Voir M. Alfred Maury
le promontoire de Micale, que délibéraient en commun les douze villes de l’Ionie. Lorsque- la ligue achéenne se fonda, elle eut sur-le-champ près d’Ægium son sanctuaire et son lieu d’assemblée; le temple de Cérès panachéenne fut construit. Lorsqu’il y eut une ligue étolienne, son conseil se réunit à Thermes, où se trouvait un temple d’Apollon, protecteur de la ligue.
Les dieux grecs accompagnent les colonies grecques dans leurs migrations. Après avoir consulté l’oracle de Delphes, les colons prenaient du feu sacré au prylanée de leur métropole, ils prenaient aussi les images des dieux nationaux; puis, arrivés au lieu que l’oracle avait désigné, ils accomplissaient les cérémonies qu’il avait prescrites et installaient solennellement les rites de leur mère patrie. Aussi le voyageur, à la seule vue de ces rites, savait-il s’il venait d’entrer dans une colonie athénienne, Spartiate ou argienne.
Il arrivait souvent, n’oublions pas ce détail, que le dieu des colons faisait alliance avec le dieu du pays ; ainsi se formait sans peine une religion nouvelle, par l’association de la religion indigène et de la religion importée. 2)e tels arrangements sont faciles quand la conscience n’a rien à y voir.
La notion de vérité est si bien absente ici, que les émigrants ne songent pas un instant à propager leurs croyances. Le prosélytisme, ce fait en dit long, est totalement étranger au monde gréco-romain. On emporte ses dieux avec soi lorsqu’on fonde une colonie, parce que la colonie est un prolongement de la métropole ; mais on n’a garde de supposer qu’il existe une religion vraie, au point de taxer d’erreurs ses voisines; surtout on n’imagine pas que l’âme puisse être inté-
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ressée dans de pareilles questions. Loin d’encourager le prosélytisme, il arrivait souvent qu’un pays défendait à ses citoyens de porter ailleurs les dieux nationaux, de peur qu’ils ne procurassent ainsi à un autre peuple les profits de leur patronage.
Mais le fait le plus ordinaire, c’est la marche en avant des dieux nationaux étendant leur empire à mesure que la nation étendait elle-même ou ses conquêtes ou ses colonies. Il y a alliance étroite entre un pays et ses dieux ; ceux-ci souffrent avec lui, combattent avec lui, triomphent ou succombent avec lui. « Les dieux qui combattent pour nous, dit Euripide1, ne céderont pas à ceux des Argiens. Si Junon les protège, la fille de Jupiter, Minerve, est notre déesse. Une divinité plus vaillante et plus vertueuse est un sûr garant de la prospérité. »
C’est toujours la doctrine religieuse d’Homère, les dieux grecs et les dieux troyens luttant auprès des mursd’IIion. Après une guerre, les ‘divinités ennemies se réconciliaient et les deux peuples se plaçaient parfois sous leur commune protection. Tantôt on se contentait de stipuler que, de part et d’autre, on enverrait des députations chargées d’assister au culte des dieux ennemis; tantôt, lorsqu’une fédération était fondée, on allait jusqu’à créer aussi une religion fédérale.
On ne connaissait pas de procédé plus aimable que celui qui consistait à adopter les dieux d’un peuple dont on voulait se rapprocher. Les Eléens, désirant faire bonne amitié avec Sparte, se hâtèrent d’adopter Hercule.
i. Dans les Réraclides.
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Quelquefois d’autres motifs amenaient l’introduction d’un dieu étranger. Si c’était un dieu en réputation, si l’on avait besoin de son secours, lors d’une épidémie, nar exemple, on demandait à l’oracle de Delphes l’autorisation de l’introduire.
Des voyageurs, qui en courant le monde avaient visité les temples célèbres et s’étaient bien trouvés d’avoir invoqué certains dieux, les ramenaient avec eux dans leurs bagages et en dotaient leurs concitoyens.
En dépit des lois, Athènes finit par avoir la passion des divinités étrangères. Elles arrivaient à la file, se contentant d’ailleurs avec modestie des chapelles qu’on leur consacrait dans la ville basse, tandis que les dieux plus anciens continuaient à occuper l’Acropole et trônaient seuls au Parthénon.
