‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 142 sur 196 · REMARQUES GÉNÉRALES SUR NOTRE TEMPS · texte numérisé non relu

REMARQUES GÉNÉRALES SUR NOTRE TEMPS

Si je voulais épuiser la liste des causes de servitude, je ferais ici un cours complet de morale. Telle n'est pas mon intention; mais j'ai été bien aise de mettre en lumière un des aspects les moins connus, quoique les plus essentiels de la morale, ses rapports avec la liberté. Dans un siècle et dans un pays où les questions de liberté se posent avec une certaine angoisse, il n'est pas inutile de montrer de quel côté la liberté est surtout menacée. C'est de ce côté-là que nous regardons le moins : de là nos déceptions.

Je ne voudrais pas quitter cette partie importante de notre étude sans indiquer en quoi le xixe siècle me semble plus exposé qu'un autre aux périls que je viens de signaler.

Ce n'est pas que je songe à lui faire son procès. Assez d'autres se chargeront de se lamenter sur notre époque, de soutenir que tout était meilleur jadis, et que la liberté morale était plus commune. Je ne dirai pas cela, parce que je n'en pense pas un mot. Et quel siècle faudrait-il donc préférer au nôtre? Celui de Constantin? celui de l'invasion des Barbares? celui des Mérovingiens? celui de Charlemagne? celui des Croisades?

celui des Gibelins? celui du grand schisme? celui des guerres de religion? celui de Louis XIV? celui de l'Encyclopédie et de la Révolution? Je vous avoue que chacun de ces mots éveille en moi toute une nuée d'images atroces, des corruptions, des cruautés, des souffrances, des impiétés, des tyrannies sans nom. Après cela, il est bien possible que je sois victime avec beaucoup d'autres de l'illusion que La Fontaine a si bien décrite dans sa fable intitulée la Besace. Peut-être les siècles ont-ils leur vanité comme les individus, et sontils « besaciers » à leur manière. Tout en se donnant les airs de gémir sur leurs vices et leurs souffrances, peutêtre ont-ils en eux je ne sais quelle satisfaction intime qui les empêche de se condamner trop sévèrement. Rappelez-vous ce que le singe répond à Jupiter :

Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché ; Mais pour mon frère l'ours, on ne l'a qu'ébauché; Jamais, s'il veut m'en croire, il ne se fera peindre. L'ours venant là-dessus, on crut qu'il s'allait plaindre, Tant s'en faut : de sa forme il se loua très-fort, Glosa sur l'éléphant, dit qu'on pourrait encor Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles.

On sait le reste. L'éléphant trouva la baleine trop grosse. « Dame fourmi trouva le ciron trop petit. »

Jupin les renvoya s'étant censurés tous, Du reste content d'eux.

Le xixe siècle ne va point jusque-là. Content de lui! Cela est réservé aux époques vigoureuses dont la solide constitution résiste à tout, dont les vices sont bien portants, et dont les misères mêmes ont quelque chose d'allègre et de gaillard. Celles-là s'admirent naïvement,

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sans réserve et sans arrière-pensée. Si elles ont leurs larmes, leurs indignations et leurs colères, elles n'ont point de découragements.

D'autres époques semblent avoir, comment dirai-je? un tempérament plus lymphatique. Tout est adouci et comme atténué chez elles, le mal et le bien ; elles ont moins d'erreurs, elles commettent moins de crimes ; mais les grandes passions, les grandes convictions, les grands enthousiasmes et aussi les grandes joies leur font défaut.

Notre siècle est de ceux-là. 11 m'est permis d'affirmer que ses langueurs, ses défaillances, ses dégoûts, sa mélancolie, aggravent les dangers que court aujourd'hui la liberté morale. Si nos maladies ne sont pas plus graves, si elles sont moins graves souvent que celles de nos pères, le fond de notre santé s'est affaibli; il nous manque la vigueur des réactions. La moralité n'est qu'à demi morale lorsqu'elle n'est pas énergique; sans la réprobation énergique du mal, sans la poursuite énergique du bien, il n'y a pas de caractère véritablement viril.

Je voudrais me tromper; mais il me semble que notre temps, qui, selon moi, en vaut bien un autre et qui, malgré ses vices, son culte de l'argent, son positivisme naissant, sa pente à se soustraire au surnaturel et à se passer de Dieu, n'est ni plus avili ni plus impie en somme qu'on ne l'a été avant lui, court risque de glisser vers la servitude par le chemin de l'impuissance. Nous sommes mous; nos mœurs sont molles, nous avons, en histoire, par exemple, une impartialité molle. Les vives partialités, qui sont, ne nous y trompons pas, un hommage rendu à la justice, les partialités des Tacite, nous sont étrangères. Nos éducations

sont molles, comme le reste ; le devoir, l'obéissance, le respect n'y occupent pas leur place légitime. On serait souvent tenté de développer à notre intention ce texte de l'Évangile : « Ayez du sel en vous-mêmes. »

Un temps fade, qui se plaît dans les demi-teintes et dont les yeux fatigués cherchent le demi-jour, ne semble guère propre au régime de la liberté. Rude régime que celui-là ! Il y faut des bras robustes et des nerfs qui ne s'émeuvent pas au moindre bruit.

