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La Morale chez les Chinois

LA CHINE

Un quatrième livre sacré, le Li-King ou livre des rites, s'est perdu au milieu des guerres civiles, il n'en reste que des fragments. Rempli de détails sur les temps très-antiques, sur leurs usages et leurs croyances, il a fourni à Confucius une autorité qu'il invoque sans cesse pour appuyer ses propres enseignements et surtout le commandement de la piété filiale.

Après les quatre livres sacrés, qui forment en quelque sorte, selon l'expression de M. Brunei, l'Ancien Testament de la Chine, viennent les quatre livres classiques (tout est symétrique dans ce bienheureux pays) qui forment le Nouveau Testament. Ce sont les discours de Confucius, recueillis par ses disciples.

Le Ta-hio, ou la grande étude, est un manuel destiné aux jeunes gens qui se vouent à la vie politique, c'està-dire qui veulent devenir fonctionnaires. Avouons que tous les manuels politiques ne sont pas aussi honnêtes que celui-là. 11 va sans dire que depuis Confucius on l'enseigne et l'apprend par cœur dans les collèges; on l'y enseignera tant qu'il y aura une Chine au monde.

Le Tchoung-Young , ou l'invariable dans le milieu, vaut mieux que son titre. Le juste milieu en matière de morale serait une triste doctrine; ce n'est point celle de Confucius. Malgré la modération tout officielle qui le caractérise, il a soin d'établir que le milieu est la ligne droite, le chemin dont on ne doit s'écarter ni à gauche ni à droite.

Le Lun-Yu, ou entretiens philosophiques, a plus que les autres le caractère d'une dissertation. La théorie s'y mêle aux considérations pratiques. C'est toujours, d'ailleurs, ce niveau un peu rabaissé, cette médiocrité

dans le bien, celte température uniformément tiède qui ne connaît ni les tempêtes glacées ni les rayons brûlants du soleil, cette brave doctrine, en un mot, qui n'a rien à démêler avec le sublime.

Enfin, le quatrième des livres classiques porte tout simplement le nom de son auteur, Meng-Tseu, dont nous avons fait Mencius. On dirait un second Confucius venu deux siècles après le premier. Comme lui, il voyage avec ses disciples; comme lui, il est consulté par les princes; comme lui, il donne de bons conseils de gouvernement et de morale; comme lui, il parle du Ciel et ne le prie point.

Je laisse à penser si les livres sacrés et les livres classiques sont commentés depuis des siècles! Avec l'immobilité d'admiration qui la caractérise, la Chine étudie, récite, rumine ses huit volumes; génération après génération, chacun vient s'abreuver tour à tour à la même petite source tempérée. Un Chinois se croirait perdu s'il lui arrivait de chercher autre chose et de penser autre chose que ce qu'ont pensé ses ancêtres. Le fait est d'autant plus frappant, qu'aucun de ces livres, pas plus les sacrés que les classiques, ne se donne le moins du monde pour une révélation1.

Sans entrer dès à présent dans le détail de la morale de Confucius, dont j'aurai occasion de parier en étudiant un peu plus loin la morale chinoise en général, je puis constater son principe essentiel : elle a la prétention de vivre par elle-même, sans métaphysique,

i. Outre les quatre livres classiques, on attribue à Confucius le livre de la piété filiale (Hiao-King), dont il n'existe que des fragments.

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sans religion. De là son impuissance; on se promène au milieu de ces beaux préceptes en grelottant; ce sont les régionspolaires ; tout y est pur, brillant et gelé.

Jamais exemple plus authentique et plus frappant ne prouva l'inanité de la morale indépendante. Celleci est le plus souvent excellente, et elle ne touche personne, elle n'affranchit personne, elle crée un peuple de pédants, qui répètent la même leçon depuis deux mille ans, et toujours avec le même plaisir. La morale de Gonfucius, qui eût dû être un agent de liberté, est devenue ainsi le plus redoutable des agents de servitude; elle a donné la connaissance sans donner l'élan, elle a enseigné aux hommes la vénération des mots, vénération d'autant plus funeste que les mots sont plus beaux et meilleurs.

La morale de Gonfucius n'a pas fait des hommes libres; mais sachons reconnaître qu'elle a fait des hommes égaux. Sous cette influence, si différente de celles qui ont prévalu dans le reste de l'Asie, le régime des castes est demeuré impossible, et la Chine, inventant d'emblée l'absolutisme démocratique, a trouvé le secret de concilier avec l'autorité incontrôlée du Fils du Ciel l'égalité réelle de ses sujets. Il n'y a en Chine de supériorité que celle du mérite. Il est vrai que les examens chinois qui constatent le mérite sont le plus effroyable instrument de nivellement bête qui ait été construit par notre espèce.