Bientôt on fut forcé d’inventer des surnoms, qui établirent entre les dieux anciens et les dieux nouveaux une sorte de parenté. Le fait est qu’on marchait à l’unité religieuse par la voie de l’indifférence absolue, que le Panthéon qui exista plus lard à Rome était en formation à Athènes, et que la conséquence suprême, le couronnement du paganisme, c’était un seul culte les comprenant tous.
Plutarque, ce prêtre peu croyant d’Apollon, qui vivait dans un temps où l’hellénisme avait besoin de trouver des interprètes habiles, inventa une superbe théorie au profit du principe païen. Selon lui, un seul dieu gouverne le monde entier, mais les puissances supérieures ont reçu des noms qui varient avec les pays, quoiqu’elles soient les mêmes partout.
L’explication est bonne pour le premier siècle de
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l’ère chrétienne ; mais, à la bonne époque de la Grèce, Platon avait moins d’aimable largeur. L’unité de croyance est la loi fondamentale de sa république et les dissidents y sont punis de mort. Impossible de se prononcer plus nettement pour la religion du pays et contre la religion de l’individu.
Son maître, Socrate, qui mourut victime d’une accusation ainsi conçue : « Il ne reconnaît pas les dieux de la république, » est loin de se reconnaître coupable d’un tel crime. Sondez ses paroles : « Le Dieu suprême gouverne le monde, comme l’âme gouverne le corps. L’âme elle-même est de nature divine, et par conséquent immortelle. La vie future sera un état de rémunération pour les œuvres de chacun. L’homme est donc oblige de vénérer les dieux du pays où il vit. »
La conséquence peut ne pas sembler très-logique ; elle n’en montre que mieux à quel point l’idée d’une croyance nationale et impersonnelle dominait même les âmes capables de s’élever jusqu’à la contemplation du Dieu suprême et jusqu’à la certitude de l’immortalité. Socrate dépasse de partout le point de vue grec, car il admet les droits de la vérité, il lui appartient, il souffre et il meurt pour elle : il est Grec cependant, il sacrifie ouvertement dans sa propre maison et sur les autels publics. Pour comprendre ce que je veux dire, il n’y aurait qu’à comparer l’attitude de Socrate et celle d’un martyr chrétien sommé de brûler de l’encens devant les idoles. L’idée, toute chrétienne, d’un témoin de la vérité, qui sert son Dieu, le vrai Dieu, qui ne saurait pactiser avec les faux dieux sans renier sa foi et sans blesser sa conscience, cette idée, grosse de troubles, de divisions et de sacrifices, ne pénètre pas un seul jour
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dans la calme et lumineuse atmosphère rlu monde hellénique.
Aussi la liberté morale n’y prend -elle qu’un essor médiocre. Les niveaux sont bas : tout le monde pense et agit comme tout le monde. Au sein d’une liberté politique parfois très-bruyante, on compte les hommes qui ont une conviction. Cette virilité qui abonde dans les pays à croyances individuelles, cette puissance de la foi qui protège la famille, qui met à part la conscience, qui environne d’une sainte muraille le domaine réservé à l’âme, le peuple grec ne les connaît pas.
On a coutume de dire que, si la religion grecque donnait peu de satisfaction aux besoins profonds de l’homme, les mystères se chargeaient de combler la lacune. Rien n’est moins prouvé.
Qu’au travers des rites souvent grossiers ou même obscènes, l’hiérophante parvînt à faire entrevoir certains dogmes supérieurs au polythéisme vulgaire, j’en suis convaincu. Mais, chose étrange, les mystères ramenaient les Grecs vers leur origine, vers l’Inde antique. L’unité divine s’y présentait comme source de l’éternelle émanation ; la vie future n’y était guère autre chose qu’une série de transmigrations et de purifications. Si le salut y apparaissait, si Bacchus conduisait les âmes à la perfection et au bonheur, ce salut n’était qu’un effet magique de l’initiation. Je ne vois guère ce que la morale pouvait gagner à cela et je demanderais volontiers avec Diogène pourquoi le sort à venir d’un brigand initié vaudrait mieux que celui d’JÉpaminondas qui ne l’était pas.
