CHAPITRE XV
LA DÉVOTION SERVILE
Nous avons étudié ailleurs, au point de vue de la doctrine, le sujet de l'étroitesse religieuse; je ne songe pas à y revenir. Mais, doctrine à part, il existe de par le monde une façon d'être dévot que je n'ai pas le droit de passer ici sous silence, car elle constitue une des formes caractéristiques de la servitude morale. Il suffira d'ailleurs de quelques mots, car rien n'est plus connu.
Le premier type, le type malheureusement immortel de la dévotion servile, c'est le pharisien, l'homme à la robe traînante et aux larges phylactères, celui qui prie aux coins des rues et qui fait sonner la trompette quand il distribue ses aumônes, celui dont la piété consiste en formes et dont la morale consiste en minuties. Quel esclave que celui-là ! Il est comme pris dans sa petite dévotion. Il ne sort pas du cercle étroit de ses pratiques, de sa casuistique, de ses traditions. Il a un jargon, des attitudes convenues; il porte un uniforme. A la rencontre du pharisien, qu'il soit juif, protestant ou catholique, les gens sincères éprouvent une répulsion qui ressemble à la terreur. Cela leur fait
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froid au cœur. Ce mécanisme pieux, où la vie n'a rien à voir, les consterne. Ils ne comprennent pas qu'on ait pu faire de la religion quelque chose d'aussi ignoble, qu'on se soit donné tant de mal pour être odieux, et qu'il se trouve des âmes qui soient parvenues à croire que la prière sans élan, la conviction sans spontanéité, la sainteté sans lutte, la charité sans amour, aient un prix quelconque aux yeux de Dieu.
Le second type est celui du fanatique. Sa dévotion se compose de haines. Son dévouement à sa foi se mesure à l'horreur que lui inspirent les autres croyances. Ne lui demandez pas de leur rendre justice, d'honorer ce qu'elles renferment de vrai et ce qu'elles ont fait de bon; il ne le veut ni ne le peut. Il déteste, c'est sa religion à lui. Selon les temps, il égorge, ou il se contente de maudire et de calomnier. L'histoire des persécutions religieuses et des assassinats pieux est là pour montrer jusqu'où va cette forme terrible de l'esclavage moral. Le misérable qui le subit finit par être féroce en toute bonne conscience; il ment pour servir la vérité; il tue pour sauver; une confusion épouvantable du mal et du bien s'est opérée en lui.
La dévotion servile a d'autres manifestations encore. C'est elle qui nous a fabriqué un christianisme qui se résume en ces mots : « faire son salut. » La peur de l'enfer, la combinaison des moyens les plus sûrs pour gagner le ciel, le calcul appliqué aux choses de l'âme, voilà ce qu'on découvre chez les dévots de cette espèce. Ils ont les opinions les plus accréditées ; ils appartiennent à l'Église qui présente le plus de garanties; ils n'oublient aucun des rites qui peuvent leur donner le doux sentiment d'être « en règle. » Est-il besoin
d'ajouter que l'émotion d'un cœur que pénètrent les bontés de Dieu, que l'humiliation sincère, que la reconnaissance expansive, que la faim et la soif de la justice, que la confiance et l'obéissance filiales sont lettres closes pour eux ?
Je n'ai garde d'épuiser un aussi répugnant sujet; la monographie complète de la dévotion servile serait à peine supportable. Je voudrais seulement, avant de clore ce court et trop long chapitre, indiquer un dernier trait qui me frappe beaucoup. — La dévotion dont je parle nous retire une de nos libertés les plus précieuses, une liberté dont la suppression fausse en nous le sens moral, la liberté d'admirer le bien partout où il se trouve.
Je tiens d'autant plus à réclamer cette liberté-là, qu'elle a été contestée par des chrétiens très-illustres. Pascal ne mettait-il pas sur la même ligne les hérétiques et les voleurs ? Et avant lui quelqu'un n'avait-il pas osé dire que les vertus des incrédules sont « de splendides péchés? »
Il faut protester au nom de l'Évangile. En face d'un déiste tel que Channing, les chrétiens ont autre chose à faire qu'à dédaigner et à condamner : ils ont-à s'examiner très-humblement. 11 s'agit d'être plus charitable, plus dévoué au devoir, plus disposé au sacrifice, plus consacré aux bonnes causes, plus ardent à la poursuite du perfectionnement personnel.