On sait ce qui est arrivé à Confucius : ce fondateur d'une morale sans religion s'est transformé en un fondateur de religion ; bien plus, il a reçu lui-même des hommages religieux. La Chine lui rend une espèce de culte au

printemps et en automne ; des temples lui sont dédiés partout ; il n'est pas de collège qui ne renferme une chapelle de Confucius, où on lui rend les honneurs prescrits.

Ce qui est plus étrange et plus important, c'est que Confucius, sans attaquer, sans proscrire les autres doctrines reçues chez ses compatriotes, a trouvé moyen de les subordonner à la sienne. Que dis-je? il les y a incorporées; une sorte d'unité officielle a absorbé les diversités, et le tout a porté une seule empreinte, l'empreinte nationale, le cachet de Confucius.

Cela ne s'est pas fait en un jour ; certaines réactions violentes se sont même produites. Le fameux Hoang- Ti, dernier empereur de la dynastie des Thchéou, voulut anéantir l'école de Confucius, dont l'influence excitait sa jalousie. Il s'y prit rudement : les lettrés furent mis à mort, les livres furent jetés au feu, les sectateurs du Tao furent appelés à remplir les places vacantes. Mais une nouvelle dynastie, celle des Han, se hâta de remettre les choses clans l'état normal : le confuciéisme fut restauré.

On assure que cette terrible aventure, loin de brouiller les deux doctrines, eut pour effet de les' rapprocher. Les Tao-Tsé, que leur récente fortune avait rendus habiles, montrèrent bien qu'ils ne s'étaient pas frottés en vain à la diplomatie et à la cour; ils se mirent à enseigner que Confucius avait été disciple de Lao-Tseu; entre les deux systèmes les plus contraires qu'il soit possible d'imaginer ils découvrirent des harmonies secrètes.

Le fait est que le confuciéisme devint de plus en plus la croyance nationale, devant laquelle devaient s'effa-

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cer les croyances étrangères. L'empereur fut à la fois le chef de toutes les religions et l'adepte de Confucius. Les fonctionnaires furent tous, sans exception, de l'opinion de l'empereur. Je me trompe, l'opinion n'a rien à voir ici, l'indifférence chinoise n'en est pas à se préoccuper de ces vétilles, le vrai et le faux.

On mit donc ses enfants à l'étude des livres du grand philosophe, pour peu qu'on voulût leur taire subir les examens et les introduire dans la carrière des emplois. Ainsi Confucius se superposa partout à Bouddha et à Lao-Tseu, sans bruit, sans réforme, sans rien abolir, en laissant subsister et le culte de Fo avec ses bonzes, et le culte du Tao avec sa Raison suprême, son panthéisme dégénérant en polythéisme, sa métempsycose et ses prêtres magiciens.

Le déisme moral laissa subsister ses rivaux, mais les força à se ranger humblement sous la bannière de l'État, où il avait écrit les trois mots de sa formule : le Ciel, les ancêtres, l'empereur.

L'indifférence chinoise ne trouva rien là de difficile. On vit les commentateurs prendre avec une égale aisance leurs textes dans les livres de Confucius et dans ceux de Lao-Tseu. Parmi les soixante-quatre commentateurs principaux du livre de ce philosophe intitulé Livre de la vie et de la vertu, savez-vous combien il y a de Tao-Tsé? Vingt seulement. Sept sont bouddhistes; les autres sont disciples de Confucius. Et tous s'accordent, que cela fait frissonner. La Chine commente, il ne lui en faut pas davantage. Qu'importent les idées, pourvu qu'on fasse des phrases? Lao-Tseu, Boud dha, Confucius, c'est tout un. Des textes à apprendre par cœur, des textes bien vieux, voilà l'important, i. G

M! Ampère conseille de consulter sur ce point le Livre des récompenses et des peines. Les trois religions y sont conciliées à la chinoise. L'auteur cite les livres bouddhistes et L'invariable dans le m ilieu de Confucius; puis il conclut ainsi : « Lorsque l'on compare les paroles des saints hommes qui appartiennent aux trois religions, on se sent porté à croire qu'elles sont sorties d'une même bouche. »

La notion de vérité ainsi abolie, il ne reste plus que la croyance officielle et le triomphe du confuciéisme est assuré, en même temps que celui de la servitude morale.

