CHAPITRE PREMIER
Qui a coupé en deux l’histoire? D’où vient qu’à partir d’un certain jour, tout se termine et tout commence? D’où vient que nos idées, nos usages, nos progrès, nos mœurs, nos lois, nos libertés, tout date de là? D’où vient que nous vivons tous de cela, ignorants et savants, pauvres et riches, croyants et sceptiques? Une étrange révolution s’est accomplie alors, la plus radicale que le monde ait vue, la révolution qu’opèrent les désarmés, les persécutés, les vaincus. Oui, je vois bien la révolution; mais qui est le révolutionnaire?
J’aperçois un jeune Juif que son peuple maudit, que les principaux livrent au gouverneur romain. — «Es-tu roi? » — « Tu l’as dit, je suis roi ; quiconque est de la vérité entend ma voix. » Tels sont les mots échangés entre lui et son juge.
Etre de t’c vérité, voilà donc la condition que remplissent tous les sujets du nouveau royaume. Leur roi, ce roi qui va mourir, les reconnaît à ce signe qu’ils appartiennent à la vérité.
Une idée aussi absurde ne pouvait aborder l’esprit d’un Romain du temps de Tibère; aussi Pilate laisset-il tomber cette courte réplique de ses lèvres dédaigneuses : « Qu’est-ce que la vérité? »
« Être de la vérité, » — « Qu’est-ce que la vérité ? » Pesez ces paroles. Dans cet immortel dialogue, la pensée des deux mondes s’est exprimée , du monde chrétien et du monde païen, du monde moderne et du monde antique.
Ah! la révolution sera immense, car l’axe de l’univers moral vient de se déplacer. Dans l’empire que fonde sur sa croix sanglante le roi de la vérité, on croira (chose nouvelle) à la vérité, à la vérité qui oblige, à la vérité qui exclut l’erreur , à la vérité qui a des droits sur nous. Cette foi au vrai est déjà un affranchissement; je sens comme un souffle de liberté qui passe sur la terre et la rajeunit.
Semblable à Lazare, l’individu se relève alors et sort du tombeau. Il n’y a plus qu’à le délivrer des bandelettes dont il est emmaillotté. Hélas ! nous y avons mis le temps, et je crois qu’il nous reste encore à dénouer plus d’un lien. Mais enfin, il est vivant, Lazare, et c’est l’essentiel; la vie enfantera la liberté. Regardez, il s’avance, et chacun de ses pas fait tomber une de ses entraves. Salut individuel, foi individuelle, responsabilité individuelle, autant de conquêtes sur le régime de servitude que le paganisme avait fondé.
Oui , la personne humaine s’est redressée. Un changement prodigieux s’est accompli : voici des hommes, des femmes, des enfants qui refusent de brûler l’encens devant les dieux officiels. Pendant trois siècles on en jeta aux lions des amphithéâtres. Le monde antique se sentit menacé jusque dans ses bases. Que va devenir l’unité nationale? La religion abdiquera-t-elle devant les sectes? Maudit soit cet esprit nouveau qui pose des questions de vérité! Maudite soit la révolution funeste qui compromet pour toujours la vieille paix!
Ceux qui parlaient ainsi ne se trompaient pas. La révolution était même beaucoup plus profonde qu’ils ne l’avaient cru : il s’agissait de tout changer, pour faire place à la conscience.
C’est un grand jour dans l’histoire des hommes que celui où la tyrannie religieuse rencontre enfin une protestation, où la nation voit surgir devant elle l’individu, où, esclave de sa foi, l’homme accepte la souffrance et la mort plutôt que de renier la vérité. Notre terre a vu des douleurs volontairement subies à titre de mérite ou d’expiation : elle a vu des ascètes, des derviches, des fanatiques, qui se précipitent sous le char de Jaggernaut, des soldats qui affrontent volontiers dans une guerre sainte le trépas qui leur assure le ciel; cela est d’autant moins rare, que ceux qui se dévouent ainsi ne font d’ordinaire que sentir plus vivement ce que tout le monde sent autour d’eux. Les chrétiens, au contraire, s’isolent de la pensée générale et de la tradition; en vertu de leur foi personnelle, ils rompent avec la croyance, avec les usages, avec les idées de la nation; ils deviennent odieux et étranges, et le martyre qu’ils affrontent n’est pas méritoire à
leurs yeux; ils ne viennent pas expier leurs fautes, l’expiation est faite; ils ne viennent pas gagner le ciel, ils le possèdent déjà. Comme rachetés de Christ, comme enfants de Dieu, et par conséquent comme hommes libres, ils ne peuvent mentir à leur conscience et renier la vérité. Pour eux, il y a un Dieu vivant, donc une vérité divine, donc une obligation morale qui passe avant tout et à laquelle tout doit être sacrifié.
Ni en Orient ni en Occident nous n’avons rencontré chose semblable. Ceci est la vérité absolue, la vérité maîtresse de l’âme, la vérité avec ses droits.
Séparée de ses droits sur nous, la vérité n’est plus rien. Donnez-moi un incrédule qui aime et cherche la vérité, qui lui appartient d’avance, qui la respecte trop pour l’accueillir à la légère ; donnez-moi un orthodoxe pour qui la vérité n’est qu’une commode formule et qui ne l’estime pas assez pour s’imposer la fatigue d’une recherche ou les angoisses d’un doute sérieux, et je vous dirai lequel des deux est le plus rapproché de l’Évangile, lequel finira par le servir avec le plus de dévouement.
