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C’est que tout le monde se sent en cause. Dans toutes les classes les aspirants sont nombreux. Et pourtant les chances de succès sont bien faibles ! On compte souvent un candidat sur deux cents habitants; mais sur cent candidats un seul obtient le diplôme, et parmi ceux qui obtiennent le diplôme, combien y en aura-t-il qui atteindront les rives de cet Eldorado, les grandes fonctions publiques?
Il n’importe, on se propose, on prend son rang, la tête bourrée de phrases de Confucius et de Mencius. Plusieurs succombent; plusieurs deviennent fous; ce sont des accidents prévus auxquels personne ne fait attention.
Maintenant, quels seront les habiles, les génies supérieurs? Qui saura par cœur les livres sacrés et leurs commentaires? Qui saura le mieux parler sans rien dire? Qui aura le mieux débarrassé son intelligence de toute pensée propre, de toute velléité de révolte contre les opinions reçues ? Qui aura le mieux fait le vide en soi ? Qui aura le mieux acquis l’indifférence philosophique? Qui saura le mieux tourner de petits vers et trousser galammentune antithèse? Qui excellera en calligraphie?
Telle est la question qui se pose à l’ouverture des examens. Je me trompe, les candidats vont être interrogés aussi sur un autre sujet d’étude qui ne risque pas d’éveiller en eux ce qui fait des hommes : je veux parler de l’alphabet.
En Chine, personne ne l’ignore, les lettres de l’alphabet sont les mots du dictionnaire1. Les écok-s pri-
4. Ce sont ces fameux mots monosyllabiques de la Chine. J’indique le fait en gros, rien de plus.
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maires enseignent 700 lettres; mais il y en a 70,000 à apprendre, et les pauvres Chinois s’évertuent à en emmagasiner le plus qu’ils peuvent. Ceux qui en ont logé 7,000 dans leur cervelle sont terriblement savants. Quant à les loger toutes, il n’y faut pas songer ; tout érudit chinois est assuré de mourir avant d’avoir achevé d’apprendre à lire.
Il ne saura pas lire, mais il sera gouverneur, viceroi, conseiller d’État, général. Ses examens lui vaudront les qualifications suivantes : talent fleuri, homme supérieur, puits de science, forêt de littérature. Après ce dernier grade, il faut tirer l’échelle. Forêt de littérature est un titre oublié par le docteur Pancrace dans sa fameuse énumération : « Homme de suffisance, homme de capacité, homme consommé dans toutes les sciences naturelles, morales et politiques, homme savant, » et ce qui suit.
Ces choses qui nous font sourire sont terriblement sérieuses en réalité. Je ne puis voir partir de Pékin la chaise à porteur qui renferme un examinateur bien enferméà double tour, je ne puis voir la boite toujours close qui traverse l’empire, transmise avec des précautions infinies de gouverneur à gouverneur, sans penser aux milliers, aux millions d’intelligences atrophiées, d’âmes asservies et devenues incapables de tout élan que représente ce petit homme prisonnier et invisible. Ce petit homme, c’est l’uniformité, c’est la tradition, c’est l’adoration des textes, c’est la routine avec ses examens d« mémoire et ses tours d’écureuil en cage.
En vain la Chine aura-t-elle des écoles dans le moindre village, des journaux à la portée de chacun,
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des livres en abondance et bien moins chers que chez nous; en vain aura-t-elle une littérature immense, des poëmes, des romans, un théâtre; son éternelle scolastique l’a frappée de mort. Beaucoup de livres et pas une idée; beaucoup de leçons et pas une spontanéité; beaucoup de lettrés et pas un homme.
L’exemple vient de loin : le grand Chinois, Confucius, a commenté jusqu’à son dernier jour; aurait-il une doctrine à lui, à Dieu ne plaise ! Il expose la vieille doctrine des Kings. Lao-Tseu, lui aussi, repoussait comme une injure la supposition qu’il pût enseigner au nom d’une conviction personnelle; sa philosophie du Tao ne vint pas de lui, il l’a servilement empruntée aux anciens.
Entre ses philosophes et son alphabet, que vouliezvous que fît la Chine? L’alphabet, à lui seul, suffisait pour racornir l’esprit d’un peuple; avec ses caractères hiéroglyphiques qui représentent des choses et non des sons, il rend le progrès radicalement impossible. Le rôle de la mémoire devient tel, qu’il ne reste plus de place pour les autres opérations de l’esprit.
