Voir M. Le Bas, Précis de l’histoire ancienne
Si j’en étais capable, j’essayerais de suivre ici les savants égyptologues qui ont découvert dans les papyrus le dogme d’un Dieu suprême (Chnouphis) créant et animant la nature (Néith), laquelle engendre le dieu-soleil (Ammon-Ra). — Du dieu-soleil provient toute divinité et toute vie. C’est à partir de lui que se déroulent
DE L’ORIENT
Nous sommes évidemment chez un peuple habitué aux transmigrations. Or, si la métempsycose a ses grâces spéciales, si un Pythagore se souvient d’avoir combattu au siège de Troie, le commun des martyrs s’y embrouille et s’y perd. Je ne suis pas sûr qu’Isis se souvînt clairement d’avoir été Neith et Athor. L’avoir été? Je suis bien hardi de parler au passé ! Elle l’a été et elle l’est. Les dieux égyptiens se transforment sans cesse, font échange de nom et d’office, ce qui rend d’autant plus respectable, bien entendu, la science hiératique de l’Égypte.
Ses dogmes avaient un sens profond, qui en doute? Pour ne dire que ce que j’entends, j’indiquerai l’origine évidente d’un des mythes, celui d’Isis, d’Osiris et de Typhon. Quiconque a vu l’Égypte ne peut conserver l’ombre d’un doute sur ce point. Comme toute vie procède du Nil, comme la terre est fécondée par le fleuve, comme l’obstacle vient des sables que pousse l’affreux désert, il est évident qu’Isis est la terre, l’Égypte; qu’Osiris est l’eau, le Nil; que Typhon est le sable, le désert. Isis aime passionnément Osiris ; Osiris
les triades, invariablement composées d’un dieu père, qui est l’époux d’une déesse mère et qui naît aussi d’elle, sous un autre nom, en qualité de fils. Connaissez-vous rien de rebutant comme ces métaphysiques tliéogéniques symbolisant l’action du soleil ou tout autre fait naturel, et ne répondant d’ailleurs à aucun besoin de l’âme? En vérité, qu’il y ait ou non une vague notion du Dieu unique au sommet de ces générations divines qui se remuent au sein des ténèbres sacerdotales de l’Égypte sans que la conscience y soit intéressée en rien, cela nous touche infiniment peu. La moindre parole d’amour importerait cent fois plus à notre indépendance morale.
L’EGYPTE
naît, grandit et meurt ; Typhon tue Osiris et menace isis. C’est l’histoire de l’Égypte.
Le mythe ira se transfigurant. Isis, la mère universelle, sous la forme d’Athor (la nuit), conçoit un fils et une fille, qui sont Isis (encore Isis) et Osiris. Ils s’aiment déjà dans le sein de leur mère ; Isis est enceinte avant de naître et enfante Horus (un autre Osiris). Enfin ils naissent tous trois ensemble, le mari, la femme et le fils.
Je ne voudrais pas tenter ici une œuvre qui dépasserait de beaucoup mes forces et qui d’ailleurs sortirait de mon cadre, un essai de mythologie égyptienne. Je dois m’en tenir à indiquer sous quel joug de croyances sans clarté et sans entrailles le peuple du Nil était courbé. Je cherche un Dieu qu’on puisse aimer et prier, et je ne trouve que des allégories, des mythes, des incarnations, des divinités qui, afin de mieux perdre leur individualité, changent incessamment de rôle et de nom.
Si nous parcourions les trois ordres de dieux, les huit suprêmes, les douze intermédiaires, les sept inférieurs (j’indique ces chiffres en tremblant), nous verrions l’émanation et la transformation se donner étrangement carrière. Chaque dieu figure plus ou moins dans les trois ordres, il émane de lui-même et se reproduit de sphère en sphère. En vérité, les prêtres égyptiens n’avaient pas besoin des hiéroglyphes pour empêcher les profanes de pénétrer dans la science sacrée1.
1. On me saura gré de laisser dormir et le panthéisme de l’Égypte (livres d’Hermès), et le dualisme (Athor et Kneph), et les grands dieux métaphysiques (Ammon, Kneph, Athor, Phtha,Thot),
DE L’ORIENT
Au-dessous de la religion savante , qui tantôt exprime des doctrines métaphysiques, tantôt symbolise des puissances naturelles ou des sentiments moraux, se tiennent les dieux populaires, les fétiches.
