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LA MORALE

1. But et division générale de la première partie. — 2. Principes de la philosophie morale : la liberté et la loi naturelle. — 3. Principes de la philosophie politique : la liberté et la loi naturelle. — 4. La législation de 1789 est fondée sur la loi naturelle. — 5. Aucune loi écrite, aucune constitution ne peut se passer de la religion naturelle» — 6. Il fout obéir à la loi naturelle, lors môme que ses prescriptions sont ou paraissent être contraires à l'intérêt commun. — 7. Quoique la justice puisse suc-

' comber pour un temps, elle finit toiqours à la longue par l'emporter, et c'est ce qui constitue le progrès.

«•jB«t et dlvMMi séMérale de la prendère fH^rtle*

« L'association politique est une communauté. La question est de savoir jusqu'où cette communauté doit 8*étendre. Les uns retendent à tout : ils sacrifient la liberté ; d'autres la détruisent entièrement : ils dis-^ solventle corps politique ; d'autres enfin, comprenant la nécessité d'une conciliation entre ces deux solutions extrêmes , font consister la science politique dans la

détermination exacte des droits de TÉtat et de ceux de l'individu * . »

C'est en ces termes qu'Âristote posait , il y a plus de deux mille ans , le problème de la science sociale.

La solution qu'il indique dans ces paroles, et qu'il a en effet adoptée et développée dans tout son livre , est évidemment la solution vraie , car il faut se tenir entre les deux écueils de la tyrannie et de Tanarehie. Nous donnei^ons sur-le-champ plus de précision à la pensée d'Aristote en disant, que les droits de TÉtat naissent uniquement de la nécessité sociale, et doivent être strictement mesurés sur cette nécessité : de telle sorte qu*à mesure que cette nécessité diminue par le progrès de la civilisation , le devoir de l'État est de diminuer sa propre action , et de laisser plus de place à la liberté. En d'autres termes, Thomme adroit, en théorie, à la plus grande liberté possible; mais, en fait, il n'y a droit qu'à mesure qu'il en est capable ' •

Pour établir la légitimité et la nature de la liberté, nous nous adresserons successivement à la philosophie et à l'histoire.

tlvGiv )».hy Tiv(5v hl |xi{ • Tb |jiv ol^ (jur)8€vb< xotvtiiVErv, ^ovepbv ^ dâtSyatovil yètp mkixtla xoivuwfa xlç ioriv. (Arist. , Polit, Hv. U, c. i, $ 2. Traduction française , t. I, p. 83. ) J'ai plus souvent paraphrasé que traduit Âristote. Quand je me suis borné à* une traduction littérale, j'ai employé celle de M. Barthélémy Saint-Hilaire, à laquelle je renvoie toujours.

2. nàvta Ta Toiaura ttjv {ièv Oecopfocv Ike^tpw l^ti , djv 8' IfAnetpfew ivary- WQV. € Dans toutes ces matières, la théorie est libre, la pratique doit compteraveclesfaits.*(Arist.,Po/.,l.Lc.iv,gl,Trad.fr.,t.I,p.63.)

La philosophie nous prouvera que les lois morales qui gouvernent Tindividu doivent également, au même titre, avec la même autorité, gouverner TÉtat; et que Thomme ayant été créé libre, aucune organisation de la société humaine ne saurait être légitime, si elle n'a pour but et pour effet de protéger et de développer la liberté.

L'histoire nous apprendra que les droits de la li< berté, sa nature, ses effets, ont presque toujours été méconnus dans notre pays. Elle ajoutera les lumières de Texpérience à celles de la démonstration.

Après avoir établi les droits et expliqué la nature de la liberté, nous examinerons les diverses théories sur lesquelles on a voulu fonder la légitimité de Tautorité, en dehors de la nécessité sociale, seule et unique -base légitime de l'association politique ; et la réfutation nous conduira, comme la démonstration directe et comme Thistoire , à ce résultat définitif , que l'autorité n'est légitime qu'à condition d'être nécessaire , et dans la stricte mesure de sa nécessité.

Tels sont les principes généraux que nous allons établir dans cette première partie, et que nous appliquerons aux diverses questions sociales et politiques, dans les trois autres livres de cet ouvrage.

•• Principes tf e la pMlwplile niemle t la Uherîé

et la toi aatarelle.

L'homme a été créé libre ; donc il doit conserver et développer sa liberté.

Il e8t libre : donc il y a au-dessus de lui une loi naturelle qui oblige sa liberté sans la contraindre.

Sur ces deux axiomes repose toute la morale.

Ce qui est vrai de ThommCi pris comme individu, est nécessairement vrai de Thumanité et de toutes les sociétés humaines.

Toute société doit être libre et soumise à la loi naturelle. Une loi qui ne dérive pas de la loi naturelle par une conséquence nécessaire , est une loi tyrannique.

Il n'y a pas une science de la société et une science de rhomme, une loi pour la société et une loi pour rhomme, une morale pour la vie privée et une morale pour la vie publique. Il est absurde de dire qu'il y a deux morales, puisque le caractère le plus évident de la loi morale est d'être invincible, universelle, siJ^solue.