On a comparé la Chine à un hôtel de Rambouillet de trois cents millions d’hommes. C’est faire tort aux Précieuses. Dans ces salons de la marquise où Richelieu et Condé rencontraient Balzac et Voiture, il y a autre chose que des affectations et des puérilités; un vaste mouvement d’idées commence là ; derrière Mlle de Scudéry, Benserade et d’Ürfé, je sens venir Corneille et la période des grands écrivains. Rien de pareil en Chine : on s’en tient aux bouts-rimés et aux acrostiches.
Pas de pays où la poésie soit plus inconnue ; pas de pays où l'on fabrique plus de vers. Nous voici bien
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loin de l’Inde et de ses gigantesques poèmes! Au lieu des descriptions éblouissantes qui les remplissent, vous trouverez dans les romans chinois de petits tableaux très-patiemment faits; c’est cela : on voit la maison, le canal, les bergers et les quelques arbres qui sont là, plantés avec une sorte de symétrie. Vous applaudiriez, si en tournant la page vous n’aperceviez un autre tableau à peu près semblable, et ainsi de suite jusqu’au bout.
Il en est de la peinture des passions comme de celle de la nature. Tout est uniforme, tout est médiocre. Le mot d’ordre de la littérature est celui de la nation : faire ce qui a été fait, dire ce qui a été dit, ne pas s’écarter de la voie battue, qui est en même temps la voie moyenne; les bons n’y sont pas très-bons, les méchants n’y sont pas très-méchants.
Ce genre tempéré règne dans la philosophie aussi bien que dans la littérature. La Chine, qui le croirait? a toujours philosophé. Il n’est pas plus difficile de philosopher sans penser, que de faire des vers sans poésie et des livres sans idées. Indépendamment des philosophes qui ont précédé Lao-Tseu et Confucius, ceux qui les ont suivis s’appellent légion. A les voir, on croirait qu’ils ont quelque chose à débattre entre eux, car ils se divisent en plusieurs écoles; on en comptait six au temps de Jésus-Christ, plus tard leur nombre s’est élevé à dix ou quinze. Mais ne nous fions pas aux apparences, les écoles philosophiques ont beaucoup écrit et n’ont rien produit. Je me trompe, le confuciéisme semble avoir fait un pas vers le bouddhisme ; afin de rapprocher et de confondre déplus enplusîescroyances, on a doté Confucius d’une espèce de métaphysique, et
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cette métaphysique est bouddhiste, elle enseigne qu’après la mort il n’y a pas d’existence personnelle. La Chine n’avait pas besoin d’un semblable progrès i.
Sur d’autres points le progrès lui est impossible, elle est arrivée à la perfection. Qu’ajouter à l’étiquette chinoise? Quel perfectionnement apporter à ce code du cérémonial qui se trouve tout au long dans les livres sacrés? La Chine, on l’a dit, est le royaume de l’étiquette : on s’habille, on se déshabille, on se couche, on se lève, on mange, on boit, on parle conformément à la règle. Les visites ont leur législation, et pour saluer les gens selon leur rang, il faut avoir fait ses études. M. Jourdain avait le pressentiment de l’éducation chinoise lorsqu’il priait son maître à danser de lui montrer comment il devait saluer une marquise qui s’appelait Dorimène. — Pays des rites et de la civilité, tu nous fais prendre en grippe cette chose charmante, la politesse. La voilà transformée en institution, l’heure viendra bientôt où elle sera transformée en vertu.
Hélas! l’heure est venue; il y a longtemps que la Chine tient pour un homme accompli et suffisamment vertueux celui qui sait son monde et qui fait bien la révérence.
Mais, dira-t-on, la liberté morale doit conserver en
1. Y a-t-il eu des doctrines à la base de la révolte récente des Taë-ping? Je l’ignore. Peut-être qu’au contact de l’Évangile quelque chose s’est ému dans l’Empire du Milieu ; peut-être cette émotion a-t-elle été exploitée par l’ambition des chefs du mouvement, par les haines de race et par les rivalités personnelles..
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Chine un sanctuaire inviolé : la vie de famille, avec ses tendresses, ses énergies et ses saintetés, doit exister dans cet empire, dont la morale entière repose sur la piété fdiale.
