CHAPITRE V
Le monde moral est le monde de la liberté; la liberté et la morale apparaissent ensemble ici-bas. Pour la matière inorganique, pour les plantes, pour les animaux inférieurs il n'y a point de morale, car il n'y a point de liberté, les lois nécessaires régnent seules là. Avec les animaux supérieurs la liberté commence à poindre; aussi la morale se montre-t-elle dans une certaine mesure : un chien n'est pas étranger au sentiment du devoir, il commet des fautes, il est capable de dévouement. Mais c'est l'homme qui nous introduit en plein dans le domaine de la morale et de liberté; entre les autres animaux et lui la série ascendante s1interrompt, tant est grand l'intervalle à franchir. Nous voici au sein d'un nouvel univers, l'univers des créatures douées de libre arbitre et responsables, l'univers des hommes et des anges.
Or ici encore, remarquons-le, le développement moral se mesure au degré de liberté. Le petit enfant est au bas de l'échelle, soumis qu'il est aux forces tyranniques, aux nécessités, aux instincts; l'homme dont l'intelligence est * affaiblie demeure dans des
limbes vagues, aux frontières du monde moral, à peine libre et par conséquent à peine responsable. A mesure que la liberté croît, l'être moral grandit « L'homme est de condition libre, a dit Stern ; plus i est libre, plus il est homme. »
Il faut rappeler ces choses, car on les oublie étran gement. Au lieu du monde de la liberté, nous sem blons habiter souvent le monde des lois fatales. A la façon dont on nous fait l'histoire, nous croirions volontiers que le libre arbitre n'a aucun rôle sur la terre, que l'espèce humaine se développe à la façon des végétaux, que les événements et les idées pous sent, s'épanouissent et mûrissent comme les fleurs et les fruits. Enfin l'histoire court risque de ressembler à l'histoire naturelle.
On le dit clairement, l'histoire ne sera une science qu'à ce prix ; qui ne voit pas cela manque de sens philosophique en histoire ; il ne comprend pas cette série d'évolutions nécessaires qui constitue l'unité et la beauté de nos annales. Des hommes supérieurs tels que Humboldt1 ont soutenu ces théories fatalistes. Le Cosmos nous montre une nécessité primordiale qui ne régit pas seulement la matière , mais les choses de la pensée et l'ordre moral tout entier ; de là le retour périodique des formes sociales et des événements.
Les séductions d'un tel système sont grandes. Il met de l'ordre dans le monde moral ; il le débarrasse de l'imprévu, il le fait marcher avec cette régularité des machines qui est l'idéal de tant de gens ; enfin il