Voir le livre de M. Brunei : Avant le christianisme
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s'incarne, c'est par dévouement. Il est Rama, il est Krichnâ ; il défend les faibles, il prend en main la cause de la justice. Les grandes idées de conscience, de devoir, d'amour, s'éveillent et semblent se lever à son aspect.
Et maintenant, prenons-y garde, si nous étions trop précis, nous serions fort inexacts. Les trois grands dieux de l'Inde sont loin d'être des personnes, dans le sens que nous donnons à ce mot. Chacun d'eux est Brahm qui se manifeste; il y a plus, chacun d'eux, au besoin, est un des deux autres. Siva est Brahma déchu ; Wichnou est Brahma non déchu. Et Brahma ne déchoit que par le fait déplorable de la création, qui est une diminution et une chute.
Qu'on me pardonne ces subtilités, où je suis loin de me complaire. Être clair, c'est décrire fort mal les choses obscures. Il vaut mieux que nous voyions le brahmanisme tel qu'il est, refusant à ses dieux une individualité réelle, passant sans cesse des réalités aux symboles, transportant dans la théogonie les figures du langage, les combinaisons des choses, les rapprochements de l'esprit. Tantôt nous touchons terre : Dieu est le Rama exterminateur des monstres, libérateur et sauveur; tantôt nous nous abîmons dans le gouffre panthéiste : Dieu est la nature souillée et méchante, Dieu est en révolte contre Dieu, jusqu'à ce que Dieu remonte graduellement vers Dieu et se réconcilie avec Dieu.
Est-il besoin de faire remarquer à quel point la liberté morale doit s'affaiblir sous l'influence de telles doctrines? L'homme qui perd ainsi son Dieu est bien près de se perdre lui-même, il ne sait où se prendre et
où s'appuyer; une sorte de vertige le gagne, le sentiment des réalités s'efface; il ne croit plus à rien, ni aux choses visibles, ni aux choses invisibles, ni au présent, ni à l'avenir, ni à sa propre personnalité.
Ajoutons que, pour rendre la confusion plus complète, chacun des trois grands dieux est, au fond, le centre d'un culte et pour ainsi dire d'une religion particulière qui se détache au sein de la religion générale. Il y a la secte de Brahma, qui est la moins nombreuse ; il y a surtout les sectes de Siva et de Wichnou. Dans les livres saints spécialement consacrés à l'un des dieux, les autres lui sont étrangement subordonnés : le Vichnou-Purana, par exemple , nous représente Brahma, à la tête de tous les dieux secondaires, adorant et célébrant Vichnou, Dieu suprême « que luimême ne peut comprendre. »
Semblable au panthéisme sans bornes qui est son principe, le brahmanisme paraît avoir été une sorte d'abîme béant où sont venues se précipiter et se fondre trois religions successives : celle de Brahma, culte primitif et simple ; celle de Siva, qui apporte les orgies, les sacrifices sanglants et l'effroyable Kali ; celle de Vichnou, qui est un retour vers Brahma, une purification et une fusion. Ainsi s'expliquent historiquement les trois incarnations de Brahm, la substance universelle.
N'oublions pas enfin ceux que j'ai nommés les dieux secondaires, pauvres êtres, très-secondaires en etfet, qui tremblent devant les vertus des anachorètes, leurs héritiers présomptifs. N'oublions pas l'armée non moins nombreuse des mauvais génies, en qui se manifestent évidemment les forces malfaisantes de la nature.
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Voilà bien des individus! L'âme humaine, grâce à eux, ne parviendrait-elle pas à se dégager un peu des liens accablants du panthéisme? Non. Au-dessus des dieux principaux et secondaires plane véritablement l'idée centrale, l'être par excellence, Brahm, à la fois âme du monde et âme de chaque être. Tout part de lui, tout retourne et se perd en lui. Pas une existence qui soit réelle et qui doive persister. Quand on a subi quelque temps l'oppression de ce naturalisme gigantesque, on finit par trouver presque naturelles ces paroles des Pouranas citées par M. Ampère : « Gomme créateur, il se crée lui-même; comme destructeur, il se détruit lui-même à la fin de chaque période de la vie de l'univers. » Il s'agit de Wichnou, qui est tout, qui s'identifie avec Brahm, qui remplit à la fois le rôle de Brahma et de Siva. 0 profondeur!