La piété filiale y est devenue elle-même un agent de servitude. L’autorité du père est telle, que les autres membres de la famille n’existent en quelque sorte pas devant lui. Il a le droit de vendre sa femme et ses enfants. II peut les faire mourir sous le bâton sans s’exposer à une peine grave, tandis que le moindre coup porté au père ou au mari est puni de mort.
Nulle part les femmes ne sont placées plus bas qu’en Chine; on les marie enfants; on les traite comme si elles n’avaient point d’âme ; la polygamie, le divorce, la réclusion, le régime entier du harem, les reçoivent à l’entrée de leur vie et ne les lâchent plus.
Voici en quels termes*Confucius parle des femmes dans le Chou-King : « Fille, elle a été sous l’autorité du père et de la mère, ou, à leur défaut, de ses frères plus âgés qu’elle; femme, elle a été gouvernée par son mari tant qu’elle a vécu ; veuve, elle est sous l’inspection de son fils, ou du plus âgé de ses fds, si elle en a plusieurs. »
Je sais bien que les romans chinois parlent d’amour et racontent certains mariages d’inclination. Qui n’a lu les Deux Cousines? Je me suis donné, il y a trois ou quatre ans, le plaisir de les relire, et j’ai retrouvé toutes mes impressions d’autrefois. Les étranges amours! La personne n’y est pour rien ; ce qu’on aime, c’est l’érudition, l’habileté à tourner des vers. Cela rappelle Armande et Bélise s’enflammant pour Trissotin. Le cœur des deux cousines est au concours, il appartient
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d’avance au plus lettré d’entre les lettrés. On se sent sous le régime des examens. Ne parlons ni de beauté, ni de passion, ni de vaillance ; nous ne sommes pas en pays de chevalerie.
Aussi trouvons-nous presque naturel que les deux cousines se partagent leur lettré. Ce mariage à trois nous scandalise à peine, tant l’idée d’amour se montre peu, tant nous sommes loin du vrai mariage 1.
Le mandarinisme est proche parent du despotisme : chez un peuple de fonctionnaires et d’aspirants fonctionnaires, nous ne saurions imaginer la moindre parcelle de liberté politique. Au sein de ces existences oisives , sceptiques , corrompues et vides , parmi ces êtres douceâtres, dans cette société pédante, froide, ennuyée, une seule chose est possible, l’immobilité.
Les uns administrent, les autres sont administrés. A côté de la multitude des candidats se tient la multitude non moins grande des refusés. Ceux-ci sont impropres à l’agriculture et à l’industrie; précepteurs, écrivains publics, ils assiègent les carrières qui ne leur semblent pas trop indignes des lettrés, et s’ils ne réussissent à rien, ils s’abrutissent, ils deviennent fumeurs d’opium.
Il y a sans doute d’autres classes, bien plus considé-
1. Ce jugement sommaire est un peu brutal, je le sens. Si c’était ici le lieu, je m’arrêterais à faire remarquer ce qu’il y a d’aimables détails, de touches délicates, de tableaux de genre finement peints dans le livre dont je parle. Peut-être y a-t-il même de l’amour. Qui sait? le cœur ne perd jamais tous ses droits.
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rablcs que celles-là ; mais si les mandarins, les employés et les lettrés sont en petit nombre, ils sont l’expression vraie des tendances nationales. Elles se retrouvent au sein des trois autres classes entre lesquelles le peuple est officiellement partagé, les agriculteurs, les industriels et les commerçants.
A quelque classe qu’il appartienne, un Chinois lit dévotement son Moniteur, je veux dire sa Gazette de Pékin, et professe les opinions qui ont le cachet administratif. C’est le même Chinois que vous rencontrez partout, partout dans l’espace et partout dans le temps. Si par grand hasard il avait une question à résoudre, ce Chinois n’interrogerait ni sa raison ni sa conscience, il se demanderait ce qu’on a décidé trois mille ans avant lui. Ce Chinois se dit avec bonheur que sa maison, son jardin, ses meubles, ses habits, ses pensées, ses sentiments, ses goûts littéraires, ses mœurs et ses salutations sont exactement conformes au modèle invariable et qu’il vit selon les rites.
Voilà un peuple aisé à gouverner ! Non-seulement il n’a pas d’opinions, ce qui serait incommode, mais rien de ce qui gêne l’absolutisme administratif ne se rencontre chez lui, ni aristocratie, ni croyances, ni peuple, ni individus. Par-dessus le marché, l’État est seul propriétaire ; les gouvernés ne possèdent qu’un usufruit, qui cesse de plein droit lorsque l’administration juge qu’ils ne le cultivent pas bien ou lorsqu’ils cessent de payer l’impôt.
