Mœurs des Germains
décadence romaine; un fait est certain, et c’est le seul qui importe : tacite a été frappé. Un spectacle lout nouveau s’est présenté à lui en Germanie: ce qu’il c'avait vu ni en Italie ni en Gaule, il l’a vu chez les Germains. Son ame en est saisie et charmee. J’en crois son enthousiasme; quelle que puisse être l’inexactitude de certains détails, et je n’ai pas à les reproduire car ils sont partout, l’impression d’ensemble demeure. Elle est vraie, elle est naïve, elle constitue par elle-même une des îévélations les plus sûres et les plus précieuses de l’histoire.
Qu’est-ce donc qui a ainsi ému Tacite? Deux merveilles que son temps ne connaissait pas: des individus et des familles. En Gaule aussi bien qu’à Rome , la vie collective était tout, la vie personnelle rien. En Gaule, on voyait des peuplades, des cités, un clergé, une noblesse; ce qu’on ne voyait pas, c’était des hommes. L’homme est ce qui ressort du tableau de Tacite; il occupe la place centrale, la lumière est sur lui; impossible d’en détacher ses yeux. U est là avec sa rudesse, avec sa loyauté, avec sa large hospitalité, avec son hoireui des villes; il est là dans son vrai milieu, en- Louré des siens; la forteresse de l’individu est bien close, les mœurs font bonne garde. Quelle pureté! quelles tendresses ! C’est un autre monde 1.
Étrange peuple que ces Germains! En bien des
1. Encore un coup, je laisse les détails. Quo la polygamie de quelques chefs fasse une tache au tableau, qu’on se refuse à croire à ces femmes germaines qui auraient poussé la fidélité à leurs époux jusqu’à considérer comme un crime de se remarier après les avoir perdus, peu importe: le trait fondamental subsiste.
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choses et pour des observateurs superficiels, ils sont semblables aux Gaulois : ils ont la même vaillance, les mêmes passions militaires, les mêmes duels et, qui plus est, la même intempérance. La fameuse Bande germanique rappelle les associations gauloises formées pour la guerre et le pillage. Si le morcellement féodal se prépare en Gaule, il se prépare mieux encore en Germanie. Après M. Guizot et son Histoire de la civilisation en Europe, on peut affirmer qu’il n’y a rien à dire sur ce sujet.
Telles sont les ressemblances et les différences qui me frappent quand je considère tour à tour les Gaulois et les Germains. Il y a chez ceux-ci comme une réapparition de la société primitive , patriarcale et chaste que nous avons entrevue chez les Àryas. Un tel spectacle ne se présente que deux fois dans l’histoire. Seuls de notre race les Germains sont restés jeunes.
Cette jeunesse est rude et souvent grossière ; elle est avide de combats, non moins avide de butin. Pour s’en faire une idée, il faut interroger celui des peuples de race gothique qui a laissé des traditions et des poèmes. Tandis que la Germanie n’écrit ses Niebelungen qu’au temps du christianisme, la Scandinavie possède dans VEdda une description vivante de l’époque païenne. Le Scandinave est d’autant plus intéressant à étudier, qu’il est en quelque sorte une exagération du Germain. Plus inculte, plus ivrogne, plus vaillant encore s’il est possible, poussant jusqu’à la frénésie le goût des expéditions, des pillages et de la guerre, il a mis l’empreinte de ses passions sanguinaires dans la religion
d’Odin, qui finit par être celle des Germains comme celle des Scandinaves.
En consultant l’Edda, il importe de ne pas oublier Tacite. Des deux peuples, le meilleur est ce’ui que nous connaissons le moins; mais le témoignage de l’historien romain est là pour nous rappeler que, si la sauvagerie Scandinave n’est pas étrangère au Germain, il a eu en même temps de profondes affections domestiques, de mâles et fortes vertus. La sauvagerie à elle seule n’est pas un élément d’indépendance, nous l’avons vu; la grande indépendance germanique jaillit d’une source meilleure.
C’est sous la réserve de cette remarque que nous demanderons aux documents Scandinaves des lumières, bien précieuses d’ailleurs, sur les mœurs et sur les croyances générales du gothisme.
Le pirate normand se vante de n’avoir jamais abrité sa tête sous un toit. Les chants de guerre remplissent X'Eclda : « Va, mon fils, monte sur un cheval fougueux pour te précipiter dans la mêlée poudreuse des combats. Les nobles ne doivent songer qu’à brandir le glaive, qu’à fendre en bateau les flots de la mer. » Lodbrog, fait prisonnier et jeté dans une fosse pleine de vipères, entonne fièrement son chant de mort : « Nous avons combattu avec l’épée... nous avons creusé un fleuve de sang pour les loups et convié l’oiseau aux pieds jaunes à un large banquet de cadavres; la mer était rouge comme une blessure qui vient de s’ouvrir... »
Jamais peut-être l’ivresse des combats, le mépris de la mort, la joie de déployer ses forces, de courir le
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monde, de dépoui lier l’ennemi, de dépenser à tout propos une exubérance de vie, jamais ces passions d’un peuple guerrier ne se sont déployées avec une telle vigueur. La férocité touche ici à ia poésie. Voyez les Sagas Scandinaves, voyez l’Edda, voyez les Niebelungen : partout la grande affaire est de combattre. N’oublions pas cependant les festins ; ces hommes vaillants sont aussi des mangeurs formidables et d’éternels buveurs.
