‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 129 sur 196 · Voir le beau livre de M. Laboulaye sur Franklin · texte numérisé non relu

Voir le beau livre de M. Laboulaye sur Franklin

Puisque je viens de nommer l'Amérique; qu'il me soit permis de citer un fait qui mettra ma pensée en pleine lumière. Je recevais il y a quelques mois une brochure qu'un savant américain, dont le nom se rattache à une invention importante, m'avait fait l'honneur de m'adresser. Ce citoyen éminent et justement respecté d'un des états du Nord de l'Union, a choisi pour célébrer la vertu et l'excellence de l'esclavage le moment où le Sud vient de succomber avec sa fatale institution. J'admire peu la thèse, on le croira aisément; mais j'admire beaucoup l'indépendance qui affronte ainsi l'impopularité et sacrifie peut-être la réputation à la conscience.

Il y a une indépendance vis-à-vis du bien, comme il y a une indépendance vis-à-vis du mal. On peut soutenir la vérité, on peut se ranger du côté de la justice par défaillance de cœur et par lâcheté. S'asservir, c'est toujours s'asservir.

Il est rare, au reste, que notre aplatissement profite beaucoup aux nobles causes. Ce sont de pauvres champions que ceux qui ne font que « se conformer. » Leur instinct les pousse à ne prendre du bien que l'extérieur, l'écorce, le langage, l'uniforme. Le bien, chez eux, n'est bientôt plus qu'une' tradition et une coutume ; on peut dire qu'il n'est bientôt que le mal. Ces serviles transforment tout en servitude.

Leur vrai maître, celui auquel ils appartiennent, c'est la sottise. Dans leur préoccupation de suivre Tusage et de vivre selon la formule, ils tombent inévitablement sous le joug des sols. Les sottes opinions, les sottes préventions, la petite sagesse moyenne des idées

qui courent La rue, voilà le milieu qui leur va. Ne pen- ■ sant pas par eux-mêmes, puisant jour après jour dans leur journal quelques convictions de troisième main qu'ils ont soin d'accommoder encore de façon à les faire concorder avec ce qui se dit autour d'eux, ils résolvent le problème de rétrécir incessamment leur horizon intellectuel et moral.

C'est tout au plus s'ils vivent, tant ils sont parvenus à éliminer de leur vie ce qui pourrait sembler original et personnel. Leur courte intelligence se raccourcit sans cesse, et il en résulte naturellement que les minuties deviennent les choses capitales à leurs yeux. Thackeray nous décrit, dans son livre des Snobs, cette forme, humiliante entre toutes, de la servitude humaine. Voici des millions et des millions de créatures humaines qui consacrent leurs efforts à faire comme les autres. « M. Jabot croit devoir, » disait Toeplîer. Oui, nous croyons devoir dire ce que l'on dit, penser ce que l'on pense, porter l'habit que l'on porte.

Passe encore pour l'habit, quoiqu'il y ait aussi des réserves à faire sur ce point, mais l'esclavage bête dont il s'agit s'étend à de bien autres matières. M. Jourdain ne consulte pas seulement son tailleur sur ce que font « les gens de qualité; » il consulte aussi son maître de philosophie. Et Dieu sait ce que les maîtres de philosophie répondent aux Jourdains de tous les temps! Ils leur enseignent les doctrines religieuses, politiques, littéraires et artistiques qui ont cours parmi les hommes sensés. Ils leur disent comment on doit élever ses enfants, à quel âge on doit les marier, quelle règle on doit suivre dans chaque circonstance de la vie. Le programme est complet, et rien n'est plus aisé que de

régler méthodiquement sa conduite, quand on est décidé à ne pas s'appartenir.

Je ne sais pas s'il y a eu une famille Benoîton, je sais qu'il y en a par milliers; on ne rencontre pas autre chose. Suivre la mode, moins que la mode, le caprice stupide du premier venu ; ne pas rester au-dessous de ses voisins; immoler la vraie élégance à la fausse; étaler son luxe; faire sonner l'argent de son gousset, qu'est-ce donc que cela? Faute d'un peu d'indépendance, nous devenons ridicules. Encore si le mal se bornait là! Si nous n'avions que du jargon et de l'étalage! Si nous ne renoncions qu'à la grâce et au bon goût! Le pis est que notre âme s'appauvrit, notre esprit tombe dans l'impuissance finale, notre cœur s'atrophie, nous devenons aussi incapables de sentir que de penser.

La liberté, on le voit, est bonne partout. Qu'il soit question de modes ou de morale, il n'est jamais inutile d'être soi. Luxe servile, élégance servile, opinions serviles, conduite servile, âme servile; où s'arrêter? La vraie servitude est au fond; si ses manifestations sont diverses, son principe est un.

Aussi la question ne cesse-t-elle pas d'être bien sérieuse, quelles que soient les formes, parfois frivoles, qu'elle revête. Sous peine d'encourir une déchéance dont personne ne saurait marquer les limites, nous sommes appelés à secouer le joug du monde et à maintenir notre droit de penser nous-mêmes, en dépit des opinions admises et des idées toutes faites.

Heureux ceux qui puisent dans leur conscience la force de résister aux menaces du qu'en dira-t-on! Ceux-

là seuls sont libres; ils se résignent à mécontenter le monde; ils consentent à paraître étranges; ils aiment mieux se compromettre que s'aplatir. A la tranquille dignité de leur attitude vous les reconnaissez.

D'autres les suivent de loin, dégoûtés de leur servitude sans être parvenus à l'indépendance. Comme le meunier de la fable, ils ont fini par découvrir que leur métier est un sot métier. Il leur prend fantaisie d'en faire à leur tête.

Je suis âne, il est vrai, j'en conviens, je l'avoue. Mais que dorénavant on me blâme, on me loue, Qu'on dise quelque chose ou qu'on ne dise rien, J'en veux faire à ma tète. — Il le fit, cl fit bien

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