Où découvrez-vous dans les mystères un élément de
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véritable progrès ? Toujours des rites, et des rites nationaux; jamais une dénonciation vigoureuse du péché, jamais un appel à la lutte intérieure, jamais un éveil de la conscience, jamais un mot de sainteté et d’amour jescendant du ciel.
Ce que les mystères n’ont pas fait, les esprits forts ne le feront pas. Le temps viendra, et bientôt, où les Grecs, tout en servant leurs dieux comme de bons citoyens s’y sentaient tenus, se permettront de les railler comme des hommes intelligents devaient en éprouver le besoin.
M. Ampère nous a signalé dans les drames satiriques une moquerie très-bien accueillie, qui prend ses libertés avec l’Olympe; on y raconte les aventures de Jupiter, on y ridiculise Mercure et on y montre Hercule ivremort. Rappelez-vous aussi certains vers d’Euripide et demandez-vous ce qui devait se passer chez un peuple qui, après avoir applaudi cela au théâtre, s’en allait assister dévotement aux sacrifices prescrits par la loi !
Pour ce qui est de la philosophie grecque, jamais je n’admettrai, quels que soient ses mérites, qu’elle puisse tenir lieu du moindre brin de religion. Qu’est-ce qu’une doctrine aristocratique réservée au petit nombre, en comparaison de l’enseignement populaire qui met les grandes vérités et les émotions sanctifiantes à la portée de tout le monde?
La liberté morale de la Grèce doit très-peu à ses philosophes. Et pourtant, qui ne s’inclinerait devant des noms tels que ceux-ci, Socrate, Platon, Aristote, Pythagore, Zénon?
Socrate met en lumière l’idée du Dieu suprême, tout j.h réservant leur place officielle aux dieux inférieurs
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et nationaux. Il entrevoit la providence et la prière, il fonde le bonheur sur la vertu. Quiconque a assisté par la pensée à sa mort si confiante et si sereine, se sent pénétré de respect pour ce brave soldat qui, après avoir déposé ses armes, a commencé une nouvelle guerre, livrant bataille sur bataille et finissant au champ d’honneur.
Mais, si grand que soit notre respect, nous ne pouvons fausser l’histoire. La Grèce n’a été moralement affranchie ni par Socrate ni par son brillant disciple Platon. Celui-ci laisse sans doute bien loin derrière lui la mythologie d’Homère; il s’élève au-dessus des croyances communes, des divinités soumises à nos vices et à nos passions. Il connaît en partie le Dieu saint et libre, le Dieu qui est autre chose que les forces de la nature. II veut que nous tournions vers lui nos pensées et que nous lui demandions surtout la sagesse. En dépit des préoccupations tantôt dualistes, tantôt panthéistes, qui obscurcissent sa pensée, il parvient presque à nous montrer quelqu’un dans le ciel.
Il est vrai que, par compensation, il fait à l’individualité humaine une rude guerre. Son socialisme soidisant idéal la poursuit jusque dans ses derniers retranchements. Au-dessous d’un Etat tout-puissant il s’efforce de bâtir une ruche ignoble, un atelier communiste, où personne n’ait un intérêt, une pensée, une croyance, une affection qui lui appartienne. S’il semble relever l’individu par l’immortalité de l’âme, il le renverse de nouveau par la préexistence et par la métempsycose.
Reste la belle doctrine des Idées, de ces archétypes qui sont de toute éternité dans la pensée de Dieu. Avec Platon, nous avons la vérité en soi, non la vérité reîa-
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tive et dépendante des circonstances. Avec lui, nous assistons à la félicité du juste, méprisé, battu, crucifié, et plus heureux que le méchant qu’on applaudit.
Aristote 1 ne monte pas dans ces régions suprêmes où plane le génie ailé de Platon. Platon s’y perd quelquefois et le Grand Tout l’attire trop; pour Aristote, il est raisonnable et glacé. Son Dieu n’est qu’un premier moteur. Une fois le mouvement imprimé aux mondes, il se retire et disparaît. Aristote l’oublie, à parler vrai. Il n’a d’opinion arrêtée ni sur la Providence ni sur la vie à venir.