Or les dieux populaires sont ceux qui, en tout pays, méritent le plus d’attention. Ce qui importe, c’est ce que pense, c’est ce que sent le grand nombre. Je ne consentirai jamais à juger une religion d’après les interprétations sublimes que lui donnent les gens instruits; je la jugerai d’après l’action qu’elle exerce sur l’âme et sur la vie des ignorants. Relève-t-elle? Améliore-t-elle? Et, pour m’en tenir à la question centrale qui nous occupe, affranchit-elle?
Les ibis, les chats et les oignons, que le vulgaire adore en Égypte, ne sont assurément aux yeux de la science sacerdotale que des représentations de la divinité présente partout ou des forces de la nature; aux yeux de l’artisan le symbole est une idole. Ce bélier, symbole d’Ammon, ce chien, symbole d’Anubis, ce taureau, symbole d’Osiris, sont des dieux auxquels il adresse ses hommages. Nous rencontrons ici le fétichisme pur et simple, nous nous sentons en terre africaine.
Peut-être deux religions se sont-elles rencontrées aux bords du Nil, les superstitions indigènes et un culte plus savant venu avec des envahisseurs étrangers; peut-être a-t-on amalgamé tant bien que mal les deux croyances en amalgamant les deux peuples ; la méthode païenne excelle à conclure de telles alliances, les religions impersonnelles entrent sans peine en arrangement.
L’ÉGYPTE
Quoi qu’il en soit, le pays se trouva consacré aux fétiches. On le répartit entre les dieux populaires. Ici était la région du bouc, ailleurs celle du chat ou celle du loup. Chaque ville, bien plus, chaque maison avait ses animaux protecteurs dont les momies étaient conservées avec soin. Le bœuf Apis1, adoré par l’Égypte entière, était l’expression la plus complète du culte dont je parle et que comprendraient mieux que nous les nègres prosternés devant les serpents.
Mais, nous dit-on, le beau côté de la religion égyptienne, c’est sa doctrine de l’immortalité, et celle-là est populaire; la distinction du sacré et du profane s’arrête au bord du tombeau, les initiés et les ignorants ont des droits égaux à l’existence à venir!
Par malheur, la doctrine de l’immortalité se présente à nous sous deux formes aussi opposées que possible ; on dirait que l’Égypte a voulu tenir jusqu’au bout sa gageure d’obscurité.
Selon Hérodote, dont les informations, longtemps suspectes, semblent être le plus souvent confirmées par les découvertes modernes, l’immortalité égyptienne ne serait qu’une grossière métempsycose. — L’âme, après avoir quitté le corps d’un homme qui vient de mourir, entre dans celui d’un animal né précisément à cet instant-là. Puis elle passe successivement dans le corps de tous les animaux. Cela dure trois mille ans; et alors seulement, elle anime de nouveau un homme.
Telle est la déclaration d’Hérodote , qui s’était
i. Quand les Israélites sortant d’Égypte firent leur veau d’or au Sinaï, c’était évidemment un souvenir du bœuf Apis.
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longtemps entretenu avec les prêtres égyptiens. Celle de Plutarque1 est fort différente. 11 nous annonce qu’il y a un empire des morts (Amenthès) ; là règne Osiris sous le nom de Sérapis, là chacun est traité selon son mérite.
Les caisses des momies et les peintures qui les recouvrent paraissent dire la même chose; les rituels qu’on y trouve contiennent des prières dont le but est d’être admis parmi les dieux après la mort. Les soins mêmes qui sont donnés à la conservation du corps ne sont-ils pas une indication de la survivance d’une âme qui conserve son individualité et qui reste en rapports avec le cadavre si soigneusement embaumé?
En parcourant les tombeaux des rois, près de Thèbes, on se demande instinctivement lequel a eu raison d’Hérodote ou de Plutarque. Ces chambres couvertes de peintures racontent l’histoire de chaque Pharaon après sa mort. Quelles alternatives d’épreuves et de repos! quelle marche sans fin! Arrivera-t-on? Je ne sais.
S’il est vrai qu’Âmenthès signifie celui qui donne et qui reçoit, cela irait bien à la métempsycose. Il me semble néanmoins que M. Brunei a raison lorsqu’il dit que la métempsycose n’exclut pas l’enfer; nous avons déjà vu qu’il en est ainsi chez les Hindous. — Voici comment Hérodote et Plutarque se concilient tant bien que mal :
Conduites dans l’Àmenthès, les âmes y sont jugées par Osiris, assisté de quarante-deux juges, de ses deux fils Horus et Anubis et d’Hermès son conseiller. Pe-