‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 109 sur 196 · Voir son petit livre, De V éducation du genre humain · texte numérisé non relu

Voir son petit livre, De V éducation du genre humain

c'est une marche que rien n'arrête, sur laquelle le libre arbitre n'a point d'action. Et pourtant, l'auteur de cette doctrine de servitude est un cœur libre et vaillant ; il écrit son livre en pleine Terreur; puis, l'œuvre achevée et satisfait d'avoir fini sa tâche ici-bas, il quitte sa retraite et trouve la mort.

J'aime à rencontrer un homme qui vaut mieux que sa croyance; cela fait compensation pour ceux qui valent moins que la leur. Au reste, la théorie du progrès n'a jamais eu peut-être plus d'influence qu'aujourd'hui; la philosophie allemande l'a mise en vogue et elle a trouvé un allié puissant dans- cette tendance générale qui sous les formes diverses du panthéisme, du socialisme, du positivisme, fait une guerre acharnée à la liberté.

Il me resterait à montrer qu'on peut repousser avec horreur la théorie du progrès qui est un mécanisme, et aimer avec ardeur le progrès qui est une liberté. Celui qui écrit ces lignes n'aime pas seulement le progrès en général, mais les progrès en particulier, tous sans exception ; il croit, il sent que tous sont solidaires, progrès de la foi, progrès des mœurs, progrès des lumières, progrès des institutions. S'il me fallait un motif de plus pour m'attacher à l'Évangile, je le trouverais *-»ans sa complicité avec tous les progrès. Révolutionnaire éternel, il ne nous permet pas de rester en place; il lui faut des tran. .0 ir.ations morales et des transformations sociales. Le grand mot : en avant ! n'est nulle part écrit comme là. En avant, pour les devoirs ; en avant, pour les affections ; en avant, pour la piété ; en avant, pour l'indépendance ; en avant, pour l'éducation personnelle!

L'Évangile ne fait pas consister le progrès dans la série des palingénésies et des métempsycoses. Il n'invente pas un progrès tournant sur lui-même, comme un progrès de manège qui . aurait son point de départ pour but 1. Il n'invente pas davantage cet autre progrès qui, au lieu d'être un cercle, est une spirale et s'approche, à travers bien des lenteurs et des détours, de l'idéal qu'il n'atteindra jamais. L'Évangile ne nous enseigne pas gravement qu'aujourd'hui vaut toujours mieux qu'hier et que demain vaudra mieux qu'aujourd'hui, que la Grèce asservie valait mieux que la Grèce libre, que l'Empire romain valait mieux que la République, que le christianisme du moyen âge valait mieux que celui des apôtres. Non, l'Évangile nous tient un langage tout différent. Au travers des progrès de la science et des époques brillantes de la poésie et de l'art, il signale une chose immuable, le cœur de l'homme esclave du mal. Tandis que l'homme intellectuel, industriel, civilisé, semble avancer, souvent il arrive que l'homme moral ne bouge pas.

Et c'est lui que l'Évangile met en mouvement ; le progrès central, dont tous les autres dépendent, c'est lui qui l'opère. Il l'opère, sans nous placer sous la loi des mécanismes. Si l'Évangile nous révèle Dieu dans l'histoire, s'il illumine celle-ci d'un bout à l'autre en nous montrant Celui auquel tout tendait avant sa venue et duquel tout procède depuis, s'il fonde ainsi, on peut le dire, la philosophie de l'histoire universelle, il n'y a

1. J'emprunte cette définition et plusieurs autres à M. le professeur Bonifas. Personne n'a mieux combattu le faux progrès en soutenant le véritable.

rien là qui ressemble à une nécessité. L'Évangile ne nous dit pas : Maintenant que j'ai paru sur la terre, je vais produire, en vertu d'une force irrésistible, une série de développements toujours plus beaux; je vais créer des sociétés à mon image ; l'humanité, grâce à moi, va monter de degré en degré jusqu'à la perfection ; l'œuvre de relèvement va s'accomplir sans réactions possibles et sans reculs ; en vertu d'une puissance invincible, car elle est divine, le monde va se transformer forcément.