Aucun homme ne peut douter de sa propre liberté. Sans réfléchir, sans nous demander en quoi . la liberté consiste, nous nous croyons, nous nous sentons libres. Tous nos, actes, les plus humbles comme les plus importants, supposent cette croyance à notre liberté. C'est cette croyance qui nous force à délibérer, qui nous fait hésiter, qui nous rend fiers ou honteux de la conduite que nous avons tenue. C'est elle aussi qui nous fait aimer ou haïr les autres hommes , avoir confiance en eux ou les craindre : on ne prie pas un automate , on ne lui donne pas d'ordres, on ne s'irrite pas contre lui, on ne lui sait pas gré des services qu'il rend. Pour arriver à supposer que l'homme n'est pas libre ,

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et qa*il obéit aveuglément à certaines influences, il faut avoir beaucoup raisonné , entassé un grand nombre de sophismes ; encore n'aboutit-on , après tant de peines , qu'à un scepticisme théorique , car la nature proteste toujours , il n'y a de vrais fatalistes que dans les livres. On a beau soutenir théoriquement que 9 si je lève la main ou si je me tourne à droite ou à gauche , c'est en vertu d'une loi qui commande à mes mouvements, comme les lois physiques commandent aux mouvements réguliers et ordinaires des corps ; dans le moment même que l'on fait cette belle démonstration, il n'est personne qui n'en voie intérieurement la fausseté, qui ne se sente maître de sa propre force , et qui ne soit prêt à dé-^ fier qui que ce soit de prédire infailliblement l'usage qu'il en saura faire. En présence d'une conviction si entière, si universelle, si complètement inébranlable, et d'une conviction appuyée sur le témoignage le plus immédiat de la conscience, c'est vraiment perdre son temps que de se jeter dans des arguties d'école. Aucun fait ne ni'étant mieux attesté que ma liberté, je ne puis douter d'elle , sans douter immédiatement de toutes choses et de moi-même.

L'existence et l'autorité de la loi morale ne sont pas moins incontestables. Je n'ai pas besoin que Platon ou Aristote viennent m'enseigner que ma liberté a une règle. La nature parle en moi assez haut; et sans m'embarrasser d'aucun système^ je sais parfaitement ce que c'est qu'une bonne conduite, et ce

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que c'est qu'une mauvaise. Quand un fils qui a des bras et qui peut travailler, laisse mourir son père de faim, ai*je besoin d'aller à l'école pour savoir qu'il est un misérable ? Le plus grand savant des universités et des académies n'est pas plus avancé sur ce point que le premier pâtre venu. J'entre dans une maison qui n'est pas la mienne ; je m'assure que personne ne peut me voir ni m'en tendre ; j'ai la cer-r titude que ma présence en ce lieu ne sera jamais connue, et ne doutant pas de l'impunité, je mets la main sur le bien d'autrui , sur son héritage , sur le prix de son travail : d'où vient que je tremble et que je frissonne , dans cette solitude , dans cette semeur i té? D'où vient qu'une douleur poignante s'élève en moi, pour ne plus me quitter? La société se taira ; mais ma conscience ne se taira point. Ce n'est pas à cause de mon rang , ni de mon siècle , ni de mon pays , ni de mon éducation ; c'est parce que je suis un homme. Personne, si ce n'est Dieu, ne m'a fait capable du remords.

Nous passons notre vie à nous disputer sur toutes choses , à mettre tout en question , à élever des systèmes dont celui-ci s'engoue, et qu'un autre renverse comme des châteaux de cartes ; il n'y a qu'un point sur lequel nous soyons d'accord, et c'est l'existence de la loi morale. Chacun la tire de son côté et prétend l'approprier à ses instincts, à ses besolhs, à ses convoitises, mais personne ne la nie. On l'invoque , même en la violant. On ruse avec elle.

on la déguise , on la défigure , on la voile ; mais on ne la nie pas. Il faut donc avouer que, quand même tout le reste serait faui, ces deux points demeure-* raient inébranlables, en dehors et au-dessus de la science : c'est que Thomme est libre, et que sa liberté est soumise à la loi naturelle.

Demandons-nous un instant si nous avons quelque autorité sur la loi naturelle, si nous pouvons la modifier, la traiter comme nos lois humaines, que nous renversons quand elles nous gênent, pour les remplacer par des lois plus appropriées à nos con* venances. Est-il en mon pouvoir de changer quelque chose à cette loi qu'aucun maître ne m'a enseignée, et dont j'entends les oracles au fond de ma conscience ? Quand elle prononce que je dois respecter la vie et le bien d'autrui , ai-je autre chose à faire que de me soumettre ? Ce que je ne puis par moi-même , quel* que autre le pourra-t-il à ma place? Y a-t-il quel* que homme sous le ciel qui puisse me dispenser d'entendre la voix de la conscience , me dispenser de lui obéir, me dispenser, quand je lui ai désobéi, de souffrir le remords ? Non , cette force est absolument invincible, et quand tous les hommes ligués en* semble m'ordonneraient de conunettre un assassinat, un parjure, un sacrilège, ces millions de voix reten-* tissant à mes oreilles ne feraient pas assez de bruit pour m'empêcher d'entendre la voix du maître intérieur*

La liberté et la loi sont nécessaires l'une à l'autre; ce sont deux termes qu'on ne peut sépara* Pourquoi

iO INTRODUCTION.

une loi , 8*il n*y avait pas d'agent libre qui la connaisse et l'observe ; et pourquoi un agent libre , si cette liberté était abandonnée ail hasard, et ne se mouvait qu'au gré des passions? Il y a une vérité pour les actes comme pour les pensées; et de même que la pensée n'est qu'un rêve tant qu'elle n'est pas dominée par les éternelles lois de la logique , Faction qui n'est pas conforme à la loi morale est une perte de force, une diminution de l'être.

