Dru signifie chêne en gaulois
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jeunesse noble, car il ne s’agit que d’elle) leur est exclusivement confiée. Ils tiennent, comme les prêtres égyptiens, la clef de la science. Comme en Égypte encore, leurs doctrines sont secrètes et restent en dehors de l’atteinte du vulgaire. A défaut de hiéroglyphes, ils écartent le peuple, d’abord par l’ignorance où ils ont soin de le laisser, ensuite par le caractère même de leurs enseignements qui ne s’écrivent jamais et se transmettent au sein des classes privilégiées sous la forme de vers mystérieux confiés à la mémoire des élèves.
Telle est la puissance gigantesque dont dispose ce clergé, qui renferme, outre les prêtres, les poètes (bardes) et les savants de la nation ; véritable aristocratie intellectuelle qui a ses racines dans l’autre aristocratie et qui paraît marcher en complet accord avec elle. Si les prêtres druides n’avaient été en même temps des nobles, le peuple, remuant comme il l’était, n’aurait pas longtemps supporté leur grave tutelle ; mais tout ce qui se rattachait à la noblesse était sacré aux yeux des Gaulois.
Peut-être a-t-on exagéré l’influence politique des druides; quoiqu’elle soit constatée par Jules César, elle ne se montre pas beaucoup dans ce grand mouvement de résistance nationale auquel les Commentaires nous font assister. Quoi qu’il en soit, et en admettant que les historiens modernes aient forcé les traits du tableau, nous n’en avons pas moins devant nous une nation chez laquelle les conditions de l’indépendance personnelle n’étaient pas supérieures à ce qu’elles ont été plus tard au moyen âge. Que dis-je, pas supérieures! elles étaient cent fois pires, à cause de la religion druidique.
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Ici, je l’avoue, nous avançons un peu à tâtons; les ténèbres d’un pareil sujet ne sont éclairées qu’à demi par les auteurs grecs qui ont connu la Galatie ou par les Romains, par César surtout, qui ont visité la Gaule. Aucune littérature authentiquement druidique n’est à notre disposition ; lorsque nous consultons (il le faut bien) les traditions du pays de Galles et de l’Irlande, les poésies gaéliques et kimriques, les fameuses triades des bardes, nous courons le risque de prendre pour des dogmes gaulois des doctrines sur lesquelles l’action du christianisme s’est exercée pendant des siècles. Autre chose est, je le crains, la Gaule d’après les triades, autre chose la Gaule telle qu’elle était.
Un seul document historique est resté à l’abri de toute altération ; par malheur il n’est pas facile à interpréter. Je veux parler de ces cromlechs ou enceintes sacrées, de ces dolmens ou pierres du sacrifice, qui restent encore debout en Bretagne et ailleurs1. Que signifient les six mille pierres levées d’Auray en Morbihan? Les sinuosités de l’interminable avenue ont-elles un sens mystique? Beau sujet de dissertation, qui permet de supposer et de démontrer tout ce qu’on veut! D’autres monuments, plus modestes et non moins authentiques, les pierriers que nous découvrons de temps en temps dans nos bois, racontent à leur manière les rudes mœurs de nos ancêtres les Celtes et la férocité des rites de leur sépulture. Sous les cailloux amoncelés, on
i. La difficulté d’interpréter les dolmens est d’autantplus grau de, que leur caractère celtique, si vraisemblable soit-il, n’est pjts démontré.
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rencontre des ossements mis en pièces qui annoncent éloquemment de quelle manière on immolait les victimes tuées en l’honneur d’un chef et ensevelies avec lui.
Il fallait bien qu’un grand seigneur parût dans la vie future avec son cortège de clients et d’esclaves, et c’était aussi pour cela que ses armes et ses parures étaient ordinairement mises à ses côtés. On voit que si le dogme de l’immortalité de l’âme se fait jour ici, la cruauté se montre en même temps. Au reste, les sacrifices humains étaient un des rites du druidisme, sacrifices d’esclaves, de prisonniers, de criminels, je le veux bien, sacrifices de victimes volontaires, j’y consens encore , mais sacrifices exécrables et qui n’annoncent certes pas une religion d’amour.
