CHAPITRE II
II est étrange , j'en conviens, le cours de littérature que je fais ou plutôt que j'indique ici. Laisser de côté les autres qualités littéraires pour s'attacher à une seule, oublier le charme, la grâce, la poésie, l'imagination, l'esprit (toutes choses que j'apprécie fort), pour ne songer qu'à la vigueur morale, c'est une façon d'agir que les critiques en titre auront quelque peine à me pardonner. Ils me comprendront, au reste, s'ils veulent bien se rappeler le sujet de notre étude. Ce sujet est assez grand pour qu'il me soit permis de n'en pas sortir.
Les livres qui amollissent sont plus nombreux que les livres qui fortifient, et cependant je ne compte m'y arrêter que très-peu. La description détaillée du mal est toujours douloureuse et rarement utile ; ne vaut-il pas mieux peindre le bien, et laisser ensuite à la conscience le soin de compléter le tableau par voie de contraste? En disant ce que sont les livres de liberté, j'ai dit ce que sont les livres de servitude.
Parmi les chefs-d'œuvre de l'esprit humain, et nous ne parlons que de ceux-là, il en est quelques-uns qui sont réellement empoisonnés : l'âme n'a pas plutôt
goûté à ce breuvage enchanteur, qu'elle se trouble, s'alanguit et court risque de mourir. Il en est beaucoup qui, sans attaquer ainsi les sources mêmes de la vie , nous désenchantent de l'idéal et nous courbent vers la terre. Si nous ne vivons qu'avec ceux-là, nous désapprenons bientôt, les sentiments tendres, généreux ou héroïques, nos convictions s'émoussent, nos énergies s'en vont, le sybaritisme intellectuel s'infiltre en nous.
Nous avons ouvert Schiller tout à* l'heure; ouvrez maintenant Gœthe, vous comprendrez ce que je veux dire. Aux beaux enthousiasmes succèdent les fines railleries, les doutes plus froids que glace, les égoïsmes revêtus de poésie.
Rome nous montre auprès de son Tacite un Virgile célébrant Auguste et faisant résonner avec une grâce sans pareille les cordes les plus douces de la lyre. Virgile ne fait point de héros, et j'en dirai autant de Cicéron, dont les périodes n'éveillent guère le souvenir des nerveuses harangues de Démosthènes. Quant à Horace, ceux qui s'en nourrissent (il n'en manque pas chez nous) sont à une école où l'on s'instruit à railler élégamment, à renier les croyances gênantes et les affections indiscrètes, à pratiquer enfin l'épicuréisme des gens d'esprit l.
II faudrait citer aussi les corrupteurs proprement dits : un Ovide mettant en vers toutes les débauches, un Suétone assistant en curieux à toutes les infamies et ne voyant que le côté pittoresque des crimes et des
1. On peut aimer passionnément les vers d'Horace et repousser résolument sa morale. J'en connais des exemples, mais ils sont rares.
vertus. L'Italie de Dante n'a-t-elle pas enfanté l'Arioste, Boccace, Machiavel, et chacun de ces noms ne marquet-il pas, au point de vue qui nous occupe, un des degrés d'une échelle descendante?
Voilà des livres admirables qui sont des livres de servitude. La France a aussi les siens. Laissez-moi m'y arrêter un instant.
Je prends notre chef d'école, Montaigne. Impossible d'avoir plus d'esprit et de se faire mieux pardonner un scepticisme égoïste, que semblent racheter tant de bon sens, de bonne grâce et de bonhomie. Il y a beaucoup de vérités dans Montaigne : ce qui n'y est pas, c'est un atome de foi à la vérité. Il en résulte qu'il entasse les observations excellentes, et qu'il conseille en même temps de laisser aller le monde comme il l'entend. Lui qui raille si bien certaines coutumes, il arrive à cette conclusion : « La coutume, voilà la règle des règles et générale loi des lois. Que chacun observe celie du lieu où il est né. »
Avec une telle maxime, il y a plaisir à vivre et à ratiociner. Montaigne ne s'en fait faute : il a la curiosité et le calme placide des gens qui ne prennent rien au sérieux. « Nous en valons bien mieux, dit-il, de nous laisser manier, sans inquisition, à l'ordre du monde.» — Ne vivons pas trop dans la société, si aimable d'ailleurs, de Montaigne : tout en rejetant son scepticisme comme principe, nous pourrions bien finir par aimer sa douce indifférence et par mettre une forte dose de prudence dans nos vertus.
Je place aussi sans hésiter au nombre des lectures peu saines et dont il ne faut pas abuser celle des
Maximes de La Rochefoucauld. Personnellement loyal, désintéressé, bon ami (Mme9 de Sévigné et de La Fayette en témoigneraient), il prend plaisir à nier l'amitié, le désintéressement, la loyauté, tous les sentiments élevés du cœur. Écoutez :
« Toutes nos vertus ne sont qu'un art de paraître honnête. » — « Les vertus se perdent dans l'intérêt comme les fleuves dans la mer. » — « Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. »
Et ainsi de suite. L'amitié est un commerce où notre amour-propre se propose quelque chose à gagner; le repentir n'est que la crainte du mal qui peut arriver. En un mot, il n'y a, il n'y a eu, il ne peut y avoir chez l'homme que de l'égoïsme.
Grand moyen de faire des égoïstes et des égoïstes contents d'eux-mêmes. A l'impossible nul n'est tenu ; devant l'impossible le découragement nous gagne et nous renonçons à lutter. Or supprimer la lutte, c'est retrancher d'un seul coup tout le grand côté de la destinée humaine.