On se donne quelquefois beaucoup de peine, et bien mal à propos , pour expliquer et développer la loi morale avec le secours d'un autre principe, ce II est certain ; dit-on , que nous devons tout sacrifier à la loi morale; mais qu'ordonne-t-elle , cette loi? Il faut bien l'entendre : ordonne-t-elle de brider et de gêner notre nature? Nous est-elle donnée comme un maître farouche toujours prêt à nous déchirer le cœur ? Œuvre d'un Dieu bienfaisant, comme tout ce qui existe ^éternelle expression de son éternelle pensée , elle est d'accord avec toutes les lois du monde , avec l'ordre universel , et elle y concourt en nous dirigeant nous-mêmes vers le vrai bonheur. C'est donc lui obéir, que de conformer nos actions à l'ordre. Étudions les voies de la nature et nos propres aptitudes , et mettons tous nos soins à ne pas contrarier en nous la force qui entraine tous les êtres vers l'accomplissement d'une destinée coihmune. » Par ce raisonnement ou d'autres pareils , en conservant à la justice sa dignité , son autorité , en déclarant bien

GHAP. I.— LA MORALE. Il

haut qu'elle est Tunique maîtresse de la vie^ on arrive tout doucement à la remplacer par un système. Celui-ci veut lire les lois de la justice dans celles du monde physique , et celui-là s'en tient aux lois de la nature humaine; un autre, amnistiant tous nos penchants par ce prétexte que Dieu n'a rien fait d'inutile, trouve moyen de rattacher, même le mal moral , au principe de la justice.

C'est en vérité une grande folie que de quitter ainsi une lumière naturelle, éclatante, commune à tous, pour se livrer à la conduite incertaine d'un système. Si nous savons qu'il y a du bien et du mal , c'est parce que Dieu le révèle directement à chacun de nous avec une autorité infaillible dans le fond de notre raison; qu'avons-nous besoin de chercher d'autre guide , et où pouvons-nous espérer d'en trouver un meilleur? L'ordre universel est sans doute un modèle admirable à se proposer; mais comment le connaître, et comment avoir la certitude qu'on le connaît? L'intelligence de l'ordre universel suppose toutes les sciences achevées et toutes les sciences infaillibles. La nature humaine est plus près de nous , mais cet atome, qui se perd dans l'immensité du monde, qui le connaît? qui peut le sonder? Il n'y a pas une de nos passions qui ne nous réserve des étonnements après des années d'étude. N'est-il pas merveilleux que Condillac, Reid, et Kant passent leur vie à étudier l'homme , et que toute cette vie employée à la même étude sur cet unique sujet, les conduise à des

a INTRODUCTION.

conclusions si différentes ? Il n'y a vraiment qu*un principe fixe et inébranlable dans la vie, un seul principe qui ne dépende ni des systèmes , ni des préjugés ^ ni des passions , ni de la science elle-même ; il n'y en a qu'un qui se présente à nous entouré d'une autorité invincible /non à titre d'hôte, mais en souverain; appuyé d'une part sur le remords, et de l'autre sur le ravissant et glorieux témoignage d'une conscience pure, prêt à devenir le bourreau ou la consolation de notre vie , selon l'usage que nous aurons fait de la liberté; acclamé par tout le genre humain comme un bienfaiteur et comme un maître : c'est le principe du devoir. Tenons-nous-y, puisque aussi bien les systèmes et les passions ne sauraient nous donner que de mauvais conseils. Acceptons de bonne grâce la condition que Dieu nous a faite , c'est-* àrdire la condition d'hommes libres uniquement gou* vernés par la loi naturelle.

t« PriactpM ée la phllom»iphle polttf^ne i la UkeHé,

•« Ui toi BaUw«lto.

1* DB LA UBBRTâ.

Si toute cette doctrine est simple, claire, naturelle^ satisfaisante pour les esprits cultivés , accessible aux plus humbles intelligences quand il s'agit du gouvernement de la vie privée , il existe malheureusement encore dans nos sociétés modernes un préjugé contre la sévère application de la morale à la vie publique.

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On entend répéter que Thomnle et la société humaine ne peuvent pas se gouverner de la même façon , ou, en d'autres termes , que la morale et la politique forment deux sciences différentes. J'avoue qu'il est assez difficile de se rendre compte de l'existence d'un préjugé pareil. On l'aurait compris à la rigueur du temps des entités scolastiques ; quand on s'efforçait de voir dans l'humanité autre chose que la totalité des honunes passés, présents et futurs. Mais puisque le sens commun a reconquis ses droits , et que la science, grâce à lui, ne connaît plus d'autres êtres que ceux qui existent , il doit être bien évident pour tout le monde que , si l'homme est libre et doit rester libre , l'humanité est libre et doit rester libre; et que si l'homme est soumis à la loi naturelle , l'humanité doit être soumise , au même titre , de la même façon, dans les mêmes conditions à la loi naturelle. Tout va ensemble dans le monde. Le vent qui enfle la voile eAtraine à la fois le vaisseau et les passagers* Cependant, quoique cela paraisse clair et net, quand on pose ainsi la question dans toute sa généralité et dans toute sa simplicité , nous voyons que la liberté a bien des ennemis sous le ciel; et que dès qu'il s'agit de juger les faits historiques ou de prendre un parti dans les affaires humaines , au lieu de dire , comme le bon sens et la justice le veulent : qu'est-ce qui est juste? on dit souvent , et sans trop de honte : qu'est^^ce qui est utile ?

' Nous ne parlons pas ici de ceux qui combattent la

liberté parce qu'elle leur nuit et qui sont malhounêtes en politique, comme d'autres le sont dans la morale ordinaire , simplement parce qu'ils sacrifient leur devoir à leur intérêt. Nous parlons des théoriciens qui trouvent que la liberté n'est pas bonne , et que la loi naturelle , applicable seulement à la vie privée , n'a plus de force pour régir les afifaires publiques. C'est ce double sophisme qui fausse toute la science politique , qui fournit des excuses à toutes les apostasies , et qui érige la versatilité et la pusillanimité en système. S'agit-il de le réfuter? non; mais de le démasquer , car il ne vit que de mauvais sentiments et d'équivoques.