A en croire certaines théories, nous ne trouverions en dehors de l'Évangile que des hommes occupés à manger et àboire. — Gela n'est pas, et j'en remercie. Dieu. Je n'aurais ni goût ni plaisir à démontrer que la vie de Théodore Parker n'est pas une noble vie. Les vertus
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de Hegel me rendent heureux. J'applaudis au patriotisme de Fichte soulevant contre nous la jeunesse allemande de 1813 et mourant victime des soins donnés aux blessés dans les hôpitaux de Berlin. On me cite des hommes qui ont été à la fois très-sceptiques et trèsaustères. Tant mieux! D'autres se consacrent d'une façon touchante à une mère âgée, à une jeune sœur. D'autres sont patients et doux, ne parlant jamais de leurs souffrances, aimabies envers tous, d'une égalité d'humeur délicieuse. D'autres sont philanthropes avec passion. D'autres sont de vrais chevaliers redresseurs de torts. D'autres ont l'élan , les droitures exquises, l'extrême délicatesse. D'autres donnent d'une main libérale et cachent soigneusement leurs bienfaits. D'autres ont des générosités héroïques et font, au besoin, sans hésiter, le sacrifice de leur vie.
Serons-nous condamnés, pour l'honneur de l'Évangile, à nier tout cela, ou (ce qui serait pis) à flétrir tout cela? Ferons-nous taire notre conscience? Non certes. Si l'Évangile nous apporte la liberté, c'est avant tout pour que nous soyons libres d'appeler le bien bien et le mal mal. Il est doux d'admirer. Les plus chrétiens ont quelque chose à apprendre, croyez-moi, en face de certaines existences honnêtes. Quand je vois une pauvre ouvrière qui, supportant les privations et résistant aux tentations, consacre ses longues journées de travail à nourrir un père infirme ou un enfant, je me sens pénétré de respect. Mon cœur se serre à la pensée que dans cette humble et froide chambre où l'aiguille ne s'arrête guère, la foi au Père céleste n'entre peut-être pas. J'espère, je crois que la femme vaillante qui a compris le prix du devoir comprendra aussi le
prix de l'âme et que les yeux fixés sur la tâche quotidienne se dirigeront un jour vers le ciel. Je plains la pauvre ouvrière; mais je plains beaucoup plus encore les dévots serviles qui se croient tenus de la regarder du haut en bas.
N'est-ce pas Vinet, qui parlait des « chrétiens virtuels? » En tous cas, cette parole me revient lorsque je rencontre des hommes étrangers, peut-être même hostiles à ma foi, et qui sont sérieux, sincères, chercheurs de vérités, avides de progrès. Je sais d'une entière certitude que personne n'échappe à l'empire du péché, à la nécessité du pardon et de la régénération, qu'aucune vertu n'est méritoire, que nul n'entrera au ciel en raison de ses œuvres ; je sais cela, et je sais aussi, d'une certitude non moins entière, que le bien est bien, que l'élan du sacrifice n'est pas l'égoïsme, que la fidélité au devoir n'est pas l'inconduite, que le jour où nous confondrions tout cela dans un anathème, nous troublerions l'ordre moral jusque dans ses profondeurs. Un des chrétiens qui ont le mieux eu le droit de parler de devoir et de sacrifice, M. Frédéric Monod, rappelait dans une de ses dernières lettres que la foi chrétienne ne nous apprend pas à nier la vertu, mais à distinguer entre la vertu et la sainteté. La conversion seule fait des saints; seule elle donne l'obéissance filiale qui procède de l'amour de Dieu et de la chtirité envers les hommes; les vertus de famille ne naissent que quand la famille est formée, quand il y a pour nous un Père et des frères.
Voilà la vérité, et cette vérité nous affranchit. Tant que je n'ose pas admirer et aimer tout ce qui est bon, je me sens esclave. Aidez-moi à me délivrer de ce gilet
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de force. Rendez-moi l'indépendance de mes sympathies; par la même occasion, je reprendrai celle de mon blâme. Si la dévotion servile m'ordonne d'approuver Jacob surprenant par un mensonge la bénédiction de son père, ou David recommandant à son fils de punir après lui ceux qu'il a promis d'épargner, je me permettrai de désobéir. Le bien est bien, et le mal est mal ; quiconque laisse obscurcir cela ne sera jamais un homme libre.