LE RELÈVEMENT DE L’HOMME DÉCHU
Après avoir montré comment l’Évangile a renversé le principe païen en proclamant les droits de la vérité, en faisant appel à ia conscience et à l’individu, il me reste à montrer comment il a servi par l’ensemble de ses doctrines la sainte cause de l’indépendance morale. Si importante que soit la façon de croire, le contenu de la foi a aussi une inappréciable valeur1. Mon devoir est de présenter au lecteur ce contenu de l’Évangile, dans ses relations avec la liberté. Je commence par le commencement (hélas! il n’y en a pas d’autre), le péché.
1. Dans une note il est permis d’être un peu pédant, — Nous avons vu le côté formel (ou subjectif) de l’Évangile, c’est-à-dire la manière de croire; nous allons voir le côté matériel (ou objectif), c’est-à-dire ce que l’Évangile veut qu’on croie.
C’est ce point de départ qui décide de tout : selon qu’on fait du péché une imperfection ou une chute, on pose ou on ne pose pas la question suprême en matière de morale, la question du changement complet, ou, comme s’exprime l’Écriture, de la nouvelle naissance.
L’antiquité n’a pas posé une seule fois cette question.
À ses yeux le péché n’a jamais été qu’une imperfection, imperfection parfois douloureuse et qui faisait naître chez les Hindous le désir de s’absorber dans la substance absolue, chez les Bouddhistes la soif ardente du non-être, chez les disciples de Zoroastre le besoin d’une purification finale. D’autres en prenaient mieux leur parti : l’homme étant imparfait, il n’a pas à se reprocher trop sérieusement des fautes inévitables. Tâcher de vivre le mieux possible, ne pas regimber d’ailleurs contre les lois de la nature, telle était la philosophie pratique des Grecs et des Romains.
Les Grecs et les Romains abondent encore aujourd’hui parmi nous, la théorie de l’imperfection est encore là pour nous dispenser de la repentance, du changement de cœur, des luttes de la transformation morale. Voilà ce que rapporte cette théorie; voici ce qu’elle ioûte :
Elle supprime la sainteté de Dieu. Dieu est l’auteur du mal; en créant des êtres imparfaits, il a voulu des êtres pécheurs, le péché entre dans ses plans, le péché vient de lui.
Et qu’on ne se récrie pas trop, la pensée que je viens d’exprimer en frissonnant, on la rencontre chaque jour dans le monde. Que signifie cette excuse : « Je ne suis pas parfait », sinon que Dieu aurait pu nous créer
LE RELÈVEMENT
meilleurs, mais que ne l’ayant pas fait, c’est à lui, non à nous, qu’il faut s’en prendre lorsque nous cédons aux tentations de la vie. Les plus austères réservent un rôle au libre arbitre, déclarant que, sans avoir à nous reprocher toutes nos fautes (l’homme n’est pas parfait), il y en a du moins que nous pouvons, que nous devons éviter. C’est une doctrine accommodante et moyennant laquelle nous parvenons d’ordinaire à ne classer parmi les fautes inexcusables que celles que nous ne commettons pas. En tous cas, la conscience des honnêtes gens se tranquillise.
Est-ce là la grande et forte morale dont nous avons besoin? Est-ce ainsi que notre servitude sera brisée? Le mal qui est en nous, sentons-nous, je le demande, qu’il fasse partie intégrante de notre nature? Nous sentons-nous créés pour cela? Ne survient-il pas, en dépit de tout, au fond de nos cœurs un sentiment de remords qui s’expliquerait malaisément si notre destinée normale était d’alterner entre le bien et le mal, en vertu de l’imperfection et du libre arbitre ? Parvenons-nous à nous persuader que l’imperfection soit une permission de mal faire, qu’il suffise de n’être point Dieu pour avoir le droit, je n’ose pas dire le devoir, de pécher dans une certaine mesure? Comprenons-nous le Dieu saint établissant le péché comme loi universelle de la création?
Si nous sommes imparfaits et non corrompus, si le mal chez nous n’est qu’une question de limites, si les êtres bornés sont tous condamnés au mal, si Dieu seul en est exempt parce que seul il n’est pas borné, j’ai le droit de le dire une seconde fois : non, il n’en est pas exempt, car c’est lui qui l’a voulu, car il a mis lui-
même la nécessité du mal dans la destinée de tous les êtres; le mal vient de Dieu. — Une doctrine qui mène là est jugée.