Parlons d'abord de la liberté, et nous parlerons ensuite de la loi morale , quoique , à vrai dire , ces deux questions ne soient distinctes qu'en apparence, la justice et la liberté ne pouvant pas marcher l'une sans l'autre. La première demande que nous adressons à ceux que la liberté effraye , et qui pensent que la Bociété.peut s'en passer, c'est de s'expliquer sur la question philosophique du libre arbitre. L'homme pris individuellement, comme homme, non comme citoyen, est-il libre, oui ou non ? Qu'ils se prononcent avant tout sur ce point- là. S'ils sont fatalistes, c'està-dire, s'ils croient que l'homme, au lieu de la liberté n'a que l'illusion de la liberté , nous n'avons plus à discuter contre eux pour le moment ; nous ne^ -pouvons pas leur faire une guerre de principe. Mais s'ils croient , comme tout le monde au fond , que

rhomme a été créé libre, maître et responsable de ses actes , nous leur demanderons encore comment ils veulent traiter cette liberté dans la vie privée; s'ils veulent la développer, ou tout au moins la conserver ; ou s'ils aiment mieux lutter contre elle, Tentraver , et s'il est possible , la détruire.

Cette question, qui doit nous mener à une démonstration simple et solide des droits de la liberté publique/ n'est pas aussi vaine qu'on pourrait le croire au premier abord. Non-seulement il est possible de détruire en nous la liberté privée, le libre arbitre, mais cette destruction est le but et le résultat de plus d'une doctrine» et l'homme peut mutiler la nature morale de l'homme, comme il peut mutiler son corps. Il importe de s'en bien convaincre avant d aller plus loin; et au fond, la liberté, comme tout ce qui est obligé de lutter, a besoin de connaître ses ennemis. Voyons donc par combien de manœuvres on peut arriver à détruire dans l'homme le libre arbitre. Il faut deux choses pour être libre : savoir l'être ; vouloir l'être. On peut donc nuire à ma liberté de deux façons : en attaquant mon intelligence, ou en attaquant ma volonté. Nul doute qu'un homme éclairé ne soit plus réellement libre qu'un ignorant : en ce sens , répandre l'instruction , c'est vraiment répandre la liberté , comme aussi , noire aux progrès des sciences , aux progrès plus nécessaires , parce qu'ils sont l'origine de tout , de rinstruction primaire , c'est attaquer la liberté dans

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sa source. Un idiot n*est pas libre; un homme, d'ailleurs éclairé, mais qu'on empêche d'acquérir des lumières spéciales sur la question dont il s'agit > ne vote pas librement sur cette question. Dire qu'4l est libre , parce qu'on lui permet de voter en lui refusant de s'éclairer, c'est à peu près dcmner à un aveugle la liberté d'aller sans guide où il lui plaira. Ne parlons pas des mensonges qu'on peut répandre , des passions qu'on peut exciter , ni de cette tactique déloyale qui consiste , en présence de deux partis , à donner à l'un la parole , avec tous les moyens de se faire connaître et de se faire aimer , et de tenir Tautre dans l'oppression et dans le silence. C'est ainsi qu'on peut attaquer la liberté en attaquant la pensée. Pour la volonté , c'est autre chose : il y a mille moyens d'en venir à bout ; la passion d'abord , cela va sans dire; mais ensuite, deux principales méthodes, fré* quemment employées , Tune indirecte , qui consiste à donner aux hommes l'habitude de ne pas vouloir ; l'autre directe , qui consiste à leur inspirer la volonté de ne pas vouloir. Pour la méthode indirecte , l'habitude de ne pas vouloir est , comme toutes les habitudes , une affaire d'éducation ; non pas seulement d'éducation proprement dite, quoique celle-là soit ici très -puissante , mais d'éducation légale, d'éducation sociale, de celle qui se continue pendant toute la vie. Montrons cela par un exemple : voilà un citoyen an« glais; que lui dit la loi de son pays? « Je ne ferai rien pour ton oisiveté, mais jeté protégerai dans ton tra-

vaih N Ain&i averti, il étudie ses aptitudes et ses ressources , et il entre résolument dans la bataille de la vie , ne comptant que sur soi-même. Voici au contraire un sujet ottoman ou égyptien auquel la loi de son pays tient ce langage : a Je gouverne pour toi et sans toi ; j'administre sans toi ; je fais le commerce , j'ouvre des ateliers , je récolte des moissons sans toi. Tu ne peux être que m^ fonctionnaire , c'est-à-dire un agent passif dans mes mains ; un rouage dans le mécanisme que je fais mouvoir. » Que sera Thomme ainsi élevé? Un mendiant et un despote, c'est-à-dire, pour deux raisons , moins qu'un homme. Mendiant devant le pouvoir, despote devant les administrés dès que , par la moindre place , il est devenu un des crânes de la machine gouvernementale. Cet exemple nous montre comment l'habitude fortifie ou débilite la volonté. Youlons-pous voir maintenant comment la volonté se renonce elle-même? Il y a encore deux moyens pour cela : la peur, ou l'indolence; une terreur exagérée de la faute et par conséquent de la responsabilité , un amour exagéré du repos. On dit à un homme : « L'usage de la liberté est si périlleux, qu'à chaque pas vous pouvez tomber. Une longue pratique de la vertu n'est pas même une garantie. Abdiquez , prenez un maître dont vous serez sûr. Débarrassez- vous sur lui, en une fois, du ferdeau de votre destinée. » Qui ne connaît ces arguments ? Et qui ne voit, pour le dire en passant, qu'il n'y a pas la moindre différence entre les arguments qui

conduisent au suicide moral et ceux qui conduisent à l'autre suicide. La vie est trop lourde I La vie n'en vaut pas la peine! De même pour la liberté. Et sur l'un ou l'autre de ces fondements , on y renonce de gaieté de cœur.