La mythologie gauloise nous présente plusieurs dieux secondaires et un grand dieu. Au-dessus de Camul, le dieu des batailles, de Tarann, le dieu du tonnerre, de Belen, le dieu du soleil, le guerrier aux cheveux d’or, de Teutatès ou Guyon, le Mercure gaulois, de Koriduen, la lune ou fée blanche, et de plusieurs autres, apparaît Esus, le grand dieu, qui s’appelle aussi l’Inconnu.
L’apôtre Paul aurait pu découvrir ailleurs qu’à Athènes l’autel du dieu inconnu; ce dieu, nous venons de l’entrevoir au sommet de presque tous les paganismes: presque partout une substance suprême, un être immobile et impénétrable, sert à combler de son mystère le gouffre de l’éternité et de l’infini.
Comme on nous a fait un peu le roman de la Gaule et de ses croyances, on a eu soin de conférer à Esus les caractères d’un dieu personnel et vivant. En ce cas, qu’on y prenne garde, Esus ne serait pas autre chose
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qu’un Jupiter gaulois. L’idée du dieu unique, cette idée qui ne paraît pas avoir été étrangère à nos ancêtres, ne s’appliquerait point à lui; il appartiendrait, avec les divinités secondaires, à la religion du peuple, tandis que le monothéisme serait réservé aux initiés. Je ne le nie ni ne l’affirme ; mais cela me paraît conforme au génie d’un peuple chez lequel la séparation entre les clercs et les laïques, entre la noblesse et la plèbe, est si profondément marquée.
Une croyance plus élevée a plané en Gaule au-dessus du naturalisme grossier, au-dessus des dieux de la guerre et de la science, de la lune et du soleil. Il semble prouvé que le nom de Dieu était connu des Druides. Si nous pouvions prendre tout à fait au sérieux les triades et oublier qu’elles ont été écrites en plein christianisme, nous admirerions, à l’exemple de beaucoup d’autres, des sentences telles que celle-ci: « Il y a trois unités primitives, et de chacune il ne saurait y avoir qu’une seule : un Dieu, une vérité et un point de liberté. »
Il est incontestable d’ailleurs que la Gaule a partagé avec la Perse l’honneur d’avoir des temples sans idoles. Une religion païenne qui ne taille point d’images, c’est un fait considérable et qui vaut bien la peine d’être signalé.
Je doute, à vrai dire, que le peuple y ait gagné grand’chose et que le niveau moral de la masse s’en soit ressenti. En Gaule comme en Égypte le fétichisme du vulgaire côtoyait les doctrines transcendantes des docteurs. Outre les dieux de sa mythologie, la Gaule adorait les montagnes, les vents, les forêts, les fleuves; elle rendait un culte au Rhin ; elle avait un dieu des
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Alpes, un dieu des Vosges. Les patrons des localités abondaient : Âutun dressait des autels à sa déesse Bibracte et Nîmes à son dieu Nemausus.
Puis venait le peuple des nains et des naines, celui des fées, que sais-je? Je pense que l’imagination popu« laire s’occupait moins de Dieu même que des pierres levées, que tles génies bienfaisants et malfaisants, et peut-être des serpents nourris dans les cairns ou sous les dolmens.
Encore un coup, le peuple a-t-il perdu beaucoup à ne pas connaître le Dieu unique dont on prétend que les Druides transmettaient la notion à leurs disciples? Qu’est-ce qu’une notion abstraite? En quoi le monothéisme est-il supérieur au polythéisme , quand son Dieu n’est pas un père, quand il n’aime pas, quand il ne nous parle pas et quand il ne nous entend pas?