Loin de parler ainsi, il prend soin de nous avertir que la lutte contre le mal aura ses défaillances et ses défaites, il fait appel à notre action et à notre liberté. Il annonce que l'ennemi est déjà dans la place au temps des apôtres; il veut qu'on l'attaque sans relâche, sans découragement, au risque des blessures. Il ne prophétise pas un progrès qui s'accomplira tout seul. Sondez, au contraire, le mot mélancolique du Sauveur : « Quand le Fils de l'homme viendra, croyez-vous qu'il trouvera la foi sur la terre? » Et sondez aussi cet autre mot, notre mot d'ordre : « Travaillez pendant qu'il fait jour, la nuit vient, en laquelle personne ne peut travailler. »

Travaillez ! Le vrai progrès est dans l'Évangile, parce qu'il y est toujours soumis à la condition du travail. C'est la noble école de la liberté qui vient de s'ouvrir, on le sent. Là on apprend à ne pas compter sur l'action irrésistible des choses e. à oC souvenir de la responsabilité des personnes.

L'Évangile, nous le savons, s'occupe moins de la société que de l'individu. — Que chacun lutte virilement au dedans de soi. La bataille intérieure sera rude et disputée, le moindre pouce de terrain devra être h. 4

conquis par un effort, et jamais il ne sera permis de remettre l'épée au fourreau. Alerte ! L'ennemi n'est pas loin. Veillez, veillez jusqu'à la fin ; que les vainqueurs veillent sur leur victoire toujours menacée; « que celui qui est debout prenne garde de tomber! »

Tel est le libéralisme évangélique; il met en jeu toutes les énergies, et de plus, toutes les dignités morales. Ce n'est pas lui qui nous prosternera devant l'événement. Au-dessus du fait, il nous montre le droit, ou pour mieux parler, le devoir. Les doctrines de nécessité ont une autre méthode; le fatalisme historique, la théorie du progrès ne peuvent faire que des lâches et des esclaves ; la marche nécessaire des choses amenant toujours ce qui doit arriver, il n'y a plus d'autre droit que le fait et d'autre légitimité que le succès.

Ceci est la pire des écoles. L'adoration du fait mène loin. La marche nécessaire des choses, même quand on l'habille de dévotion et qu'elle devient la marche providentielle, nous courbe aux pieds de toutes les injustices triomphantes. Dès que nous refusons d'admettre que l'histoire aurait pu se transformer, qu'avec plus de dévouement mis au service de la vérité l'homme aurait changé lè cours de ses destinées, qu'en changeant les idées il aurait changé les faits, nous devenons les très-humbles serviteurs de ce grand maître, l'événement, notre libre arbitre abdique, nous renonçons à résister à ce qui est fatal, et le grand courant nous emporte.

Je n'invente pas, hélas ! je ne fais que décrire. Le fatalisme historique ne nous a-t-il pas enseigné sa jurisprudence, la prescription en matière de morale ? — Eh

bien, oui, ces crimes étaient peut-être des crimes, mais ils ont réussi et ils sont anciens, il y a prescription ! Oui, nos ancêtres ont employé d'exécrables moyens; mais c'était au profit d'une bonne cause, car c'était celle de la civilisation !

Or, il est bien entendu que la civilisation, qui a ses lois fatales, n'aurait pu suivre une autre route. Celle qu'elle a suivie était nécessaire. Il fallait descendre dans cette boue ; il fallait traverser ces tunnels obscurs; il fallait niveler ces inégalités fâcheuses, la justice, la vérité, la liberté. Donc ce qui a réussi devait réussir, et tous les attentats heureux de l'histoire sont amnistiés.

Je me rappelle encore le frisson qui passa dans nos âmes, à nous jeunes gens de 1828, le jour où, assis sur les bancs de la Sorbonne, suspendus aux lèvres éloquentes de M. Cousin, nous l'entendîmes s'écrier que la meilleure cause l'emportait toujours, que c'était la loi de l'histoire, le rhythme immuable du progrès, et que César valait mieux que Pompée puisqu'il avait vaincu à Pharsale. Quelque chose en nous protestait contre cette théorie importée d'Allemagne et que l'Allemagne est en train de répudier.