Je m’arrête. A quoi bon parler plus longuement 'd’une philosophie qui est demeurée presque sans action sur la liberté morale des Grecs ? La liberté est notre sujet et je ne m’en écarterai pas. Que Pythagore ait propagé parmi ses auditeurs des principes de douceur, de bonté, de patience et pour ainsi dire de piété, je ne puis oublier la faible étendue de l’oasis qu’il crée pour ses disciples, pour son couvent, dirai-je, au milieu du désert de l’antiquité. Encore un coup, il n’a pas remué, affranchi les âmes; la masse n’a pas été atteinte par toutes ces doctrines d’initiés. Et qui ne sait d’ailleurs que la métempsycose détruisait la personne humaine à mesure que l’enseignement moral de Pythagore s’efforçait de la créer ?
Zénon a fait davantage, mais c’est chez les Romains et non chez les Grecs que le stoïcisme prend de l’importance et que nous aurons à l’étudier.
Enfin, quant au travail étrange au moyen duquel les
î. Grâce à M. Barthélemy Saint-Hilaire, ses œuvres complètes sont maintenant accessibles à tout le monde.
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néo-platoniciens s’efforcèrent à la dernière heure de sauver l’hellénisme en l’interprétant et de créer une sorte de religion païenne renouvelée d’après Platon par des gens qui connaissaient l’Évangile, nous ne pourrions en parler sans quitter la Grèce.
Un seul mot nous reste à dire pour achever l’histoire de la liberté morale chez les Grecs. Cette liberté se rattache de partout à l’espérance d’une autre vie ; quelle était cette espérance dans la théologie d’Homère, dans la philosophie de Pythagore et de Platon, dans la pensée du peuple ?
Chez Homère , la préoccupation de l’âme n’apparaît guère. Ce qui survit, c’est l’ombre; elle réclame la sépulture du corps; elle se nourrit, occupant je ne sais quelle position moyenne et indécise entre l’existence physique et l’existence spirituelle. L’Odyssée nous montre un Tartare où certains scélérats subissent leur châtiment, un Élysée où les honnêtes gens entrent de plain-pied et où, sous un ciel serein, au milieu des plaines d’asphodèles, ils passent leur temps à causer, en regrettant la chaude lumière du soleil.
Ces notions agissaient si peu sur les consciences, que l’inquiétude au sujet du jugement et de la vie future ne se montre, je crois, sous aucune forme dans la littérature entière des Grecs. Ce peuple n’a pas même entrevu de la façon la plus lointaine le sentiment du péché. Parmi les prières qui nous ont été conservées, je n’en connais pas une qui implore le salut. Jamais une mère grecque n’a prié pour l’âme de ses enfants. Le Tartare, si tant est que quelques-uns y croient, ne saurait effrayer personne, tellement il semble réservé aux
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crimes exceptionnels qui ont eu la chance d’être célébrés par les poètes.
La mort n’éveille qu’une seule crainte, la crainte de n’être pas enterré. Sur ce point-là, le peuple grec est intraitable. Qu’une tempête survenue après une bataille navale empêche d’ensevelir les cadavres, les généraux vainqueurs seront condamnés d’une seule voix. Athènes est sans pitié pour un tel crime; elle semble avoir emprunté à l’Égypte les superstitions qui se rattachent à la conservation du corps.
Telle est la croyance du peuple ; aucune inquiétude sérieuse ne l’attriste ; aucune espérance ne l’illumine. Pour lui la perspective de ce qui suivra la mort est, on peut le dire, comme si elle n’était pas. Elle ne peut émouvoir personne, fortifier personne; elle ne peut ni enfanter un travail de sanctification, ni donner la grande liberté, qui regarde la vie actuelle en face parce qu’elle s’appuie sur la vie à venir.
Mais voici un fait remarquable : lorsque nous quittons le peuple pour nous rapprocher des penseurs, nous retrouvons en Grèce l’empreinte des origines orientales; les traces de l’Inde y sont marquées comme celles de l’Égypte.