Il y a donc, comprenons-le bien, possibilité de détruire la liberté de Thomme intérieur, ce qu'on appelle en philosophie, le Ubre^bitre. Un moine, dans la rigueur de sa condition , est un homme qui a renoncé à son libre arbitre en faisant vœu d'obéissance passive. Il était responsable de sa destinée; il ne l'est plus j ou croit ne plus l'être. Il ne s'agit plus pour lui de délibérer ou de vouloir; au contraire, il s'agit de ne pas délibérer, de ne pas vouloir, de se soumettre purement et simplement à la règle ; d'être comme un cadavre dans les mains de son supérieur.

Eh bien ! nous demandons encore aux ennemis de la liberté publique, s'ils sont du même coup ennemis de la liberté privée; s'ils étendent leur doctrine jus*^ que-là, s'ils croient que la liberté est mauvaise, nonseulement dans la place publique, mais dans les af-^ &ires privées, dans la maison, dans le for intérieur.

A vrai dire, le despotisme absolu , celui qui envahit l'homme tout entier, a bien peu de partisans. Il en a peu surtout dans notre pays, dans la société où nous vivons. On y trouve , en assez grand nombre^ des hommes qui n'aiment pas, ou qui ne comprennent pas la liberté publique; qui se soucient assez peu de participer à la Confection des lois et à l^exa-<^

men du budget; qui aimeut mieux conGer la plupart des fonctions sociales à des agents de TÉtat qu'aux forces de l'industrie privée ; mais si on menace ces mêmes hommes, d'exercer un contrôle sur leurs dépenses, sur la gestion de leur fortune; de régler, en leur lieu et place, l'éducation et la carrière de leurs enfants; de leur imposer d'autorité certaines prières, et certaines formules de culte public ou privé, aussitôt vous les voyez s'indigner, réclamer leurs privilèges d'hommes libres, parler de tutelle outrageante et intolérable, revendiquer en un mot la liberté comme un droit inaliénable et sacré.

Or, c'est en cela qu'ils manquent de logique. Beaucoup de liberté dans la maison, et pas du tout de liberté sur la place publique, c'est à coup sûr une trèsmauvaise organisation sociale. Elle n'est pas juste, évidemment; elle n'est avantageuse pour personne; elle est pleine de troubles et de tempêtes. Comment se* rait-il juste que je fusse accoutumé à penser et à vouloir, pour me trouver forcé de subir pieds et poings liés une domination que mon bon sens et ma conscience repoussent? C'est le supplice de Proniéthée« Les gouvernements paternels sont bien plus raisonnables; car^ ne voulant avoir que des sujets, ils n'élè- Tent pas les hommes en citoyens.

Dans les anciennes familles, quand on élevait l'aîné pour la guerre et le cadet pour le cloître, on ne leur donnait pas la même éducation. On accoutumait l'aîné aux plaisirs bruyants, au spectacle du monde ^

aux exercices qui donnent Taudace et la force; on tenait son frère à Técart, par humanité; on le pliait à Tobéissance, à la subordination; si sa nature était vigoureuse et demandait une grande expansion, on s'efforçait de la dompter, de la restreindre ; on diminuait rhomme dans son corps et dans son âme pour raccommoder à la vocation qu'on lui imposait. Si on avait agi autrement^ si pendant vingt ans on avait inspiré le goût de la liberté, le goût de Tactivité et des aventures à cet enfant qu'attendaient Tombre et le silence du cloître, quel père eût voulu commander le sacrifice, et quel abbé eût accepté le gouvernement de la victime?

Demandez à un roi absolu, lequel aime*t-il nûeux pour sujet, d'un homme indolent, inactif, accoutumé à se laisser faire, croyant ce qu'on lui dit de croire, abandonnant à autrui la garde et Faccroissement de sa fortune, ne sortant de sa maison que pour ses plaisirs, bornant son ambition à obtenir une place, une décoration , une distinction ; ou d'un esprit éclairé , d'un cœur vaillant , ne se reposant sur personne du soin de conduire ses affaires et sa famille, étudiant par lui-même les conditions de la vie, suivant sa voie en connaissance de cause, sans demander et sans accepter de secours, et préférant à un repos ignoble, les hasards, les fatigues et jusqu'aux périls de la lutte? Et demandez aussi au sujet, condamné à subir une loi qu'il n'a pas faite, une administration dont il ne connaît pas les secrets, une taxe

dont il ne contrôle ni la répartition , ni la destination^ une église imposée officiellement^ une histoire, vraie ou fausse, écrite dans les lois et dans les journaux par ceux qui ont intérêt à le tromper, une justice mystérieuse, sans publicité, sans appel, sans libre défense, sans égalité; demandez-lui ce qui rend sa souffrance plus dure« C'est, n'en doutez pas, tout ce qu'il y a en lui de force morale; c est la fermeté de son jugement, la perspicacité de son esprit; c'est le

vif sentiment d'une activité qu'on étouffe. C'est préci-

sèment tout ce qui devrait le grandir, qui, dans l'abaissement où on le tient, fait son malaise et sa honte.

11 ne faut pas dire : « Je donnerai un dérivatif à l'activité humaine ; je la verserai dans le commerce , dans la fabrique, afin de régner paisiblement sur le reste. » Retenez donc ce commerçant ou ce fabricant dans la routine ; car le jour où il aura de plus grandes visées, le jour où il voudra améliorer ou créer, ce jour-là il rencontrera vos lois restrictives , votre administration tracassière. Il sera forcé de vous montrer que vous frappez par vos impôts son industrie dans sa source ; que vous monopolisez sans profit les forces naturelles qu'il utiliserait pour vous en les rendant productives pour lui-même; que vous intervenez tout exprès dans ses transactions pour les rendre stériles ; que votre force gouvernementale étant employée uniquement à restreindre, à diminuer la force de l'humanité, un excédant de force, de produc-

lion et de bonheur, est détruit , anéanti par votre législation. Il n'y a pas, pour un esprit éclairé, une seule question de commerce ou d'industrie qui ne soit indissolublement liée à la politique. Tout se tient dans la société humaine ; toutes les libertés se tiennent. Je ne puis pas être libre entre ces quatre murailles. À chaque instant,. je viendrai me heurter contre la loi, à moins que la loi ne soit faite pour m*aider et non pour me nuire. Il faut donc être tout à fait sujet, ou tout à fait citoyen. Il faut fonder la société sur l'obéissance passive, ou sur la liberté.