Je ne fais point de théologie, je me borne à regarder en moi. J’essaye de creuser jusqu’au fond dans l’abîme de ma corruption. Qu’est-ce que je trouve? Des péchés? Ah! quelque chose de bien plus grave que les péchés, le péché. Par delà les chutes, il y ala chute; par delà les fautes, il y a la corruption ; par delà les actes, il y a l’état. L’état de péché, voilà notre grande misère en même temps que notre grande servitude ; c’est de là que l’Évangile vient nous tirer.
De même qu’à la superficie on n’aperçoit que les péchés et non le péché, de même à la superficie on n’aperçoit que les œuvres et non l’œuvre. Or le Dieu sauveur qui veut détruire en nous le péché, source des péchés, veut aussi accomplir en nous l’œuvre, d’où jailliront les œuvres. — L’œuvre, c’est la nouvelle naissance, c’est le changement radical du but et de la direction de notre vie, c’est la transformation intérieure, c’est l’idéal.
J’ajoute que c’est la liberté. Tant que notre ambition morale n’ira pas jusqu’à l’idéal, tant que nous nous contenterons des petites améliorations partielles qui ne changent rien au cœur, nous demeurerons esclaves.
Il est des esclaves satisfaits de leur condition, je le sais. Comment serais-je surpris de rencontrer des hommes qui ne comprennent rien à la parole navrante de l’apôtre Paul : « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le mal que je ne veux pas... Ah ! misérable que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » Qui me délivrera ? Voilà le mot suprême. Pour être délivré
LE RELÈVEMENT
il faut avoir soif de délivrance ; et pour avoir soif de délivrance il faut sentir le poids de ses chaînes. L’Évangile nous convainc de péché, seul moyen de nous affranchir.
J’écarte les questions qui ne sont pas de notre sujet. Ce n’est pas du péché d’Adam que je me repens, c’est du mien. Le mien, je m’en sens entièrement responsable, ayant à la fois la conscience de ma corruption et la conscience du secours divin par lequel je puis échapper au mal. Je sais, d’une certitude absolue, que mon libre arbitre subsiste, que je ne suis pas déterminé forcément dans le sens du mal, que cette loi du péché qui est en moi et qui arrachait un cri de douleur à l’apôtre n’est pas une loi que je ne puisse vaincre avec la grâce de Dieu. Je sais cela, car je me repens; et comment se repentir d’un acte nécessaire? Je sais cela, car je lutte; et comment lutter contre la nécessité?
Laissons le péché nécessaire à la doctrine de l’imperfection; la doctrine de la chute ne prend pas ainsi son parti de la corruption humaine ; elle l’attaque en face, elle prétend en avoir raison et nous conduire jusqu’à la liberté, jusqu’à l’idéal. Méditez ce verset de l’Évangile de Jean : « La cause de la condamnation, c’est que la lumière est venue et que les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, parce que leurs œuvres étaient mauvaises. » La cause de la condamnation, ce ne sera donc pour personne le péché originel, mais le péché personnel, le péché volontairement commis en repoussant la lumière et en retenant le train des mauvaises œuvres.
Je sais bien que la chute qui a eu lieu en Éden est la chute de l’espèce ; ce n’est pas un homme qui est tombé, c’est l’homme; l’état de péché dont je parlais tout à l’heure en témoigne suffisamment. Mais je sais aussi que si notre race est tombée, tous les membres de la race sont appelés au relèvement, que tous en sont rendus capables, que Christ est mort pour tous, que le Saint-Esprit agit en tous, que tous peuvent reprendre le chemin de la liberté; je sais qu’auprès de la notion profondément vraie de l’espèce vient se placer dans l’Écriture la notion non moins vraie de l’individu, le salut offert à l’individu, le relèvement de l’individu, l'affranchissement de l’individu. La corruption héréditaire pèse sur nous, mais la régénération personnelle est notre haute vocation ; le péché de notre premier père a souillé ses descendants, mais la responsabilité douloureuse qui trouble chacun d’eux est celle de son propre péché.