Et nous ne sommes pas au bout. J'ai pris soin de n'employer que sous toutes réserves le mot de création. Comment cette substance sans forme et sans volonté qui est à l'origine des choses parviendrait-elle à créer ? C'est par voie d'émanation que les êtres sortent de son sein indifférent.
Ils en sortent et ils y rentrent. C'est un échange perpétuel entre le ciel et la terre, si tant est qu'il soit encore possible de distinguer la terre et le ciel. Par l'incarnation et par l'apothéose, par les dieux qui descendent et par les hommes qui montent, la grande unité se révèle incessamment. Il y a surabondance de dieux et de génies, trois cent trente-deux millions. Dans les vallées, dans les montagnes, dans les forêts, dans les mers, dans les fleuves, dans tous les êtres, les effluves de la Divinité se sont répandues. Où qu'on aille
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et quoi qu'on fasse, on marche au travers du surnaturel, on se sent pris dans le divin; l'anéantissement moral est commencé, l'absorption ne sera qu'un achèvement.
Laissez-moi insister sur cette idée de néant, qui est ici l'idée dominante et qui seule explique l'engourdissement de morne servitude où l'Inde est plongée depuis tant de siècles.
Que peuvent les principes de vie (il y en a, nous le verrons, dans la morale du brahmanisme) contre un pareil germe de mort? L'âme se trouble à contempler ce Dieu suprême, insensible et immobile, à compter les millions d'années dont se compose chacun des jours de Brahma, à sonder les profondes ténèbres des nuits qui leur succèdent et qui sont, on l'a dit, autant de suspensions de Dieu ; à suivre enfin dans sa marche fatale la destruction sans remède qui doit tout terminer. Elle aura lieu lorsque, après cent jours révolus, Brahma disparaîtra à son tour. Son anéantissement viendra couronner alors ces néants successifs qui sont l'histoire et comme l'aspiration de l'Inde.
Rien ne presse d'ailleurs, et l'anéantissement final est encore loin, car chaque jour de Brahma se compose de mille âges divins; or chaque âge divin ne dure pas moins de quatre millions trois cent vingt mille années. Nous sommes dans un monde auquel les millions ne coûtent rien, millions d'années, millions de dieux, millions de démons. Il ne manque là qu'une petite chose, un atome d'individualité sur la terre ou dans le ciel.
Le sort qui attend la vie divine, ou ce que l'on a
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nommé ainsi, annonce assez que la vie humaine ne peut être qu'une fugitive apparence. Comment se prendre au sérieux, soi, ses affections, ses devoirs, sa liberté, sa vocation ici-bas, sa destinée dans l'éternité, quand on est en présence d'une divinité qui doit finir? Le Nirvana, dont le bouddhisme a fait sa doctrine propre à force d'y insister, est déjà dans le brahmanisme ; le brahmanisme manifeste déjà une horreur profonde de la' vie et une véritable soif du néant.
Vivre étant un supplice et le résultat d'une déchéance, il s'agit de s'en délivrer le plus possible. En présence des misères de l'existence, de celles de la mort, de celles des enfers, de celles du ciel même où la menace de redescendre sur la terre empoisonne toutes les joies, les pauvres âmes inconsolées n'ont qu'un refuge, ne plus exister.
En attendant qu'on en soit là, on s'efforce de diminuer la vie, de s'élever graduellement à l'indifférence, de réaliser la sainte immobilité. Jamais quiétistes ne se sont plongés plus résolument dans le néant anticipé. La contemplation, l'extase, ont leurs règles; c'est une science de ne pas vivre, de ne pas aimer, de fuir les œuvres, de s'absorber dans la divinité. Supprimer l'action par la contemplation, cesser même de contempler, de penser, de s'occuper ou des hommes ou de Dieu, ou de quoi que ce puisse être, oublier son individualité, perdre la conscience du moi, ne conserver aucune trace de désir ou de volonté, goûter la béatitude du vide, telle est la marche.