Un être de raison ne sera jamais Dieu. Et, remarquez-le, les Druides n’ont pas seulement ignoré le Dieu vivant, ils ont ignoré le Dieu saint. S’il est une chose qu’on ne retrouve nulle part dans leurs triades, c’est le sentiment du péché, c’est le besoin du pardon et de la régénération morale.
La remarque que je viens de faire tend à relever peut-être la valeur historique des triades. Étrange recueil, où le druidisme semble avoir emprunté à l’Évangile les idées d’unité divine et d’unité du genre humain, où des doctrines charitables et pures semblent s’être introduites, où brille même parfois une lueur de l’amour divin, mais où n’a pénétré aucun des dogmes qui, dépassant le déisme, caractérisent la religion chrétienne !
Cette religion chrétienne, au reste, a seule vaincu le
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druidisme. En vain les Romains l’avaient-ils attaqué de toutes parts, tantôt en habillant ses dieux à la romaine, tantôt en proscrivant, comme le fit Claude, la célébration du culte gaulois. Si les riches furent prompts à céder et adoptèrent la religion en même temps que les mœurs du vainqueur, le peuple se montra plus fidèle à ses divinités nationales. En vertu du principe païen qui lie la croyance à la patrie, le patriotisme obstiné des classes pauvres tint bon. Le polythéisme territorial de la Gaule ne reçut réellement le coup mortel que lorsque la prédication de l’Évangile surprit et bouleversa les consciences en posant devant elles une question toute nouvelle, la question de croyance absolue et exclusive, la question de vérité.
Sachons d’ailleurs reconnaître que sur un point essentiel le druidisme a dépassé de beaucoup les autres religions païennes. Aucun peuple n’a saisi aussi fortement que nos ancêtres l’idée de l’immortalité. Ce n’est pas une notion vague et sans efficacité comme le Tartare et les champs Élysées des Grecs ou des Romains ; ce n’est pas un nirvâhna comme chez les bouddhistes, une transformation magique comme en Perse , une transmigration supprimant à jamais l’individu comme celle des brahmanes; c’est, semble-t-il, une immortalité prise au sérieux ; quoique tombant, lui aussi, dans la métempsycose, le druidisme fait un effort trèsoriginal pour conserver ou pour retrouver l’identité personnelle.
Tous les lecteurs de M. Henri Martin ont assurément remarqué sa description de la nuit du jugement. C’est dans la nuit du 1er novembre que le dieu Samhan
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vient s’asseoir sur son tribunal. Les âmes qui ont quitté leur corps pendant l’année s’installent sur le sombre rivage qui s’appelle encore aujourd’hui la baie des âmes, vis-à-vis de l’île sainte où résident les neuf Sènes. Voici des barques qui viennent les prendre; elle quittent la Gaule et se dirigent au couchant jusqu’à ce qu’elles descendent en Bretagne. La Bretagne (l’Angleterre) est l’île de Merlin ; or Merlin est un des noms de Gwyon-Teutatès, le Mercure gaulois. Ce Mercure, qui rappelle l’Hermès des Grecs et le Toth des Égyptiens, est chargé de conduire les âmes à leur destination.
Pour comprendre les destinations diverses des âmes, il faut comprendre d’abord l’ensemble du système. Nul ne nous l’expliquera mieux que M. Panchaud1. Suivons-le pas à pas.
Trois cercles contiennent tous les êtres. Au centre se trouve l’abîme ( annwn ), réceptacle immense qui les renferme jusqu’au moment où ils sont appelés à l’activité. Le premier cercle qui enveloppe ce point central se nomme abred, terme qui signifie changement, migration ; c’est là qu’au sortir d’annwn, toute créature est introduite et doit se développer.
Vient la mort ; tous retournent dans annwn pour y recevoir une nouvelle forme, mais les uns montent et les autres descendent dans l’échelle des créatures. Ceux-là seuls qui ont accompli un acte extraordinaire de dévouement sont dispensés après leur mort de retourner dans annwn et abordent le second cercle, qui se nomme gwnfyd, c’est-à-dire bonheur, paradis.