Rien de corrupteur comme l'histoire ainsi comprise. Nos leçons d'histoire ne sont trop souvent que des leçons d'immoralité. Notre esprit s'habitue à juger par le résultat : les ambitions qui nous déplaisent, ce sont celles qui échouent ; les crimes que nous réprouvons, ce sont ceux qui n'atteignent pas leur but. Si la Terreur avait fondé quelque chose et organisé son gouvernement, nous lui trouverions une excuse providentielle; si Napoléon n'avait pas rencontré l'hiver de 1812, nous applaudirions à la campagne de Rus-

sie; nous avons attendu la prise de Richmond pour découvrir qu'aux États-Unis le Nord avait raison contre le Sud ; M. de Cavour et M. de Bisniark, pour peu qu'ils eussent échoué, seraient à nos yeux de pauvres génies, assez semblables à ce découvreur de mondes que la révolte de ses matelots aurait pu arrêter à moitié chemin de l'Amérique,

L'aventurier Colomb, grand homme un jour plus tard.

Sous peine de descendre bien bas et de devenir incapables de liberté , il faut que nous nous insurgions contre le fatalisme historique. Succès, insuccès, est-ce que cela change quelque chose? Est-ce que le crime qui réussit se transforme en vertu? Au contraire, il est deux fois crime. Je dirais volontiers de certaines causes qu'il ne leur manque qu'une chose pour devenir tout à fait odieuses, le succès.

Le succès n'absout rien; le succès ne prouve rien. En tous cas, il ne prouve pas la justice; le succès n'est pas le doigt de Dieu. 11 ne manquerait plus que cela, en vérité, pour tourner le dos aux vaincus en toute bonne conscience et pour nous faire courtisans des soleils levants avec la noble dignité des hommes de principe qui sacrifient leurs préférences au bien général et qui ne veulent pas se mettre en travers du char de la civilisation.

Par malheur, le fatalisme historique a trouvé un allié dans les événements de notre époque; nos révolutions incessantes n'ont pas peu contribué à faire de nous des sceptiques ; le droit a été si souvent violé, que le fait semble subsister seul. Aussi les hommes à

scrupules nous inspirent-ils un profond dédain. Nous aimons ceux qui vont au but sans s'inquiéter des broussailles de la route, et qui, au besoin, savent répéter pour toute justification la fière parole d'Humbert :

Je jure que tel jour je sauvai la patrie.

Pauvre patrie ! on ne la sauve que trop. Le simple régime de la justice lui conviendrait mieux depuis longtemps que les remèdes héroïques qu'on lui administre. En fidèles adorateurs de l'histoire, nous admirons tout ce qui a contribué à fonder l'unité française, les violences, les mensonges, les crimes. Nous saluons dans le despotisme le précurseur nécessaire de la liberté. Convaincus que le progrès n'avait qu'une forme et que ce qui a été devait être , nous frémissons à la seule pensée que nos annales auraient pu être privées d'un de ces grands rois ou d'un de ces grands ministres qui ont fait, tous et toujours, ce qu'il fallait faire. Otez-nous Louis XI, ou Richelieu, ou Louis XIV, nous nous sentons perdus. .

Lt il en est de même pour les autres peuples. Leur mission providentielle, ce grand sophisme qui tue la morale en justifiant tous les forfaits, nous fait apparaître chacun de leurs actes comme une sorte de révélation. Nous semblons dire, Dieu me pardonne, que le crime et l'erreur n'ont pas de rôle ici-bas , qu'il ne s'y fait rien qui ne se doive faire, et que l'histoire du genre humain est l'histoire idéale. Ne fallait-il pas que Rome conquît la terre, et l'unité indispensable se serait-elle produite si la grande nation n'avait écrasé les petites? Ne fallait-il pas que Constantin et Théodose donnassent la forme nationale au christianisme? Ne

fallait-il pas que l'unité religieuse fût maintenue plus tard par des bûchers? Ne fallait-il pas?... Je m'arrête. Tout ce qui est arrivé était nécessaire, tout ce qui est arrivé était bon. Maudits soient ces hommes libres qui, au nom de leur conscience, ont tenté de contrarier, les impies, la loi souveraine et majestueuse de l'histoire ! On les a écrasés et on a bien fait ; entre la nécessité et la liberté, les gens sages savent choisir.