La célèbre théorie de l'illusion (Maya) correspond à ces aspirations effroyables. En dehors de la substance universelle il n'y a que des phénomènes, de pures i. 3
apparences; le monde n'est pas, la pensée n'est pas; ce qui est, c'est le Dieu du panthéisme, qui lui-même ne possède en soi aucune existence personnelle.
Comment ne pas souhaiter le néant, lorsqu'on est broyé par l'engrenage infernal de la métempsycose? Là se trouve encore une des causes décisives de la mort de l'individu dans l'Inde et de l'énervement de la liberté morale. Ces malheureux incessamment ballottés au travers de l'échelle des êtres, montant, descendant, pendant à chaque fois le souvenir d'eux-mêmes et la conscience cle leur personnalité, ils ne sauraient vivre qu'à demi, ils doivent aspirer à ne plus vivre du tout. Ah! qui les fera sortir du tread-mill des transmigrations !
Afin de ne plus revenir ici-bas après la mort, ils s'efforceront de mourir tout à fait, de consumer en eux les dernières ardeurs de la vie, de sortir d'eux-mêmes, de « se faire Dieu » autant que possible par l'immobilité et par la contemplation.
Il ne fallait rien moins que cette action combinée du panthéisme, du quiétisme et de la métempsycose pour dessécher les germes de vie répandus sur le sol de l'Inde. De nobles tendances morales, un génie enclin à la recherche du vrai, il y avait là de quoi faire un peuple énergique et libre. Mais, je le répète, les principes de mort étaient trop nombreux et trop forts; ils l'ont emporté.
Je n'en considère pas moins comme un devoir de signaler le bien. C'est un devoir et c'est une joie ; on ne saurait croire combien il est doux, quand on raconte les erreurs humaines, de louer et d'admirer quelquefois, de découvrir quelques beaux côtés au sein même
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des civilisations les plus dégradées, de reconnaître que Dieu ne nous abandonne jamais entièrement, d'être loyal envers les choses qu'on n'aime pas, de faire enfin cette part de la sympathie qui doit se retrouver partout dans l'histoire.
Le brahmanisme a de touchants préceptes de bonté, de charité, d'humilité ; à certains moments, on se croirait en plein Évangile. Ni le devoir de l'humilité ni celui de la charité n'ont élé compris de la sorte par les Grecs et par les Romains. Ici l'on respire un air plus doux et plus pur. L'admiration de la nature, la compassion envers les animaux, y prennent des accents d'une éloquence attendrie. Sans doute le panthéisme y est pour quelque chose ; la fraternité des êtres se rattache à leur unité, hommes, bêtes et plantes participent à la même existence divine, sont parcourus (passezmoi le mot) par les mêmes âmes. Je ne saurais expliquer autrement l'impression de langueur presque maladive qui s'empare du cœur lorsqu'on lit les descriptions merveilleuses des forêts indiennes. Et pourtant, le panthéisme n'explique pas tout : rendons justice à ces sympathies vraies, à ces délicatesses ravissantes, à ces beautés qui remuent jusqu'au fond.
Je parlais de la Grèce tout à l'heure; où trouver chez les Grecs des sentiments chevaleresques tels que ceux qui éclatent dans les poëmes indiens? Quelle dignité vis-à-vis de l'ennemi ! quel respect des femmes! quelle soumission sans réserve à la volonté des parents! quel oubli de soi! quelles affections fraternelles! quelles tendresses conjugales! quelle recherche, presque raffinée, des moindres inspirations de la conscience ! quelle obéissance à la loi du devoir !
Et ce qui abonde dans les poëmes, nous le rencontrons çà et là, même dans les lois de Manou. Voici deux belles sentences :
« La souillure du corps est enlevée par l'eau, celle « de l'esprit par la vérité. »
(( Le sacrifice est anéanti par le mensonge. »
Je sais bien que le mérite des œuvres, que dis-je? des pratiques, se trouve partout dans le code de Manou. Au sein du brahmanisme, le salut (je ne cherche plus ce que représente ce mot) se rattache souvent à des attouchements matériels. Le Gange est saint, on y lave ses fautes; le salut ne s'acquiert pas en dehors du pays qu'arrosent les fleuves sacrés. La lecture et la récitation des Védas ont aussi, cela va sans dire, une vertu purificatrice. Enfin, la notion élémentaire du bien et du mal se trouve étrangement compromise lorsqu'on découvredans le ciel indien et au milieu des dieux six cent millions d'Apsaras, c'est-à-dire de beautés dont la vie impure semble être ainsi consacrée par la religion.