Le doute sérieux est un des fruits de l’Évangile, l’antiquité ne pouvait le connaître. Elle avait ses douteurs, ses railleurs et ses esprits forts; je ne sache pas qu’aucun d’eux ait passé par les tortures qui , grâce à Dieu, assaillent beaucoup de cœurs aujourd’hui. Ces douleurs sont celles de l’enfantement : la liberté morale ne naît qu’à ce prix.
Dans l’Évangile, l’idée de vérité est étroitement liée à l’idée de salut. Impossible d’imaginer un individualisme plus puissant. Les nationalités, les traditions, les
institutions, tout ce que le paganisme mettait en relief, s’efface et disparaît devant cette chose chétive , l’individu. L’Évangile sauve les âmes une à une; le salut d’une âme, d’une seule, a pour lui une incomparable valeur. Aussi, voyez son prosélytisme, voyez ses prédications !
Prêcher, cela nous paraît bien simple à présent; nous ne nous étonnons pas qu’il y ait dans toutes les contrées de la terre des hommes qui mettent les plus hautes doctrines à la portée des simples et des ignorants. Mais c’est là un fait immense, un changement inouï. Prêcher, c’est supposer que la conversion est un . fait individuel; prêcher, c’est nier la religion générale, héréditaire et nationale; prêcher, c’est faire appel à la liberté. Où il y a contrainte , on ne prêche pas ; où l’hérédité formaliste prévaut, on ne prêche pas; où le principe païen règne encore, on ne prêche pas. Certaines époques ont vu presque disparaître la prédication du sein de la chrétienté. Pourquoi? Parce que les pratiques avaient pris la place des croyances, parce que la foi individuelle avait cessé pour ainsi dire, parce que la liberté était morte *.
1. Je ne confonds pas la prédication avec le prêche, et je n’ai garde de transformer le sermon en institution divine. Laissons les mots et ne donnons pas aux formes une importance exagérée; un fait subsiste, c’est que l’Évangile n’a vaincu que par la parole, c’est-à-dire par la seule arme qu’emploient les conquêtes libérales. Par la parole il s’est propagé, par la parole il se maintient, par la parole il se réveille et recommence ses victoires. Par la parole il s’adresse à l’individu, mettant en jeu la raison, la conscience et le cœur. Par la parole il place à la portée de tout le monde un enseignement qui résout ces hautes questions de philosophie et de morale réservées jadis aux initiés.
En éveillant la passion du vrai, l’Évangile a éveillé une autre passion , celle du salut des âmes. « On n’a jamais été assez frappé, dit M. Guizot, de la beauté de cette passion ni de sa nouveauté dans l’histoire morale du monde, ni du rôle qu’elle a joué chez les peuples chrétiens. »
Entre les religions antiques , qui étaient des institutions nationales , et la religion nouvelle , qui ne considère que les individus, qui se préoccupe des âmes, du salut, de la vérité, la distance ne cesse de s’accroître à mesure que nous avançons dans notre étude. Si le paganisme trouve son expression suprême dans la confusion du spirituel et du temporel, le christianisme doit trouver la sienne dans leur entière séparation.
Jésus-Christ l’a proclamé lui-même. Rappelez-vous ses paroles : « Mon royaume n’est, pas de ce monde. » — Ailleurs encore : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. » La distinction des deux domaines est là tout entière; elle est là et elle est dans chacun des mots de l’Évangile. Dès qu’il y a une vérité, un rapport individuel de l’âme et de la vérité, tout un côté de la vie est soustrait d’emblée à César; la grande liberté entre alors dans le monde, elle y constitue son empire, elle y marque les frontières que le pouvoir temporel ne saurait franchir. «Rendez à Dieu ce qui est à Dieu. »
« Jugez vous-mêmes, s’écriaient les apôtres quand le conseil des Juifs leur défendait de prêcher, jugez vousmêmes s’il est juste devant Dieu de vous obéir plutôt qu’à Dieu. » Tel est le premier non possimus de l’Évangile. Nous ne pouvons, c’est-à-dire nous avons un
maître au fond de nos consciences et nous n’en acceptons pas d’autres; nous ne pouvons, c’est-à-dire nous sommes libres. A cet affranchissement-là tous les autres viendront se relier ; toutes les libertés se tiennent.
Je ne songe point à prouver la vérité de l’Évangile, Fidèle à mon plan, je me borne à montrer que c’est la seule doctrine libérale qui ait régné sur la terre. Voyezle, il émancipe une à une les âmes qui le reçoivent; il va les chercher partout : parmi les libres et parmi les esclaves, parmi les femmes et parmi les hommes, fondant la grande égalité, celle des enfants de Dieu. 11 renverse les barrières nationales comme les barrières sociales, n’ayant rien à faire ni avec les gouvernements ni avec les lois, ne demandant l’appui de personne et marchant dans l’humble fierté de son indépendance absolue. Jésus-Christ a annoncé à ses rachetés des persécutions; il leur a défendu de persécuter. « Vous ne savez de quel esprit vous êtes1, » dit- il avec indignation aux disciples prêts à faire descendre le feu du ciel sur la bourgade samaritaine qui refuse de le recevoir. Que viendrait faire la force dans le domaine de l’esprit? Il ferait beau voir la contrainte matérielle jouer un rôle dans l’œuvre de la conversion, et des gouverneurs, des juges ou des bourreaux se mettre au service de celui dont le règne n’est pas de ce monde!
Le mot d’ordre du divin maître est fidèlement obéi par les apôtres. « Les armes de notre guerre ne sont pas charnelles, » écrit Paul, « mais, ajoute-t-il aussitôt, elles sontpuissantes par Dieu pour renverser les forteresses2, u