Maintenant, au-dessus d’une société ainsi constituée, placez l’empereur, fils du Ciel, père et mère de son peuple, revêtu de l’autorité illimitée du père de famille; vous aurez le gouvernement absolu fondé sur
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la piété filiale. Le despotisme sera un dogme dans cette contrée qui n’en a point.
Tout émane de l’empereur; sa volonté est presque divine, son pinceau sacré trace presque des révélations. En sa qualité de pontife, il est seul médiateur entre la nation et le Ciel ; seul il officie dans les grandes fêtes; seul il offre des sacrifices pour le peuple; si de grandes calamités annoncent la colère du Ciel, c’est lui qui se sent responsable, lui qui s’humilie, lui qui confesse publiquement ses péchés.
Je sais que les philosophes, Mencius surtout, ont présenté aux princes de fortes vérités, leur rappelant leurs devoirs, déclarant même parfois que leur pouvoir vient du peuple. Mencius dit : « Les fondateurs des trois dynasties obtinrent l’empire par l’humanité, leurs successeurs le perdirent par l’inhumanité et la tyrannie. Voilà les causes qui renversent et élèvent les empires, qui les conservent ou les font périr. »
Rien de mieux. Remarquons toutefois que le renversement des empires est une pauvre garantie de liberté. Accepter un maître et de temps en temps le jeter à bas pour en prendre un autre, c’est l’histoire de tous les peuples esclaves. Celle de la Chine n’est pas autre : elle a fait beaucoup de révolutions et n’a jamais fait un progrès, elle a souvent changé de dynastie et n’a jamais changé de gouvernement.
La Chine, en somme, est un pays qui ne ressemble à aucun autre, mais qui se ressemble à lui-même [dus que de raison. Immuable au travers de ses révolutions dynastiques, elle en est toujours à Confucius, aux rites, aux ancêtres, aux examens, aux boutons de
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mandarins. Si les Tartares l’envahissent, à l’instant les Tartares se font Chinois et étudient Confucius. Confucius règne, exemple unique dans l’histoire d’un philosophe dont la parole fait loi et n’a jamais eu un contradicteur.
Vous me direz que, pour contredire, il faut avoir une conviction à soi, et qu’on risque alors d’entrer dans les voies de la liberté, qui ne sont pas celles de la Chine. D’accord; avouez cependant qu’une docilité si longue valait la peine d’être étudiée avec soin.
Aujourd’hui la Chine est ouverte, et c’est là un événement dont personne ne peut prévoir la portée. Que deviendra, au contact de la civilisation chrétienne, l’antique nation des lettrés, si fière de son égalité parfaite, de sa politesse et de sa corruption ? Déjà elle est forcée de mettre au rebut les mappemondes où l’Empire des fleurs occupait toute la place, ne voyant autour de lui que des déserts habités par des bêtes féroces, par des nations barbares et par des bannis.
Les Chinois ont appris qu’ils n’étaient pas seuls sur la terre; ils apprendront bientôt qu’il y a d’autres sources de lumière que les livres de Confucius. Le jour où le problème du vrai se posera enfin chez eux, nous assisterons peut-être à un mouvement des consciences qui sera, je l’espère, un mouvement de liberté.
Oui, je l’espère, non pas seulement parce que l’homme est le même partout, quoi qu’on en dise, parce que toutes les âmes ont les mêmes besoins, parce qu’il n’y a pas une vérité pour Pékin, une vérité pour Londres ou pour Paris, mais aussi parce que le caractère chinois a des côtés très-honorables que je me fais un devoir de signaler en terminant.
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M. du Hailly nous l’a rappelé en racontant sa campagne au fond de l’Orient, les Chinois, partout ou ils émigrent, font preuve d’une énergie, d’une patience, d’une sobriété admirables. A côté de ces ouvriers si habiles et si endurants, les autres races se sentent incapables de tenir pied. Maltraités, persécutés à cause de leur supériorité même, les Chinois ne perdent pas courage, et leur résignation obstinée est pleine de sérénité. A force d’économie et de persévérance , ils réussissent. M. du Hailly leur croit une mission providentielle : nul peuple ne lui semble plus propre à devenir le trait d’union entre notre monde et i’extrême Orient. Les Chinois sont sans préjugés, imitateurs; résignés maintenant au contact de l’Europe, qui sait jusqu’à quel point ils deviendront européens?