Auprès de la corruption se tient l'ascétisme, ne nous étonnons pas de pareils contrastes ; en dehors de l'Évangile, la morale n'a guère su que racheter les débordements par les mutilations, trouvant plus aisé de diminuer la vie que de la transformer.
La matière étant une déchéance de la substance universelle et la plus humiliante dè ses émanations, la définition ascétique du mal naît d'elle-même : le mal c'est le corps. Il s'agit donc de faire la guerre au corps par le jeûne et par les austérités. En supprimant ou affaiblissant la faculté d'agir, de jouir et de sentir, on avance vers la sainteté.
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Par leurs souffrances volontaires, les ascètes parviennent à une puissance telle, qu'ils malmènent sans façon les dieux, en attendant l'heure de les remplacer. Et ceux-ci en sont si effrayés, qu'ils emploient toutes les tentations dont ils disposent, y compris les plus grossières, pour faire tomber leurs rivaux et prévenir leur propre déposition. Il paraît que la place manque làhaut, et que pour un homme qui se fait dieu, il faut qu'un dieu tombe au rang des hommes.
Représentez-vous les forêts de l'Inde remplies d'anachorètes, hommes et femmes, qu'entoure une immense vénération. Quelques-uns sont mariés; il en est qui bornent leurs austérités à vivre loin du monde, à revêtir l'habit d'écorce et à habiter parmi les bêtes sauvages dans l'épaisseur des bois ; d'autres recourent à des macérations particulières. La doctrine ascétique, la recherche des tourments expiatoires, hante l'esprit de ce peuple indien et ajoute une servitude à ses servitudes. L'existence étant un mal, ce qui la trouble devient naturellement un bien ; la douleur s'est transformée en vertu, et les plus saints sont ceux qui hâtent ainsi le iour de leur mort.
On n'a pas oublié la surprise qu'éprouvèrent les compagnons d'Alexandre, lorsqu'ils rencontrèrent dans les plaines de l'Indus les gymnosophistes, les philosophes nus, comme ils les nommaient, c'est-à-dire les fakirs de ce temps-là.
Des anachorètes aux brahmanes la distance n'est pas longue. L'Inde ne pouvait pas ne pas être un pays livré au joug clérical. Je ne crois pas que l'idée de clergé ait jamais pris ailleurs une forme aussi accentuée,
aussi redoutable. Le prêtre ici est en même temps l'homme de la race supérieure ; les droits que lui donne sa race se combinent avec ceux que lui confère sa vocation. Nos pères parlaient de « la caste sacerdotale ; » mais ce qui chez eux était une figure de rhétorique était chez les Hindous une écrasante réalité. Ils ont vécu, ils vivent encore sous une théocratie dont les origines se perdent dans la nuit des temps.
Si je voulais poursuivre le rapprochement que je viens d'indiquer, je découvrirais dans les plaines du Gange un interminable moyen âge, où le premier brahmane venu remplit au besoin le rôle d'Innocent III. Les rois se courbent humblement devant les prêtres et devant les ascètes; l'excommunication est la déchéance; malheur à qui encourt la colère du clergé î
Blesser en quoi que ce soit un brahmane, c'est commettre le crime inexpiable. Pour l'avoir frappé par colère rien qu'avec un brin d'herbe, le coupable est condamné à renaître pendant vingt et une transmigrations dans le corps d'un animal ignoble. Les Pouranas nous montrent les dieux eux-mêmes (j'entends les grands dieux, Vichnou, par exemple,) venant implorer le pardon d'un brahmane qu'ils ont involontairement offensé.
De son côté, le brahmane semble ne pouvoir mal faire; la sainteté qui l'enveloppe est telle, qu'elle écarte nécessairement le péché. Écoutez les lois de Manou 1 :
« Un brahmane possédant le Rig-Véda tout entier ne « serait souillé d'aucun crime, même s'il avait tué tous