que ressent l'artiste ; l'inclination enfin suscite les moyens de sa réalisation efTective, elle entraîne l'acte et l'idée est ainsi devenue réalité. « Fouillée, Critique des systèmes, p.24, î^ô.

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