Je ne les fais pas plus beaux qu’ils ne sont. Si un chef les mécontente, la hache militaire se lève, et tout est dit. Leurs assemblées populaires, au sein desquelles réside la véritable souveraineté, sont souvent bouleversées par la violence. — Et ils ont soin de transporter dans leur vie à venir les grosses joies qui ont enchanté leur vie terrestre. Le Walhalla est bien un paradis de buveurs et de tueurs : il ne s’ouvre que pour les guerriers morts en combattant. Là se livrent chaque jour de terribles batailles , après quoi les adversaires s’assoient côte à côte autour des tables où circule l’immense coupe toute remplie d’hydromel. Les Valkiries la leur apportent, ces déesses terribles qui coupent la trame des guerriers sur le champ de bataille et les conduisent au Walhalla.
Ceci semble bien grossier, n’est-cepas, après les trois cercles mystiques des druides? Pourtant, remarquez-le, si la grande préoccupation est de combattre, de boire et de manger (car le lard toujours renaissant du sanglier Sœhnmnir figure, dans ces imaginations gloutonnes, à côté de l’hydromel inépuisable de ia chèvre Heidrun), il y a dans le paradis d’Odin une réalité, une puissance de vie, une persistance surtout de l’individualité qu’on ne trouve uas dans le système bien plus raffiné des
Gaulois. Ces rudes soldais rêvent un ciel qui ressemblera à la terre; mais, du moins, ils ne consentent pas à y devenir des ombres comme les Grecs, ou des êtres sans nom passant d’oublis en oublis et de métamorphoses en métamorphoses comme les Gaulois; ils seront là eux-mêmes, bien forts, bien vaillants, avec leur bonne épée.
Ne l’oublions pas d’ailleurs, le Walhalla n’est, qu’un séjour provisoire ; ce portique des braves s’ouvre pour eux, pendant que les lâches subissent des tourments et pendant qu’un séjour intermédiaire reçoit ceux qui n’ont pas eu le bonheur de sentir le froid du glaive et de goûter l’âcre volupté des morts sanglantes. Mais de grandes transformations se préparent : après la lutte finale des dieux contreles géants, la terre sera consumée; sur une terre nouvelle, toute brillante de jeunesse et que ne souillera pas le mal, les bons se retrouveront en paix.
Ainsi l’imagination de ces hommes de guerre et de proie a conçu l’idée de la paix. La paix sera la fin et le couronne de l’existence humaine. Un temps viendra où l’on ne se battra plus et où ia béatitude sera unie à la sainteté. Quant aux méchants, ils demeureront séparés des justes et continueront à être punis.
Décidé à ne dire que ce qui est indispensable, j’écarte l’exposition détaillée de la mythologie Scandinave et germanique ; quelques mots suffiront.
Au-dessous du Dieu suprême dont nous retrouvons l’idée vague presque partout et que l’Edda appelle Alfader ( père universel), nous apercevons le premier dieu qui émane de lui, Odin. En lui se personnifie la
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religion originale que j’ai déjà cherché à faire comprendre, religion de la bataille, qui ne place qu’à l’arrière-plan, après le renouvellement du monde, une perspective de paix.
Monté sur son cheval à huit jambes, tenant une lance, ayant sur l’épaule deux corbeaux ses messagers, le grand dieu Odin anime les guerriers au carnage; il reçoit dans son Walhalla au-dessous des nuages les braves morts en combattant.
De sa femme Frigga, norne ou parque suprême, il a eu quatre fils. Les deux aînés sont Thor, le dieu de la force ou du tonnerre; puisBalder, le dieu beau et bon, principe du bien. Thor habite Troudouangour, c’est-àdire l’asile contre la peur.
Ici se développe une immense armée de dieux, de déesses, de génies, de nains et de trolles, dont l’énumération serait sans intérêt. Cependant les géants, ennemis des dieux, ont levé la tête. En dépit de Balder, le dieu bon, le chef des géants Loki fait régner le mai ici-bas. Cela dure jusqu’au jour de la grande lutte des dieux contre les géants : Odin y périt, Thor est asphyxié par le venin du grand serpent qu’il met à mort; mais le doux Balder survit à son père et à son frère, le temps des guerres est passé, les dieux guerriers passent aussi et disparaissent, la paix descend sur la terre renouvelée1.
Telle est la religion d’Odin , la religion des Scandinaves et des Germains. Elle me frappe par ce qu’elle a d’énergique et par le soin qu’elle prend de respecter
1 Voir M. Brunei. Avant le Christianisme.
l’individu. Au reste, ses dieux sont bien nationaux, car ils personnifient les passions nationales. Pas plus en Germanie qu’en Gaule on lie comprendrait une croyance personnelle, une recherche quelconque de la vérité.
Ainsi l’individualisme germanique porte au flanc une blessure. Qui l’a faite? Le meurtrier que sans cesse nous avons rencontre sur nos pas, l’ennemi de toute liberté morale. Il est temps de le regarder en face.