S’ils se bornent à nous copier, le progrès sera médiocre ; après nous avoir emprunté notre industrie et nos armes, ils nous emprunteront nos vices; une Chine européenne, ce serait plus hideux que la Chine chinoise. Mais s’il y a transformation et non pas imitation, si le peuple des traditions et des rites apprend à penser, si ce phénomène qu’il n’a pas connu, la conviction individuelle, vient à se produire dans son sein, si au lieu de chercher ce qu’on a cru il s’avise de chercher ce qu’il faut croire, alors les liens séculaires tomberont, notre temps verra une œuvre d’affranchissement comparable à celle qui date des apôtres, l’Asie aura son tour.
En attendant, il convenait de nous arrêter un peu devant les annales de la Chine. Peuple étrange, qui a tout découvert et qui n’a rien vu, qui a devancé les autres civilisations et qui est resté immobile ; la poudre, l’imprimerie, la boussole, les inventions qui ont révo-
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ïutionné notre Europe, sont là depuis des milliers d’années, oubliées et impuissantes. La Chine a des manufactures, des routes, des canaux, depuis qu’elle se connaît; elle a une littérature; aile peint aujourd’hui comme elle peignait sous la première dynastie ; elle fabrique toujours les mêmes affreux bonshommes en porcelaine. L’égalité, la morale, les règles les plus raffinées du savoir-vivre, sont aussi vieilles chez elle que la bassesse, que la ruse et la servilité. Courbée vers la terre, elle a fait ici-bas tout le chemin qu’on peut faire quand on ne se redresse pas, quand on ne poursuit pas le vrai, quand n’a pas soif de l’idéal, quand on ne regarde pas du côté du ciei.
çiiapitre V
LA PERSE
Laissons la Chine et le vaste cortège des pays qui lui ressemblent1; rentrons en terre aryenne. La Perse est cousine germaine de l’Inde; nous sommes donc un peu parents ; chez elle nous serons moins dépaysés, nous nous sentirons en route pour nous rapprocher de chez nous.
i. Décidé à ne dire que ce qui est utile, je n’ai garde de décrire ces pays. Nous y retrouverions ce que nous avons vu en Chine, les mêmes diversités religieuses apparentes et la même indifférence, les mêmes pagodes, les mêmes autels domestiques où l’on brûle des bâtonnets odorants et du papier doré, les mêmes sentences morales gravées sur des tablettes, les mêmes préoccupations exclusivement terrestres, la même acceptation froide de la mort, parfois la même manie du suicide. Le Japon seul se distingue par quelques traits originaux. Si sa féodalité le préserve de l’aplatissement démocratique, l’institution des contrôleurs, à la supposer réelle, risquerait de le faire tomber plus bas que la Chine elle-même. Est-il vrai qu’une moitié de l’empire espionne l’autre, que chacun sente à ses côtés l’homme chargé de le surveiller et de le dénoncer? Je pense que cela ne concerne que la classe élevée ; mais, quelle que soit l’étendue de cette institution, elle ajoute un trait ignoble au tableau déjà bien chargé de la démoralisation japonaise. Si le régime des grands vassaux maintient certaines habi-
LA PERSE
La Perse, à mon avis, est le pays le moins oriental tle l’Orient. Nous ne rencontrons plus ici ni les contemplations du panthéisme, ni le quiétisme de Bouddha, ni l’asservissement sceptique aux traditions qui caractérise les Chinois, nous rencontrons quelque chose qui ressemble à l’action et à la lutte viriles.