Autrefois, il n'y a pas du reste bien longtemps, la société avait un parti pris. Elle posait en principe la religion d'État; elle donnait, poui: fondement à l'autorité politique, le droit divin ; le roi, dans cette société, décidait souverainement de la paix ou de la guerre ; les travaux publics n'étaient entrepris, dirigés, exploités que par lui; il fixait l'impôt par ordonnance; il donnait, et même le plus souvent, il vendait tous les emplois; la justice s'exerçait en son nom, et il y intervenait directement, par les attributions de juges, par les créations de juridictions, par les détentions arbitraires, par l'évocation des causes/ par la cassation des jugements, par le droit de faire grâce; les productions de l'esprit étaient soumises à la censure ; le travail manuel lui-même n'était pas de droit commun ; il était érigé en privilège, et le souverain vendait à ses sujets le droit de gagner leur vie en travaillant. Enfin, cette société était divisée en castes,

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pour que le privilège eût des formes et des applicatioDs nombreuses, et ne parût pas monstrueux en restant solitaire; et ces castes, par la dégradation et ranoblissement, étaient dans la main du monarque. La propriété elle-même n^'allait pas de soi, naturellement, par le résultat du travail ou la transmission héréditaire ; le droit féodal y introduisait des conditions, des interdictions, des bizarreries. Ces bizarreries étaient nécessaires, dans cet ordre social, et non accidentelles ; elles servaient à bien montrer que le droit de posséder dérivait *d'une cause mystique , comme la conquête , ou l'institution féodale , ou la donation royale , et non pas du droit naturel , de la loi divine et humaine, que les hommes peuvent formuler, mais qu'ils ne créent pas, et dont l'allure est simple, droite, toujours intelligible, toujours explicable. Voilà quelle était l'ancienne société.

Quand cet échafaudage s'écroula par la substitution du droit naturel au droit institué , au droit coutumier , la propriété , le travail , le capital furent émancipés ; les castes ne parurent qu'une invention grotesque , le pouvoir central ne fut plus qu'une magistrature, tirant sa légitimité de son utilité seule, et du libre consentement des mandataires. La transformation fut d'autant plus radicale que l'ancienne société était morte longtemps avant de tomber. Elle était restée debout comme ces hommes puissants que leur seule massesoutient, et fait paraître encore vigoureux et redoutables quand ils ne sont déjà plus

qu'un cadavre. Faut-il s'étonner que des esprits timides, incertains, s'efforcent de mêler à notre vie moderne, si vraie et si forte, quelques restes de ces préjugés, de ces formalités, de ces terreurs qui donnaient une vie factice au vieux monde? L'un, n'ayant plus la ressource des ofQcialités et des monitoires , veut donner une compétence théologiqu.e aux tribunaux correctionnels ; Tautre, dans son horreur de la concurrence, veut rétablir sous d*autres noms les jurandes; un autre encore veut entrer dans les ateliers pour prescrire les procédés et les méthodes , pour dicter le contrat entre le patron et l'ouvrier, pour compter les heures de travail ; ou dans les boutiques, pour fixer l'heure et le lieu de la vente, le maximum du prix, les conditions du crédit. Un autre veut que rÉtat soit le seul industriel. L'État creusera nos canaux, nivellera, exploitera nos chemins de fér, endiguera nos fleuves, tirera le fer et le charbon de nos mines, enrégimentera des travailleurs pour ensemencer le sol et des fonctionnaires pour répartir le blé. Et croyez-vous qu'on nous propose cette restauration, cette exagération d'institutions mortes, au nom de l'imbécillité de la raison humaine et pour en finir une fois pour toutes avec la liberté? Pas du tout. C'est au nom de la liberté, c'est pour elle, c'est pour achever la construction de la société moderne, qu'on nous offre de n'être plus maîtres dans nos élections, dans notre budget , dans nos tribunaux , dans nos champs, dans nos ateliers, dans nos boutiques.

dans nos maisons, dans nos temples. Revendis quons» contre ces tristes utopies , en même temps que les droits de la liberté, ceux du bon sens et de la logique.

Je n'ai pas besoin de raisonner pour savoir que ma liberté est inviolable. Elle est mon droit, comme la vie elle-même. Personne ne peut m'ôter la vie, sans crime , et personne ne peut mutiler mon être , le vicier, le dégrader, sans crime. Je tiens du même Dieu Texistence, et les facultés qui me la rendent possible. Il ne se peut pas que les lois divines et humaines condamnent l'assassin, et absolvent le liberticide ; que les tribunaux aient des potences et des galères pour protéger mon argent et mon coin de terre , et qu'un homme puisse impunément abuser de la force, ou de la loi injuste, qui est la même chose que la force, pour m'empêcher de penser et d'agir à ma façon , et de faire de mon bien ce qui me plaît. La propriété même , dont nous sommes si jaloux , et qui est l'objet de presque toutes les lois écrites, qu'est-elle autre chose qu'une forme abstraite de la liberté ? Car si l'argent n'est pas une force au repos, dont on peut à son gré se servir pour produire tel ou tel effet , l'argent n'est rien.

Pour que ma liberté ne fût pas entière , il faudrait qu'on l'eût aliénée pour moi ou que je l'eusse aliénée moi-même : deux suppositions également impossibles.