D’après ce que nous savons des mystères, les transmigrations y étaient enseignées. Au nom d’Orphée se rattachait tout un système plus ou moins obscur de métempsycose, qui reporte à la fois la pensée vers les Égyptiens et vers les Brahmanes.
Pythagore et Platon (je nomme les philosophes qui se sont occupés du sort de l’âme) ont prouvé l’un et l’autre que la pensée grecque, lorsqu’elle cessait par hasard d’être indifférente à de tels problèmes, se pré-
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cipitait inévitablement dans la théorie des préexistences.
C’est la gloire de Platon d’avoir regardé au delà des horizons de la terre. « L’homme est une plante du ciel, » a-t-il dit. Aussi l’immortalité de l’âme prendelle sous sa plume une importance que ne lui donnèrent jamais les fables homériques des champs Élysées et du Tartare. Mais cette immortalité est une métempsycose qui anéantit l’individu. Au travers d’une série d’incarnations que séparent des séjours de mille ans dans le royaume des ombres, l’âme va se purifiant des fautes qu’elle a commises.
Au reste, le génie de Platon ne pouvait ignorer le côté vulnérable de sa doctrine. Que devient l’individu au milieu des transmigrations? Que devient la liberté? — Il essaye de se rassurer lui-même, d’abord en supposant je ne sais quelles réminiscences, ensuite et surtout en attribuant une action au libre arbitre dans le choix de la condition où chaque âme se trouvera en recommençant son existence terrestre.
Ajoutons que Platon, selon l’usage d’un temps qui réservait pour les sages et pour les savants des privilèges inaccessibles au vulgaire, semble admettre que les philosophes entreront de plein droit, mais entreront seuls, dans l’immortalité spirituelle en présence de Dieu.
Je laisse à penser si les néo-platoniciens ont brodé sur ce thème ! Avec eux, au reste, nous sortons du monde grec ; celui-ci me semble finir à Alexandre. Au delà s’opère une confusion gigantesque : les idées grecques pénètrent en Asie, les idées asiatiques et
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égyptiennes pénètrent en Grèce; bien plus, le judaïsme d’abord et plus tard le christianisme introduisent au sein de l’hellénisme un élément absolument étranger. Alors nous voyons les philosophes d’Alexandrie tenter une transformation totale des doctrines païennes devenues méconnaissables sous leur plume. Alors nous voyons apparaître, à côté de ces dogmes si peu grecs, une morale moins grecque encore : Plutarque nous parle d’humilité, de charité; il recommande d’aimer les esclaves, il entrevoit la vraie famille; que sais-je? Un nouvel esprit a soufflé, une révolution morale se prépare, la Grèce que nous connaissions n’est plus.
J’ai dit ce que la Grèce a eu d’admirable. Son incomparable génie, sa royauté dans le domaine de l’art, la beauté harmonieuse, lumineuse et égale dont elle a gardé le secret, ses libertés politiques, si incomplètes il est vrai, mais si brillantes, son patriotisme, ses merveilleuses victoires, son rôle immense avec un territoire restreint, tout cela me frappe d’autant plus, qu’au sortir de l’immobilité asiatique le spectacle du mouvement a un irrésistible attrait.
Que manque-t-il donc à la Grèce? Le côté sérieux de la vie. — En dépit de quelques nobles accents, de quelques scènes d’Eschyle et de quelques discours de Démosthène, l’indépendance morale se laisse à peine entrevoir chez les Grecs; c’est un trouble-fête qui gâterait ces sérénités et ces harmonies. Elle remue trop profondément les âmes, elle forme des caractères trop libres, elle insurge trop brutalement l’individu contre les traditions sociales, pour que la cité grecque. Heureuse et souriante, veuille accueillir un pareil hôte. Aussi ne découvrons-nous là ni une vraie vie de famille,
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ni une morale élevée, ni une religion personnelle, ni une préoccupation de l’âme, ni une prière, ni un sentiment du péché, ni une conscience possédée ûu besoin de lutter jusqu’au sang contre le mal. C’est peu de posséder tout ce qu’a eu la Grèce, quand on ne sent même pas l’absence de ce qui lui a manqué.