La théorie de l’imperfection n’est pas seulement contredite par la conscience de péché qui est en nous; elle l’est par la manifestation de péché qui se fait sans cesse ici-bas. Quoi! ce serait là l’état naturel, normal, celui qu’un Dieu saint et bon aurait voulu! Quoi! la création divine, par cela même qu’elle enfante des êtres limités, enfanterait aussi la nécessité des crimes, des injustices et des souffrances qui désolent notre terre et qui désolent pareillement les millions de terres circulant dans l’espace, puisque la limite doit être partout et par conséquent le mal !
On ne supprime pas le problème du mal. Ou le mer ou le placer en Dieu, telle est l’alternative qu’on nous
LE RELÈVEMENT
propose. Certains optimismes philosophiques ont choisi le premier terme : tout est bon, y compris le mal; le mal est la condition du bien; sans le mal point de progrès! — Quant à ceux qui n’ont pas le courage de trouver admirables les infamies, les iniquités et les douleurs inénarrables du genre humain, il leur reste la ressource d’adopter le second terme de l’alternative. N’osant accuser Dieu, on invente alors un dualisme : tantôt celui de Zoroastre que notre moyen âge semble avoir reproduit lorsqu’il a presque fait de Satan un Ahriman; tantôt celui qui met le mal sur le compte de la matière, qui accuse le corps et absout l’âme, qui rattache nos péchés (nos imperfections) à l’enveloppe matérielle et qui par une conséquence inévitable considère l’âme comme purifiée lorsqu’elle est délivrée par la mort.
Ces solutions du problème ne sauraient être celles de l’Évangile; elles insultent aux douleurs comme à la conscience du genre humain; elles ne blasphèment pas seulement Dieu, elles blessent l’homme dans ce qu’il a de plus intime ; quoi qu’on fasse, il se sent coupable et malheureux ; ne lui dites pas que tout va bien, car tout va mal; notre optimisme le révolte; un désordre immense s’est produit ici-bas.
Et pourtant l’optimisme est une doctrine qui s’impose ; il est impossible de croire en Dieu et de ne pas croire que ce qu’il a créé est ce qu’il y a de meilleur. Aussi l’Évangile est-il optimiste, mais voici de quelle façon1 :
Dieu n’a pas créé le mal, il a créé des êtres inno-
1. Qu’il me soit permis de rendre ici hommage à l’un des hommes qui ont répandu le plus de lumière sur ces graves questions. Après avoir critiqué l’optimisme de Leibnitz, M. Bonifas,
cents capables de devenir des êtres saints, des êtres capables de choisir entre le bien et le mal, en un mot, des êtres doués de libre arbitre» L’homme a choisi le mal et a introduit sur la terre le péché avec son cortège de dégradations et de misères. L’essence de l’âme humaine étant viciée désormais, l’homme ne pouvait plus par lui-même se relever et s’affranchir; le salut devait venir du dehors, Dieu a donné son Fils ; le moyen d’accepter le salut devait venir du dehors, le Saint-Esprit a été envoyé. Ainsi, sans nécessité normale du péché, en vertu du libre arbitre qui caractérise la création supérieure, le mal a pris possession de notre race; ainsi, par des actes insondables de la liberté divine, tout homme a reçu le pouvoir de céder librement aux sollicitations de l’amour de Dieu et d’échapper à l’esclavage du mal.
On voit quelle place occupe .a liberté dans l’Évangile. L’homme s’éloigne librement de Dieu et revient librement à lui, pressé sans doute et comme porté dans ses bras, mais ne perdant jamais le pouvoir de résister à ses plus tendres appels. Notre Père céleste aime librement les hommes, ceux qui se repentent et ceux qui ne se repentent pas, les croyants, les indifférents, a ne voulant pas qu’aucun périsse. » Le Fils éternel de Dieu verse librement son sang pour les pécheurs ; sa mort est un acte souverain de liberté ; si elle ne l’était pas, on l’a dit, au lieu d’une expiation nous apercevrions un supplice sur le Calvaire.
professeur à la faculté de Montauban, a exposé avec une vigueur remarquable le grand optimisme chrétien.