Un autre fait m'inquiète : le xixe siècle a passé par la plus funeste des écoles, l'école des événements. Nous avons vu tant de révolutions, tant de gouvernements acceptés et acclamés ont été renversés l'un sur l'autre, que nous avons appris le mépris des principes et le respect des faits. Les faits régnent, on le dirait du moins. Les considérations de droit se retirent toujours plus à l'arrière-plan. Voyez les relations internationales : la valeur des traités s'en va, et les engagements les plus solennels ont si peu de valeur, que tout est toujours possible et que personne n'est jamais sûr du lendemain.

Dans l'insécurité absolue qui naît de là, une seule ressource nous reste, le fatalisme. Du plus au moins, nous devenons fatalistes, en ce sens que nous ne croyons plus à la puissance de la justice et de la vérité. Nous attendons, prosternés dans la poudre, que l'Événement se produise ; nous l'acceptons quel qu'il soit; nous l'adorons d'avance. Nous pensons un peu que ce qui arrive doit arriver ; que le fait est la proclamation du droit, que l'histoire est une révélation. Si l'hégelianisme n'était pas venu, nous l'aurions inventé.

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Je parle de tendances, bien entendu, et non de systèmes; on peut repousser ou ignorer le système de Hegel (c'est ce que nous faisons en général), et s'incliner cependant bien bas devant les faits accomplis. Triste position pour des hommes libres ! Or, prenons-y garde, notre siècle n'est pas seulement enclin à une sorte de fatalisme empirique, il marche, il court à la démocratie.

Pour rester indépendant à une époque de nivellement absolu, où la puissance du nombre ne connaît plus de limites et où chacun se trouve en face de tout le monde, il faut avoir en soi ce quelque chose qui refuse de fléchir. Tant qu'il subsiste encore quelques abris, les faibles s'y réfugient, mais quand la démocratie triomphante a renversé le dernier donjon et rasé le dernier pan de muraille, force est bien de combattre en rase campagne. Malheur alors à quiconque est mal armé ! Un triple airain n'est pas de trop pour protéger notre poitrine ; les convictions fortement trempées ne sont pas de trop pour résister aux coups de cette immense armée qui a écrit sur son drapeau : La majorité est la vérité et l'opinion est la justice.

Encore si la démocratie de notre temps n'était pas compliquée de socialisme! La démocratie est un régime comme un autre ; quoiqu'il soit difficile de la faire vivre auprès de la liberté, cependant l'œuvre n'est pas impossible et elle vaut la peine d'être entreprise. Mais le socialisme menace de tout gâter. Je dis le socialisme, et non les questions sociales dont la légitimité est évidente et dont aucun homme de cœur ne voudrait entraver la solution. Quant au socialisme, entre la liberté et lui nulle conciliation n'est réali-

sable; ce sont deux adversaires, il faut que l'un ou l'autre succombe.

Le socialisme nous apprend à immoler l'individu et à proclamer la toute-puissance de l'État. Armé du suffrage universel, il peut devenir étrangement redoutable. Qui sait s'il n'étendra point la compétence de l'État jusqu'à envahir le sanctuaire de la conscience et de la famille? Mon intention n'est pas d'aborder ici des problèmes réservés à une seconde étude; j'ai senti pourtant qu'il n'était pas permis d'omettre cette grosse menace qui pèse sur l'avenir libéral du xixe siècle. Je ne pouvais la taire, car elle ne s'adresse pas seulement aux institutions, elle s'adresse aux âmes. La passion socialiste abaisse les âmes; elle les corrompt, elle les asservit. A certaines heures, sous l'excitation de cerfaines tempêtes, elle est capable de déchaîner sur nous la guerre des classes : ouvriers contre patrons, pauvres contre riches, nous verrions alors la société se déchirer de ses propres mains. Que deviendrait l'indépendance morale au milieu des jalousies et des haines? J'ose à peine me le demander, car je me souviens d'avoir entendu comme un bruit lointain ce cri féroce de l'envie que le socialisme démocrate voudrait faire retentir de plus près à nos oreilles : Soyons malheureux, pourvu que ceux-là le soient aussi! Soyons pauvres, pourvu qu'il n'y ait plus de riches! Soyons esclaves, pourvu qu'il n'y ait plus de libres! Et aussi (car on va jusque-là), soyons mauvais, pourvu qu'il n'y ait plus de bons !

Tels sont les motifs pour lesquels les causes ordinaires de servitude, qui sont communes à tous les siècles, peuvent être plus dangereuses aujourd'hui ;

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elles rencontreront, si nous ne veillons sur nousmêmes, de moins énergiques résistances. Les remarques que je viens de présenter au lecteur se résument en trois mots : mollesse, démocratie , socialisme. Un quatrième mot complétera ma pensée : spécialité.

