Voir M. Ampère
LA CHINE
nisme. Lao-Tseu est un panthéiste, il y a un dieu, tel quel, et non pas seulement l'ombre passagère d'un dieu, au sommet de son système; chez lui, on se perd en dieu, non dans le néant. Aussi enseigne-t-il une espèce de vie à venir.
Ses disciples ont proclamé son apothéose et vénèrent en lui une incarnation de la Raison suprême. Du reste, ils ont inventé des superstitions sans nombre dont Lao-Tseu n'est point coupable. Dans le Livre des récompenses et des peines, qu'on lui attribue mais qui lui est de beaucoup postérieur, les génies, les sacrifices, un culte tout entier, viennent se superposer à l'enseignement du philosophe, transfiguré lui-même en un être divin. Lorsqu'il forgeait sa métaphysique alambiquée, obscure à se rompre le cou, il était loin de deviner qu'il était en train de fonder une religion et une religion des plus grossières, munie de charmes magiques et apprenant à ses adeptes comment se fabrique le breuvage d'immortalité.
Du reste, les subtilités du maître ne furent pas entièrement perdues, ses disciples renchérirent même sur lui à certains égards : ainsi le Tao finit par devenir V Indistinct. Le néoplatonisme alexandrin n'a rien trouvé de plus sublime que cela.
Pour ce qui est de la morale , ce beau côté, sachons le reconnaître, des doctrines orientales, Lao-Tseu serait souvent admirable, si le quiétisme ne venait énerver les préceptes et mettre la sourdine aux mâles accents qui couraient risque de remuer les esclaves. Non-seulement la vertu chinoise, la piété filiale est là, mais la charité envers les hommes, la bonté envers les bêtes, la chasteté, le détachement, l'humilité, lui font côrtége.
Quel dommage que le principe du non-agir frappe tout cela d'impuissance ! Plus de volonté, plus d'intelligence, plus de lutte contre le mal. Celui qui conserve le Tao garde ses défauts. 11 n'y a pas lieu d'agir, « le sage arrive sans marcher. »
Lao-Tseu applique cette règle à la vie publique comme à la vie privée. Ici, du reste, il ne se trompe pas toujours. Je lui pardonne, pour mon compte, de recommander le non-agir aux gouvernements; je trouve qu'il n'a pas trop tort lorsqu'il pense que gouverner peu c'est gouverner bien.
J'aime aussi beaucoup son horreur de la guerre. Oh! que le non-agir aurait là de belles applications! Voici ce qu'il raconte :
« Dans l'antiquité, quand un général avait remporté la victoire, il prenait le deuil. Il se mettait dans le temple, à la place de celui qui préside aux rites funèbres, et, vêtu de vêtements noirs, il pleurait et poussait des sanglots. »
N'est-ce pas Wellington qui a prononcé cette belle parole : « Rien n'est plus triste qu'une victoire, excepté une défaite ? »
Le Tao, nous venons de le voir, est la suppression absolue de la liberté humaine, car celle-ci ne saurait survivre à la volonté, à l'action et à la vie. La morale de Gonfucius, qui ne tombe pas dans ces profondeurs du mysticisme panthéiste, sera-t-elle beaucoup plus favorable à la liberté? Examinons.
Lao-Tseu était déjà vieux, lorsque vint à lui cet homme dont nous avons eu l'étrange fantaisie de latiniser le nom et qui, bon gré mal gré, s'appellera à
LA CHINE
jamais Confucius. Qui eût pu deviner alors en Koungfou-tseu le génie évidemment supérieur auquel tout se rattache dans la civilisation chinoise, le seul philosophe qui ait eu l'étrange fortune de fonder une règle de mœurs, une forme immuable d'enseignement, presque une religion, pour un peuple immense? Voilà deux mille ans que cela dure et que trois cents millions d'hommes ne jurent que par Confucius.
En effet, ce ne sont pas seulement les lettrés et les mandarins qui lui appartiennent ; à côté du monde officiel auquel il fait la loi sans conteste, la nation entière reçoit son empreinte ; les bouddhistes eux-mêmes, qui représentent toujours un peu l'élément étranger, sont Chinois par leur tendance innée vers les doctrines qui forment l'essence du confuciéisme, le respect des ancêtres, la vénération de ce qui est ancien, la soumission aux rites et aux coutumes, la modération, le juste milieu, l'âme fonctionnaire et mandarine, l'indifférence religieuse.
Quelle époque que cette époque des philosophes! Avant Confucius, Lao-Tseu ; après Confucius, Mencius. L'ère de Confucius a fondé et engourdi la Chine; depuis lors, elle n'a plus bougé ; c'est le palais de la belle au bois dormant.
Et n'allons pas croire que Confucius lui-même fût un dormeur. Sa vie est dévouée; il a eu, cet ennemi des passions, la plus noble des passions, celle du bien ; peu de cœurs ont été aussi préoccupés que le sien du bonheur de l'humanité.
Voyageant avec ses disciples, consulté par les empereurs et par les ministres, il finit par être comblé d'honneurs qu'il n'avait pas recherchés, constatons-le. Sa
doctrine, qui ne se donne nulle part comme révélée, arrive avec une rapidité inouïe à se transformer en une sorte de religion officielle. A côté du culte des ancêtres, le seul rite qu'il ait fondé, il a prêché tout ce que les Chinois aiment, la piété filiale, la morale pratique, à la fois pure et circonspecte, le maintien des traditions, enfin cette profusion de révérences, de formules fleuries, de sentences et de grands mots qui constitue, hélas ! la politesse dans l'Empire du Milieu.
Confucius a horreur de la métaphysique. En vain chercheriez-vous chez lui, chez Mencius\ son disciple, ou dans toute l'école des lettrés qu'ils ont créée, un seul mot qui se rapporte aux grands problèmes de l'âme et de Dieu. Dieu n'est pas nommé ; vous ne trouverez que ces mots vagues, le Ciel, la Raison. Nulle part on ne suppose l'existence individuelle de l'âme après cette vie.
Nous sommes aux antipodes de l'Inde. Auprès du pays théologique, plongé et submergé dans l'océan du divin, auprès du pays contemplateur et poète, se tient la prose chinoise, et sa morale qui n'a pas besoin de regarder plus haut que la terre. Non content d'écarter in. métaphysique, Confucius la méprise et la blâme; il veut qu'on s'attache à la pratique, sans remonter aux principes des choses.
Ceux qui ont voulu établir un rapprochement entre lui et Socrate, son contemporain (l'ère des philosophes s'est étendue jusque-là), me semblent faire tort au maître de Platon. A moins que son disciple, comme il l'en accusait, ne lui ait attribué des choses auxquelles il ne songeait guère, il faut convenir que la spéculation