CHAPITRE VII
L UTILITARISME
Qu'elle est belle cette solidarité de la liberté et de la morale! Partout nous la retrouvons; elle est comme le fil conducteur de notre travail. Les ennemis de la liberté multiplient leurs attaques contre la morale : à peine l'assaut du fatalisme est-il terminé, que celui de l'utilitarisme commence.
La morale et l'utilité devraient marcher ensemble, la main dans la main; le bon, le vrai, l'utile, ce sont trois aspects de la même chose. Mais pour apercevoir cette unité, il faut monter un peu haut. Plus bas, des oppositions apparentes surgissent, et nous pouvons être tentés de poursuivre l'utile, sans nous préoccuper du bon ou du. vrai. N'y a-t-il pas eu des erreurs utiles? N'y a-t-il pas eu des actes répréhensibles qui ont servi la cause de la vérité ?
Je ne vois pas pourquoi l'on s'arrêterait en si beau chemin. Je me charge de démontrer les inconvénients pratiques de tout ce qui est excellent ici-bas, non-seulement de la vérité, souvent si incommode, mais du devoir, cette autre gêne, mais de la famille, et de l'affection, et des lumières, et par-dessus tout delà liberté.
L'utilité, ainsi séparée de la morale, devient l'excuse ou la glorification des plus grands crimes qui se soient commis sur la terre. La traite n'a-t-elle pas mis les nègres en contact avec l'Évangile? L'esclavage n'a-t-il pas complété cette œuvre bénie? Nous avons rencontré cet argument sur notre route; nos pères en rencontraient d'autres qui n'étaient pas moins plausibles. — Il faut persécuter : au prix de quelques bûchers, on préserve des millions d'âmes menacées par l'hérésie. Il faut convertir à coups de sabre : la méthode des chevaliers porte-glaive a amené plus de païens à l'Évangile que la prédication des missionnaires, et Gharlemagne a été un plus grand apôtre que Paul.
La doctrine utilitaire se rattache à un nom célèbre, celui de Bentham. Je n'oublierai jamais les longues heures que j'ai consacrées à lire, à méditer, à annoter ses livres. C'était* au début de ma vie d'étudiant. L'homme distingué chez lequel j'habitais alors, ami de Dumont et élève de Bentham, était partisan enthousiaste des dogmes utilitaires. Il s'efforçait de me faire partager ses convictions, et moi-même, pourquoi ne pas le dire? je m'efforçais de trouver bon un système contre lequel aucune objection. venue des régions de la foi ne s'élevait alors dans mon âme. Que de jours passés en face de ces sèches analyses et de cette inexorable dialectique de Bentham! que de questions posées! que de discussions! C'était en vain: il y avait toujours un point, toujours le même, sur lequel ma persuasion naissante venait incessamment faire naufrage : je ne parvenais pas à transformer l'utilité en devoir.
Or, si tiède chrétien que je fusse alors, la conviction
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du devoir était restée debout en moi. Des leçons reçues dans mon enfance ma jeunesse avait du moins conservé celle-là. Il m'était impossible de méconnaître l'obligation morale. Et comment la refaire avec l'utilité? J'essayais, à la suite de mon maître : j'entassais l'utilité immédiate et l'utilité lointaine; j'ajoutais l'utilité générale; mais toutes ces utilités mises dans l'alambic ne me donnaient pas un atome de devoir. — Pourquoi me sentirais-je tenu de faire ce qui me sera utilependant toute ma vie, plutôt que ce qui me sera utile aujourd'hui? Pourquoi me sentirais-je tenu de faire ce qui sera utile à l'ensemble des hommes, plutôt que ce qui m'est utile à moi seul? Pourquoi, s'il n'y a pas un devoir? Je choisis mal? A la bonne heure! J'obéis à Yégoïsme mal entendu? Et de quel droit l'égoïsme bien entendu ferait-il la leçon à l'égoïsme mal entendu? Tant que vous me tenez sur le terrain de l'égoïsme, et Bentham ne veut pas en sortir, vous pouvez blâmer mon ignorance ou ma maladresse, vous ne pouvez m'accuser de mal faire.
Depuis lors, j'ai fermé Bentham et j'ai juré de ne plus le rouvrir. Je l'avoue même, j'ai conservé une rancune à l'endroit de certaine école dont le libéralisme terre à terre ressemble beaucoup trop, selon moi, à un compte de profits et pertes. Tout en adoptant dès la première heure et au temps de leur impopularité ces doctrines des économistes auxquelles nous devons la liberté du commerce, je leur en ai voulu de se renfermer trop souvent dans les étroites traditions de l'utilitarisme. L'économie politique se calomnie elle-même quand elle a l'air de tout subordonner à l'utile; elle pense à autre chose qu'au bon marché, et ses plus grands bénéfices
ne sont pas de ceux qui figurent dans un bilan. Elle abaisse les barrières internationales, elle prépare pour nos; arrière-neveux la venue d'un régime de paix, elle répare de grandes injustices; enfin elle tend la main aux autres libertés, elle est un des accords de cette harmonie sociale que Bastiat a dignement célébrée. Mais Bastiat, lui, n'était pas un élève de Bentham.
Avant Bentham j'aurais dû citer La Rochefoucauld. Chez lui l'égoïsme occupe bien carrément la première place, toute la place. Écoutez-le :
« Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les tleuves dans la mer. » — « La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. » — « Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. »
La Rochefoucauld, on le sait, ne s'en tient pas à ces généralités; il prend une à une nos vertus, nos tendresses, et dans chacune d'elles il nous montre la recherche de l'utile. — « L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour-propre se propose toujours quelque chose à gagner. » — « Il n'y a pas de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour. »
La reconnaissance y passe à son tour : elle entretient le commerce des hommes. Et l'admiration : on ne loue que pour être loué. Je me demande en vérité si cet Épicure, contre lequel proteste avec raison depuis tant de siècles la conscience indignée du genre humain, a été plus loin que La Rochefoucauld et que Bentham. Épicure, qui du reste était personnellement un fort honnête honime, désintéressé, généreux, patient au
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milieu des souffrances, sobre, vivant de pain et d'eau et fondant en ascète la doctrine du plaisir, posait pour principe fondamental l'utile. Il s'adressait, selon l'usage, à l'intérêt bien entendu, le chargeant de choisir parmi les joies humaines celles qui donnent le plus de bonheur. Reconnaissons d'ailleurs que sa vertu favorite était la prudence et qu'il conseillait à ses disciples de rechercher la vie sans trouble, l'ataraxie. S'abstenir des affaires publiques, rester célibataire, éloigner de soi les embarras de la famille, tels étaient les procédés de l'utilitarisme antique. L'égoïsme moderne n'a rien inventé de mieux.