Mon père , dites-vous , m'a donné à ce maître avec

toute ma descendance? Mais comment mon père pourrait-il livrer mon âme, puisque selob la loi de tous les peuples il n'est pas maître de mon corps ? Il ne peut me tuer; donc il ne pouvait me vendre. Parce qu'il a plu à un de mes ancêtres , à un barbare f peut-être à un criminel , de se donner lui et les siens, il y a huit siècles, je naîtrai esclave ou sujet y moi intelligent , moi probe, moi capable d'améliorer la société , moi digne d'être aimé et respecté ? Voilà certes une étrange exagération du principe de la propriété et du dogme de la transmission des fautes. Vieille doctrine , dit-on , que cet esclavage héréditaire ! Personne ne la soutient ; c'est perdra son temps (|ue de la combattre. A la bonne heure, pourvu qu'on n'équivoque pas sur le degré. C'est toute la liberté que j'apporte en naissant. Il ne sui&t pas de dire qu'il n'y a plus de féodalité ni de castes : il faut qu'on reconnaisse mon droit entier , ma liberté sans limites.

Non-seulement elle est à moi , par la seule grâce de Dieu, comme ma vie, et personne n'en peut disposer à ma place ; mais je ne suis pas maître d'en disposer moi-même. Ce n'est pas assez de dire que la liberté est un droit : la liberté est un devoir. Je ne puis interroger ma conscience sans comprendre qu'il ne dépend pas de moi de rejeter la responsabilité que Dieu m'a imposée ; et, quand je m'efforce de reconstruire par la pensée le plan de cet univers, je comprends encore mieux qu'il ne m'est

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pas permis de déserter le poste où ma placé le Créateur.

Le monde existe-t-il par lui-même ou par un Dieu ? Il est clair qu'il existe par un Dieu, car, s'il était par lui-même , il serait parfait. L'être qui a en lui-r même la cause et la raison de son existence est parfait. Ainsi le monde a une cause, de laquelle il tient tout ce qui le constitue, et cette cause n'ayant aucune cause au-dessus d'elle , et ne relevant que de sa propre force , a nécessairement la plénitude de l'être; elle est parfaite. Il suit de là que la cause du monde est une; car, si elle était multiple, étendue, si elle se développait dans le temps et dans l'espace, elle marcherait vers la perfection , et ne serait pas actuellement parfaite. Le monde au contraire est étendue et durée. Il est essentiellement mobile, car c'est la nature de tout ce qui est dans le temps et dans l'espace de se modifier incessamment. L'immobilité, dans le ^parfait, résulte delà perfection; l'immobilité dans l'imparfait, c'est la mort. Le mouvement bien ordonné est celui par lequel l'imparfait tend sans cesse vers le parfait , sans jamais y atteindre; la loi du progrès n'est pas autre chose. Qu'est-ce que la tendance de l'imparfait vers le parfait? Pour s'en rendre compte , il faut se rappeler le caractère propre du parfait qui est Tunité absolue, et le caractère propre de l'imparfait qui est la multiplicité ; le mouvement régulier est nécessairement celui qui 9 à chacune de ses phases, rend. la

multiplicité plus, semblable à l'unité. Or, par quel moyen le multiple peut-il ressembler à l'unité ? par la loi. La totalité du multiple ressemblera à Tuiiité absolue, autant que le permet l'opposition de leurs essences y quand tous les êtres et tous les mouvements de chaque être seront soumis à des lois constantes, et quand toutes les lois ne seront, sous des formules diverses, que la reproduction d'une loi unique. C'est aussi ce qu'est le monde. De même qu'il est produit par un seul Dieu , par un seul acte de la volonté de Dieu , il est conduit dans l'immensité de son étendue et de sa durée , par une seule et unique loi , expression permanente dans le développement de l'univers créé, de la toute-puissance créatrice. Chaque science humaine a pour effet de reconstruire sous Tœil du savant un coin de cette grande unité du monde; et la philosophie , qui est proprement la science des sciences, réunissant les dernières données de chaque science particulière, démontre que toutes les lois sont des formules diverses d'une unique loi , et que cette loi primordiale n'est que le développement dans le temps et l'espace de l'acte créateur. Si Tesprit humain ne sentait pas à chaque instant sa limite , nous dirions qu'il a trois moyens pour i^construire scientifiquement l'ensemble, le système du monde. L'un, départir de l'unité de Dieu, de l'unité de l'acte créateur; d'expliquer la souveraine loi par cet acte , toutes les lois par la souveraine loi , et tous les êtres par la loi qui les gou-

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verne; l'autre départir du plus humble mouvement, pour 8*élever à Ja loi la plus voisine des faits ; de comparer les lois après avoir comparé les événe* ments; de monter ainsi peu à peu d'échelon en échelon, jusqu'à ce que Tunité de la création se déroule dans sa majesté ; l'autre enfin , d'abandonner le spectacle du développement des êtres et de leur action réciproque les uns sur les autres; de les étudier dans leur fond j non dans leur développement ; dans leur essence, non dans leur histoire; et de retrouver dans chacun d'eux le ressort qui produit, dès qu'il est en jeu y le mouvement régulier dont la loi n'est que l'expression. Car tout concourt à faire resplendir sous nos yeux cette unité de la création , image de Tunité créatrice : la raison la déduit des premiers principes, l'expérience la constate dans le mouvement combiné de tous les êtres vers un même but , l'analyse la retrouve à l'état rudimen taire dans les forces simples qui, sous le nom de substances, forment l'ensemble des réalités créées. Que je puisse lire dans la volonté de Dieu, et j'y verrai la loi à laquelle le monde se conforme ; que j'embrasse la totalité des êtres , et toutes les espèces comme tous les mouvements se classeront sans effort dans une hiérarchie et une dépendance parfaites ; que l'essence métaphysique des êtres se dévoile à mon entendement, et je lirai dans cette unité simple toute leur histoire future, je conclurai leur développement de leur force. Pourvu que le soleil et la pluie , et le

sol nourricier ne fassent pas défaut, le chêne immense est tout entier dans le gland.