L'abus de la spécialité ne fut jamais poussé aussi loin. Nous avons si bien distribué les rôles et mis l'existence en petits morceaux, que l'on ne trouve plus nulle part ni une vie complète ni un homme complet. Nous avons les hommes de la politique, les hommes de l'église, les hommes de la charité, les hommes de la science, les hommes de l'armée, les hommes du commerce ou de l'agriculture. Et chacun s'enferme dans son métier : ceux-ci gouvernent, ceux-là se battent, ou prient, ou visitent les pauvres, ou étudient, ou gagnent de l'argent. Nos savants mêmes se partagent la besogne, et les têtes encyclopédiques deviennent rares. La littérature se classe en genres, et nul ne s'avise d'en aborder plusieurs à la fois. Je ne désespère pas qu'un jour nos médecins, comme ceux de la vieille Egypte, ne renoncent à s'occuper de la santé générale du corps pour se consacrer à un seul organe.

Où cela mène, il est aisé de le pressentir. L'homme complet, disons mieux, l'homme, ne se trouve plus. Nous sommes avocats, juges, soldats, prédicateurs, négociants; nous oublions d'être hommes. Qu'est-ce qu'un homme qui délègue à d'autres ou son âme ou ses opinions? Nous n'y sommes que trop portés, en France surtout, et l'indépendance politique n'en souffre pas moins que la liberté morale. Nous achèterions volontiers des remplaçants pour nous débarrasser de ce qui n'est pas dans notre spécialité. Il nous faut des rempla-

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çants pour la religion ; sommes-nous des théologiens ! Il nous faut des remplaçants pour la politique; sommesnous des hommes d'État!

Que le gouvernement gouverne, que l'administration administre, que les individus qui en ont le temps et le goût se consacrent aux affaires publiques, que les curés et les pasteurs s'inquiètent de l'Évangile, que des personnes charitables et qui ne feront que cela se chargent de distribuer les aumônes, voilà notre idéal. Dans cette société bien ordonnée, savez-vous ce qui arrivera? Le niveau baissera, baissera continuellement, les énergies s'en iront une à une, la spécialité tuera l'individualité.

Des politiques qui ne sont que politiques1, des savants qui ne sont que savants, des industriels qui ne sont qu'industriels, des pasteurs qui ne sont que pasteurs, c'est triste ; avec de tels éléments vous ne ferez pas un peuple libre. L'homme qu'on nourrit avec un seul aliment dépérit et s'étiole ; l'âme qu'on occupe d'une seule chose devient débile. Adieu les vives allures, les spontanéités généreuses, la vie complète et large des forts ! L'abus des spécialités nous mène droit à l'abdication. Ce mot : « Nous avons nos affaires » peut se traduire ainsi : « Gouvernez-nous, mais laissez-nous tranquilles. » Cela n'empêche pas de se fâcher, de crier, de se passer même par-ci par-là la fantaisie d'une révolution ; cela empêche de remplir les devoirs sérieux du citoyen. Les gouvernements entendent à demi-mot ; ils nous administrent quand nous tenons à être adminis-

1. Les États-Unis en savent quelque chose; la classe des puliticians, depuis qu'elle s'est malheureusement formée, ne leur a guère fait que du mal.

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très, ils nous débarrassent des soucis que nous redoutons, et ainsi nous pouvons nous emprisonner à loisir dans nos vocations spéciales.

Les grands siècles ont eu d'autres méthodes. Sous ce rapport, je ne crains pas d'invoquer les anciens, moi qui ne suis pas suspect de les adorer outre mesure. A Athènes, chacun était juge, chacun était soldat, chacun était citoyen dans l'acception la plus étendue du mot : Eschyle combattait à Marathon, Sophocle était amiral, Socrate marchait contre l'ennemi à Delium, Xénophon commandait les dix mille1. A Rome, César était pontife, homme de loi, écrivain; Brutus était banquier; pas un général qui n'eût étudié le droit et plaidé pour ses clients; pas un avocat, pas un auteur qui fût étranger au métier des armes.

Et la Renaissance ! Ses grands artistes auraient été bien surpris si on leur eût recommandé de s'enfermer dans leur art comme dans une cellule. Sculpteur, peintre et architecte, Michel-Ange n'avait garde pour cela de renoncer au métier d'ingénieur ni à celui de poëte; et l'on sait s'il se dispensait d'être philosophe, citoyen et chrétien. Que n'était pas Léonard de Vinci ? Médecin, musicien, littérateur, fondeur, mécanicien, inventeur, et ne faisant rien à moitié, et, par-dessus le marché, peintre de la Joconde.

Sans reculer jusqu'au xve siècle, nous pourrions trouver aujourd'hui même chez les peuples qui pratiquent fortement la liberté, une aversion instinctive pour les classements artificiels contre lesquels je proteste. Là tous s'occupent de tout, ce qui n'empêche

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