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« les habitants des trois mondes et accepté de la nour- <( riture de l’homme le plus vil. »

Je n’insiste pas sur ces derniers mots, dont la pensée n’échappera à personne. J’aime mieux compléter l’idée du prêtre indien et le montrer en sa qualité de directeur. Ici encore les lois de Manou (livre second) sont si claires, qu’après les avoir lues on n’a pas besoin de consulter ailleurs.

« Celui qui se soumet docilement aux volontés de « son gourou (directeur) jusqu’à la fin de sa vie, s’élève « aussitôt après à l’éternelle demeure de l’être divin.»

Celte identification avec la substance universelle est donc la récompense assurée de quiconque abdique, entre les mains du gourou, le gouvernement de sa propre vie. La liberté morale, on le voit, continue à se retirer et à décroître ; elle achève de succomber sous les coups successifs qu’elle reçoit.

La soumission due au maître spirituel s’étend à tout ce qui est à lui, à ses femmes par exemple. Le maître spirituel est l’image de la divinité. Il est un père, un frère aîné , une mère ; et il passe avant le père, avant le frère aîné, avant la mère.

Il faut voir à quel point l’indépendance est exclue de ces grands séminaires ou collèges de brahmanes qui, de toute antiquité, subsistent à Bénarès! Et le noviciat se poursuit ailleurs qu’au séminaire. C’est là une institution fondamentale que les lois de Manou réglementent avec un soin particulier. — Le novice doit mendier- Lorsqu’un brahmane a eu la vertu de continuer son noviciat pendant sa vie entière sans violer jamais ses vœux, la récompense suprême lui est accordée : il ne renaît plus sur la terre.

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Je le répète, pour comprendre la hauteur à laquelle trônent les brahmanes au-dessus du niveau des autres mortels, il faut ne pas oublier ce qu’est la distinction des castes indiennes.

Quelle que soit leur origine historique, que les brahmanes et les kchatryas représentent ou non une race supérieure qui a conquis le pays et assujetti les vaincus, il n’en reste pas moins certain que la religion a creusé un abîme entre ceux qui sont en haut et ceux qui sont en bas. Le premier livre des lois de Manou l’établit nettement, lorsque Brahma créa l’homme, il tira le prêtre (brahmane) de sa bouche. Le prêtre se sentant désarmé contre les bêtes sauvages, Brahma lira de ses deux bras le guerrier (kchatrya) et sa femme. Le guerrier se plaignant de ne pouvoir travailler parce qu’il est appelé à combattre, Brahma tira de ses deux cuisses l’agriculteur (vaisya) et sa femme. Le cultivateur enfin étant incapable de suffire à tous les soins du ménage, Brahma tira de ses deux pieds le serviteur (soudra) et sa femme.

Avant les lois de Manou, la séparation des castes était moins rigoureuse, je le sais; le Râmâyana nous montre le roi d’Oude invitant à un sacrifice les hommes des quatre castes, sans exclure les soudras. Mais ce libéralisme antique n’est plus qu’un très-lointain souvenir. Les siècles se sont accumulés depuis que les quatre castes sont entièrement isolées et que des séparations nouvelles se sont introduites dans chacune d’elles. Il existe, dit-on, plus de cent castes intérieures parmi les seuls brahmanes; les personnes appartenant à ces subdivisions ne se marient pas entre elles, ne mangent pas même ensemble. Impossible de pousser plus loin l’or-

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gueil de la fausse sainteté que peint Esaïe : « Éloigne-toi, n’approche pas de moi, car je suis plus saint que toi. »

Les brahmanes seuls ont le droit de lire les Védas ; ils ont le monopole de la religion et de la science. Il n’y a de juges et de médecins que les brahmanes. Les lois, consacrées à l’exaltation de la caste sacerdotale, ont soin d’abaisser d’autant les rois : elles règlent leur genre de vie ; elles décident ce que doivent être leurs visites aux brahmanes, leurs prières et leurs sacrifices. Telles sont les castes indiennes; et ce qui achève de les caractériser, c’est le principe sur lequel elles s’appuient. Les transmigrations, les préexistences, expliquent la situation respective d’un brahmane et d’un soudra. Grâce aux préexistences, n’oublions pas ceci, l’abjection se métamorphose en châtiment. — Toi, paria, tu as commis des crimes qui t’ont rejeté au dernier rang des hommes; moi, brahmane, j’ai mérité par mes vertus de monter à ce sublime degré; je t’écrase au nom de la conscience; je suis le droit et lu es le péché.