Puisque tous les êtres et tous les mouvements du monde ont une même origine, un même but, une même loi ou des lois analogues, ils ont évidemment pour triple destinée de se conserver et de se développer eux-mêmes, de se combiner harmonieusement avec les êtres voiâius pour concourir à une fin commune, et de reproduire à leur rang et suivant les forces qai leur ont été données, cette image de l'unité qui est le maximum de beauté, et en même temps le maximum de vérité que la créature puisse atteindre. De même qu'une armée , en se déployant au soleil , ne se précipite pas au hasard comme une horde indisciplinée; mais, au contraire, avance en bon ordre , en colonnes régulières , le général marchant d'abord, puis les chefs supérieurs suivis de leurs régiments , et dans chaque régiment , les compagnies gardant leurs distances ; ainsi , sôus l'œil et la main du Tout -Puissant, s'avance depuis le commencement l'armée de ses créatures : aucun mouvement n'est imprévu , aucun être n'est inutile; il y a une loi poui" le soleil , et il y en a une pour le grain de sable.

L'homme, dans cet ensemble, a la première place. Il est le spectateur de ces merveilles, l'hôte de ces palais. Pourquoi la forme, s'il n'y avait pas de soleil^ et pourquoi les splendeurs de la création^ s'il n'y avait pas l'intelligence humaine? Il fallait que la beauté fût admirée, et que Tintelligible fût compris^

afin que Tessence de la beauté et celle de l'intelligible fussent parfaites. Il semble que cette nécessité d'un témoin soit une preuve, entre mille^ de Timmortalité de nos âmes; car ce témoin doit embrasser la suite du progrès; il ne doit pas périr avec les phénomènes auxquels il s'est mêlé pour un temps. Capable d'étendre à rinQni les résultats de l'expérience, l'esprit de l'homme doit vivre comme les lois qu'il découvre, semblable à un acteur qui assiste au reste de la comédie quand il est descendu du théâtre. Enfin, cet hôte du monde, appelé à survivre au monde, est trailé comme le fils aîné dans la maison du père de famille. Les lois fatales pour le reste des êtres créés ne sont pour lui qu'obligatoires. Dieu, en lui don* nant un avenir immortel , voulut le séparer, comme par un sceau, du reste des créatures; c'est pourquoi il le fit libre, capable de déchoir et de mériter.

Voilà ce que Thomme a de commun avec toute la création : c'est d'être une partie harmonieuse de l'ensemble, d'avoir sa loi, analogue à toutes les lois; et voilà ce qui distingue l'homme du reste de la nature : c'est d'être intelligent, libre et immortel.

L'immortalité de l'homme est une conséquence de son intelligence; car Dieu ne peut frapper à mort un esprit qui voit le coup , et qui se sent anéantir. Elle est une conséquence de la liberté; car il ne peut y avoir de sacrifice sans récompense. L'homme intelligent était nécessairement libre : il fallait bien que le spectateur de la nature pût agir sur elle, lui ré-

sister quelquefois et le plus souvent l'aider dans son œuvre. L'homme libre ne pouvait se passer des clartés de Tintelligenee ; car la première condition pour choisir, c'est de connaître les alternatives. Telle est la connexion entre Tintelligence et la liberté, que la liberté étant donnée, elle s'accroît de tous les progrès delà pensée. Ainsi tout se tient dans Thomme comme dans le monde. De même qu'un esprit sans limites reconstruirait le monde, s'il connaissait seulement un des individus qui le composent, tant le plan de la nature est parfait, de même il suffit d'une des facultés de l'homme pour connaître tout l'homme, car tout ce qui est en lui est nécessaire à sa destinée. La conséquence, c'qst qu'il ne faut jamais violenter la nature; il faut l'étudier, la comprendre et la suivre. Il fscut placer l'homme dans l'univers, à l'endroit où ses facultés et ses aptitudes l'appellent; il faut l'y nlaintenir entier, dans la plénitude de sa force, et comprendre que, s'il est défendu de détourner un être de sa fin, on ne peut, sans un véritable sacrilège, ôter à l'univers son témoin-, et à Dieu son coopérateur, en aveuglant l'intelligence de l'homme ou en enchaînant sa liberté.

Celui qui veut influer sur l'homme par la consti* tution de la société doit se rappeler que l'homme a une loi naturelle, la loi commune à tous les êtres créés; qu'il est obligé, en conséquence, de se conserver et de se perfectionner, de concourir à la conservation et au perfectionnement de ses semblables.

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et de tendre incessammenty par toutes les forces de son âme et par toutes les actions de sa vie, vers celui qui est le commencement et la fin, la cause et IMdéal ; que plus là nature de l'homme est puissante, plus le devoir de la perfectionner, et de l'utiliser, et .de la régler sous la loi est impérieux ; que la parenté de notre âme immortelle avec le créateur est étroite ; que ce n'est pas obéir à la loi, mais s'y soustraire, C[ue de descendre de son rang par une dégradation volontaire; qu'ôter à l'homme la liberté et par conséquent l'intelligence , afin de rendre impossibles les abus de la liberté , c'est supprimer du même coup toute la destinée humaine , laisser une place vacante dans l'ensemble, changer et mutiler le plan de la Providence; et qu'enfin si l'immortalité est fondée sur l'intelligence et la liberté, c'est par le développement de SOS facultés que nous devons nous efforcer de la conquérir. Donc la liberté, j'entends la liberté politique, est de droit étroit. Passons maintenant à la loi naturelle, et à son rôle dans le gouvernement de la société.

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