S'il n'y avait eu que des gens sages ici-bas, l'humanité n'aurait pas réalisé un seul progrès. A la base de chaque progrès, vous découvrirez un noble cœur qui a combattu et qui a souffert. Sans les hommes qui ont osé être seuls contre tous , personne n'aurait bougé, si ce n'est pour descendre toujours plus bas dans la servitude de l'aplatissement universel.

Notre haine de l'individu est telle, que nous supprimons volontiers les grands hommes. Que sont-ils? Un des produits de l'esprit du temps où ils ont vécu, une des manifestations de la nécessité 1. S'il faut opter entre cette doctrine et celle que Carlyle expose dans le livre Des héros, j'aime encore mieux la seconde exagération que la première. Avec Carlyle, du moins, l'énergie individuelle conserve sa place ici-bas , nous nous sentons encore au milieu d'êtres libres et responsables.

L'histoire fataliste nous transporte dans des espaces glacés, au sein des régions sidérales où se meuvent les sphères obéissant à d'invariables lois; nous ne sommes

* 1. Voir les livres de M. Taine. Voir aussi Buckle (Histoire de la civilisation en Angleterre).

plus dans le monde moral. Quand nous prononçons le mot devoir, nous supposons la liberté; avec la nécessité, le devoir n'a plus de sens. Chaque chose alors va à sa fin nécessaire ; chaque époque accomplit son œuvre nécessaire ; chaque pas du genre humain réclame son holocauste nécessaire de droits et de vérités. La morale n'a rien à voir là-dedans. — Le progrès ne marche qu'escorté de crimes ; qu'y faire? Il en a fallu pour l'unité religieuse, il en a fallu pour l'unité politique, il en faudra peut-être pour l'unité sociale. Eh bien , consolons-nous en pensant que nous avançons ainsi dans la voie de nos destinées !

La consolation peut sembler médiocre. Il n'importe, elle suffisait à l'antiquité païenne, et pourquoi ne nous en contenterions-nous pas, nous qui tournons le dos à la liberté évangélique et qui revenons au dieu Destin?

Nous n'y revenons pas tous, je me hâte de l'ajouter. L'histoire fataliste n'est pas seule aujourd'hui ; voici l'histoire morale et libérale. Parmi les conquêtes de notre temps , il en est peu d'aussi glorieuses. Sachons remercier M. Guizot et ceux qui après lui nous ont ouvert cette noble voie. Le fait est jugé au nom du droit , l'événement est amené à la barre, la victoire est sommée de rendre ses comptes. Ceux qui ont lu la Révolution de M. Quinêt (et qui ne l'a lue?) comprendront ce que je veux dire.

Ainsi apparaît la grande histoire, la seule vraie et la seule originale, celle qui fait subir une révision sévère aux traditions acceptées, aux anathèmes comme aux admirations. C'est une jouissance exquise pour l'âme

de voir réformer quelque vieux arrêts, de voir flétrir quelques iniquités longtemps triomphantes, de voir réhabiliter quelques victimes.

Je ne puis dire combien on gagne à faire soi-même et pour son propre compte cet apprentissage de l'impartialité historique. Il nous en coûte de condamner parfois nos amis et de rendre justice à nos adversaires ; cela coûte , mais cela rapporte encore plus. Cela rapporte de la dignité, de la sincérité, de la liberté. Oui, c'est à l'école de la liberté qu'on apprend à aimer le bien partout où il se trouve et à haïr le mal partout où il est. Quiconque fait cela, se sent plus libre. Un protestant qui se croit tenu d'admirer en tout Elisabeth ou Oomwell , un catholique qui s'efforce d'excuser Philippe II ou de célébrer les dragonnades , un partisan de l'ancien régime qui a le dessein arrêté de s'extasier sur le grand roi, un partisan de la Révolution qui se propose de ne pas voir les forfaits du terrorisme, sont autant de trembleurs que la vérité épouvante.

« La vérité vous rendra libre, » disait Jésus-Christ. Notre indépendance morale aurait fait un grand pas si l'histoire, ce vieux courtisan , reprenait son rôle de juge. Ses justices, même tardives, sont toujours de bon exemple. Elles constituent ici-bas une des protestations du droit contre le fait et de la faiblesse contre la force.

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