Oui, l’Inde a fait cette découverte monstrueuse, qui achève et sanctionne à la fois l’asservissement des âmes ; elle a inventé la sainteté du despotisme. Il y a remède au mal tant qu’il n’est qu’un fait, il n’y a plus remède quand il devient une doctrine. Alors la pierre du tombeau est scellée; l’humanité couchée dans la fosse ne se relèvera pas, à moins que ne vienne à retentir la voix souveraine qui ouvre les sépulcres et ressuscite les morts.

Personne n’ignore que le dernier refuge de la liberté morale, la famille, n’a jamais existé dans l’Inde. Aussi haut que nous puissions remonter dans l’histoire, nous

y rencontrons ce que nous n’avons pas vu chez les Aryas, la polygamie. Les livres sacrés nous la montrent pratiquée dès l’origine par les dieux , par les génies et oar les hommes.

La famille, c’est La femme; et quelle est la situation de la femme ches les Indiens? Elle est, d’après les déclarations expresses des lois de Manou, une créature inférieure, en proie à de mauvais désirs, exclue, comme les soudras eux-mêmes, du droit de lire les Védas. Son époux est son dieu; la soumission à son époux lui tient lieu de culte et de sacrifices. Mariées à dix ans, à huit ans, sans une intervention quelconque de leur volonté, les femmes ne sont jamais que l’ombre de leur mari, dépendant de lui, non-seulement pour la vie actuelle, mais pour la destinée future.

Dans ce beau poème auquel je reviens toujours, le Râmâyana, les vertus exceptionnelles de Rama et la tendresse1^ exceptionnelle aussi de Sita donnent à la famille indienne une réalité qui ne se retrouve guère ailleurs : la vénération soumise dont Rama entoure son père, le respect qu’il témoigne à sa mère (à ses mères, devrais-je dire), le voile de poésie que ses vertus jettent sur le harem royal , le dévouement de son frère, et par-dessus tout la tendresse exaltée de sa femme, forment un ensemble que j’admire très-sincèrement. Toutefois les vices mortels de la famille indienne se laissent entrevoir au travers de ce rayonnement, je veux dire la polygamie et l’infériorité absolue de la femme. Rama sacrifierait Sita sur l’ordre de son père ou même de son frère ; la sainte égalité, la réciprocité vraie des devoirs et des sentiments, qui forment la base de l’amour selon Dieu, manquent totalement ici.

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J’en ai dit assez pour expliquer un phénomène bien étrange à première vue : l’asservissement séculaire s’unissant dans l’Inde au sentiment des droits de la vérité, l’immobilité morale faisant bon ménage avec un certain mouvement des idées.

Ce peuple esclave est en même temps un peuple métaphysicien et raisonneur. Mais ne craignez rien, il raisonne dans le vide, comme il vit dans le vide; le vide est sa loi suprême, à laquelle ses sectes, ses recherches, ses philosophies, n’auront garde d’échapper.

L’agitation des sectes indiennes a été plus considérable qu’on ne croit. Brahma, Siva, Vichnou, ont eu, je l’ai dit, leurs partisans exclusifs et parfois très-ardents. Les castes inférieures, en général, se sont appuyées sur Siva et sur Vichnou pour attaquer Brahma, qui était à leurs yeux le dieu spécial et le patron des brahmanes.

Ce n’est pas tout, l’Inde a eu ses philosophies. M. Cousin nous en racontait déjà l’histoire à l’époque où sa parole éloquente excitait nos applaudissements dans la vaste salle de la Sorbonne. A voir l’audace des logiciens des bords du Gange, on croirait qu’il y a là de la liberté et de la vie. Hélas! il n’y a guère autre chose que le déploiement impitoyable du principe que recèle la religion nationale. Le fameux Nyana, dont Gotama est l’auteur et qu’on a comparé à YOrganon d’Aristote, n’est qu’un appareil dialectique qui conclut à l’athéisme en partant du néant et de l’illusion panthéistes. Cet te philosophie est orthodoxe dans son athéisme.

D’autres systèmes, non moins indépendants en apparence, s’inspirent également de l’esprit qui pèse sur

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l’Inde, qui l’affaiblit et qui l’assoupit. Philosophes et simples croyants, tous n’ont qu’une aspiration, ne pas renaître. Le bouddhisme, qui va venir à son heure, sera l’expression la olus parfaite de ce désir universel.

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