Voyez l’histoire de la Perse; ce n’est pas encore l’histoire d’un peuple libre, ce n’est plus l’histoire d’un peuple endormi. Djemschid du Zend-Avesta (l’Achéménès des Grecs) fonde cette grande civilisation. Parmi les Achéménides ses successeurs, Cyrus nous présente un type qui n’est certes pas dépourvu de vigueur. Vers le même temps, dit-on, vient se placer Zoroastre, c’est-à-dire une réforme de la religion1. Vaincus par Alexandre, opprimés ensuite pendant cinq ou six siècles par les Parthes (Arsacides), les Perses ne périssent
tudes d’indépendance, d’autre part les lois somptuaires règlent les moindres actions; et quant à la croyance, il va sans dire qu’elle aussi elle est réglée. Peut-être est-on allé trop loin en comparant le Mikado et le Taïkoun au pape et à l’empereur de notre moyen âge. En tous cas, le pouvoir spirituel du Mikado est inconestable et l’idée d’une croyance individuelle n’aborde pas plus l’esprit des Japonais que celui des Chinois. Chez les uns comme chez les autres l’unité officielle accepte avec une aisance étonnante la pluralité des cultes; chez les uns comme chez les autres un certain fonds de croyances autochthones antérieures au bouddhisme a continué à subsister. En Chine elles ont abouti à la doctrine des îao-tsé; au Japon elles paraissent s’être conservées plus entières: dans des temples sans idoles les sectateurs du Sintou adorent, dit-on, un dieu suprême, plusieurs grands dieux et un nombre considérable de demi-dieux.
1. Plusieurs réformes religieuses ont eu lieu sans doute en Perse. Le Zend-Avesta renferme des parties qui semblent remonter à une très-haute antiquité.
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pas ; ils reviennent avec les Sassanides et font trembler l’empire romain; leurs Sapors, leurs Chosroës, battent les légions. Il n’a fallu rien moins que l’islamisme pour tuer la Perse antique et supprimer, ou peu s’en faut, le culte du Zend-Avesta ; le torrent des conquêtes arabes était irrésistible. Depuis lors, il y a eu encore une Perse brillante un moment sous Nadir- Shah. Cette Perse a maintenu son individualité en demeurant chiite vis-à-vis de l’orthodoxie musulmane; mais, avouons- Ie, le ressort national est brisé et Djemschid n’a plus de descendants.
Les mœurs et les croyances primitives de la Perse paraissent avoir eu des rapports frappants avec ce que nous avons vu chez les Aryas1. C’est l’adoration des éléments, le feu, l’eau, la terre, les vents, les astres, surtout le soleil et la lune; c’est la religion sans temples, sans idoles et sans clergé. Chaque père de famille célèbre dans sa maison le culte du feu. Des habitudes rudes, l’ivrognerie, les tendances guerrières, reportent l’esprit vers l’autre bout de la race aryenne, vers les Germains.
On attribue aux Mèdes l’introduction du système sacerdotal. Tout cela, au reste, est fort obscur; en fait de documents, nous n’avons guère que le livre sacré de la Perse et son épopée nationale, le Zcnd-Avesta et le Shah-Maneh.
Le Shah-Maneh (Livre des Rois), cette œuvre immor-
1. J’aurai à consulter souvent pour ce chapitre et pour ceux qui suivent, le vaste travail de Creuzer ( Symbolique ) traduit et remanié par M. Guigniaut l Religions de l’antiquité ).
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telle de Firdousi, contient l’histoire entière de la Perse, depuis les temps fabuleux jusqu’à l’heure sombre où elle périt noyée dans l’islamisme.
Le Zenct-A/esta (Parole vivante) passe pour avoir été écrit dans la langue zend, l’antique idiome des Médo- Perses, par Zerdouscht lui-même, que nous nommons Zoroastre. A quelle époque a-t-il vécu? Est-ce bien sous Cyaxare 1er, roi des Mèdes? N’y a-t-il pas eu plusieurs Zoroastres ? Peu de questions sont plus controversées. En tout cas, le Zend-Avesta entier n’est point parvenu jusqu’à nous ; sur vingt et un livres, nous n’en possédons que trois et quelques fragments d’un quatrième.
C’est en consultant ces débris que les savants sont parvenus à retrouver les annales antiques de l’Iran, la lutte des deux principes, les préceptes moraux et religieux de Zoroastre, des hymnes et des prières. Ai-je besoin de dire que bien des doutes sont permis et que nous devons renoncer à connaître jamais d’une manière précise cette vieille religion, qui est aussi un vieux code et qui, selon l’usage, confond d’une manière absolue le citoyen et le croyant1?
Je voudrais montrer sur-le-champ quels sont les côtés lumineux de cette religion.
En premier lieu, nous sommes sortis du panthéisme complet : plus d’absorption. Dieu n’est pas le monde; Zoroastre lui-même se présente en qualité de simple prophète; il n’est pas une incarnation de Dieu, comme Manou.