Sous une autre forme, La Fontaine représente les mêmes tendances. Encore un homme de génie qui a plus contribué qu'on ne l'imagine à nous déshabituer des fortes ambitions morales. Les Fables, je suis fâché de le dire, moi qui les aime passionnément, ne sont pas le moins du monde un livre de peuple libre.
Ce n'est pas que la note généreuse n'y éclate quelquefois. J'ai déjà cité le loup qui voit le cou du chien pelé. On pourrait citer encore le loup et l'agneau :
— Tu la troubles, lui dit cette bête cruelle, Et je sais que de moi tu médis l'an passé.
— Comment l'aurais-je fait si je n'étais pas né?
Rappelez-vous aussi le cheval s'étant voulu venger du cerf. Le voilà esclave, bien traité
Et jusqu'au ventre en la litière.
Rappelez-vous cette merveille, les animaux malades de la peste :
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux moindres mâtins, Au dire de chacun étaient de petits saints.
Mais, cela dit, nous sommes bien forcé de convenir que la prudence est un peu la divinité de La Fontaine, il n'enseigne précisément ni l'égoïsme ni la lâcheté; il prêche une morale honnête, avisée, sans idéal et sans élan, la morale des petites gens qui se souviennent qu'il sont des pots de terre et qu'il est dangereux de se heurter aux pots de fer, la morale des roseaux qui ne sont pas des chênes et qui s'en félicitent.
Le chêne rompt, le roseau plie.
La Fontaine, malheureusement, ne s'est pas borné à écrire ses Fables, et ici nous rencontrons le fangeux ruisseau qui, de Rabelais à Béranger, en passant par Mathurin Régnier, par l'abbé Prévost et par Voltaire, n'a cessé de couler chez nous. Que de talents souillés ! Que de livres où éclate le naïf génie de la Gaule et que nous ne pouvons garder chez nous qu'à la condition d'en déchirer au moins les trois quarts! Ces livres-là
ont accompli en France une œuvre de corruption dont je n'ose pas mesurer la profondeur. Ils ont abaissé nos goûts et flétri nos imaginations; ils ont enfanté toute une littérature où le vice s'étale effrontément. Ils nous ont faits esclaves, car ils nous ont affranchis du devoir.
J'ai nommé Mathurin Régnier. On pleurerait en le voyant se traîner dans la boue, lui qui a naturellement tant de vigueur et qui semble avoir trouvé avant Corneille le style cornélien. Je comprends certes que Musset, qui a trop bien marché sur ses traces, ait dit en parlant de lui :
L'esprit mâle et hautain dont la sobre pensée Fut dans ces libres vers rudement cadencée, (Otez votre chapeau), c'est Mathurin Régnier, De l'immortel Molière immortel devancier.
Régnier était fait pour écrire un livre de liberté. Je relis les premiers vers de sa seizième satire :
J'aime les gens hardis, dont l'âme non commune, Morguant les accidents, fait tète à la fortune.
Et ailleurs :
En ce monde il n'est rien d'admirable et de grand Que l'esprit dédaignant nue chose bien grande, Et qui, roi de soi-même, à soi-même commande.
N'est-ce pas, que cela est écrit d'une façon « non commune? » Régnier aurait pu relever les âmes, il les a abaissées. Poëte né pour les fortes pensées et les sentiments virils, il s'est prostitué aux ignominies. Aussi est-il un de ceux auxquels nous devons nous en prendre si nous ne sommes pas plus libres. Voilà bien longtemps qu'on travaille chez nous à cette œuvre de
dépravation, qui a été une œuvre d'asservissement. De nos jours Béranger, Musset, Henri Heine y ont mis la main ; je ne cite que les illustres. Quelle douleur de voir de tels esprits descendre jusqu'où, ils sont parfois descendus! Qui de nous oubliera jamais Heine, brisé et blanchi par les souffrances, consacrant ses dernières forces à persifler le Sauveur et à chanter les joies impures?
En fait de livres, il faudrait faire une place à part au xvme siècle. Il y a eu de tout dans cette époque troublée où se préparait la Révolution. La morale n'y est souvent pas mieux traitée que l'Évangile, et d'un autre côté on s'aperçoit à certains signes que de grandes idées vont éclore. Ce n'est point là un temps vulgaire : une passion vraie l'agite. Or toute passion vraie a des accents de liberté. J'en trouve chez Rousseau, chez Voltaire, chez Turgot, chez ce Vauvenargue qui disait : « On doit se consoler de n'avoir pas les grands talents, comme on se console de n'avoir pas les grandes places. On peut être au-dessus de l'un et de l'autre par le cœur. »
Je ne parle pas des orateurs de 89, la révolution est un siècle à part dans le xvme siècle; mais' au sein de l'obscure mêlée qui a précédé, les livres qui démolissent les bases de l'indépendance morale côtoient ceux qui semblent animés d'un autre souffle. Gilbert a des satires d'une étrange vigueur. Chénier, en dépit des langueurs de son génie hellénique, crée un jour ce petit poëme de la Liberté où les douleurs de l'esclave, surtout ses haines et l'amertume de son pauvre cœur dévasté, ont trouvé leur expression éloquente.
On calomnie donc le xvme siècle quand on prétend qu'il n'a rien laissé qui puisse aujourd'hui se relire avec battement de cœur. Comment se fait-il cependant qu'un siècle qui a tant écrit, qui a agité sous tant de formes diverses le problème de l'indépendance humaine, nous ait légué si peu de pages marquées du sceau du génie et propres à communiquer une généreuse émotion? Somme toute, il n'a ajouté que bien peu à cette bibliothèque lentement accrue où prennent place les livres de liberté.
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