Cependant les préceptes des philosophes chinois sont beaux. Confucius, en qui tout se résume, a construit un noble édifice qui repose sur deux colonnes, les vertus de famille et l'humanité.

L'humanité elle-même s'appuie sur la piété filiale. C'est ici la pierre de l'angle. Lorsque Confucius nous introduit dans cette salle des ancêtres , ornement de toute maison chinoise, il nous conduit au centre même de la vie sociale qu'il s'attache à régler. On n'y pénètre qu'avec des sentiments de vénération, on s'y rappelle que le soin des pauvres, la justice, le respect du prince, ont été les vertus des ancêtres et que par celle raison seule elles sont le devoir des descendants. Oui, le devoir est une tradition.

Au nom des ancêtres, Confucius proclame des règles de conduite admirables. L'histoire, usurpant la place de la conscience, devient la grande révélatrice des devoirs; il s'agit moins de faire ce qui est bon que de refaire ce qui a été fait. Quoi qu'il en soit, qui n'admirerait les maximes suivantes, citées par M. Brunei :

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(( Ce que l'on ne désire pas qui nous soit fait, il ne faut pas le faire aux autres. » — « Le philosophe étant sorti, les disciples demandèrent ce que leur maître avait voulu dire. Thseng-Tseu répondit : La doctrine de notre maître consiste à avoir la droiture du cœur et à aimer son prochain comme soi-même. » — « Le philosophe dit : L'homme supérieur rougit de la crainte que ses paroles ne dépassent ses actions. »

Aucun moraliste n'a mieux dit. N'allons pas cependant prendre tout cela au pied de la lettre. Confucius ne veut pas « qu'on se sacrifie à coup sûr » pour sauver quelqu'un. Il veut qu'on pense d'abord à soi. Son système, qui tient à écarter les extrêmes et qui se méfie du sublime, ne recommande que ce qui est raisonnable et veut que l'on soit sage avec sobriété.

Il n'en demeure pas moins certain que l'humilité, si peu connue des Grecs et des Romains, est déjà en honneur dans les livres classiques de la Chine. Et elle s'y trouve en excellente compagnie, avec la patience, avec la douceur, avec la bonté, avec le perfectionnement de soi. Notez d'ailleurs qu'aux yeux de Confucius les différences de rang ne changent rien au devoir et les différences de race ne changent rien au droit. Ce n'est pas peu de chose d'avoir pensé et écrit cela plusieurs siècles avant l'Évangile.

D'où vient donc que cette morale si pure a été si impuissante ? D'où vient que la Chine, si bien enseignée, est si dépravée ? A côté des sentences vertueuses, nous trouvons l'astuce, la lâcheté, le mensonge, tous les genres de bassesses. A côté des préceptes les plus propres à enfanter un peuple libre, nous découvrons le despotisme le plus illimité, le régime administratif à

son apogée, et l'esclavage, et le mépris des femmes, et la vente des femmes et des enfants.

L'explication est simple : entre dire et faire il y a loin ; ce qui constitue la grande morale, c'est moins la beauté des préceptes que le mobile agissant sur le cœur et assurant l'obéissance. Je me sens glacé quand je parcours des enfilades de maximes auxquelles il ne manque guère que ce qui manquait au cheval de Roland.

Donnez-moi un peu de vie, un peu de flamme, et je vous tiendrai quitte de votre algèbre morale, procédant par A plus B. Vous raisonnez, vous prêchez, vous répétez à chaque instant : « Il faut, on doit, il convient. » Et qui en doute ? Je le sais bien, qu'il faut être doux, fidèle, loyal, oublieux de moi-même; donnezmoi moins de lumière et plus de chaleur.

J'éprouve un indicible dégoût, à la rencontre de ces belles morales qui ne sont que de belles morales, de ces dissertations sur le devoir et sur la vertu qui nous laissent tels qu'elles nous ont pris. Gela est délicat jusqu'au raffinement peut-être, et cela va s'enseigner couramment dans les écoles d'un peuple lâche et fripon. Çela meublera toutes les intelligences, cela sera dévotement récité dans tous les examens; et pas une âme ne se redressera, pas un homme libre ne regardera en face les usages reçus, les infamies de la tradition.

Tant vaut le mobile, tant vaut la morale. Si le mobile est de ceux qui émeuvent les consciences, qui brisent les orgueils, qui touchent et réchauffent les cœurs, soyez tranquille, la morale fera son chemin. — Ici, rien de semblable ; une longue série de préceptes desséchés; vous diriez les fleurs, jadis brillantes et parfumées, qu'un botaniste tire de son papier gris.

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Non-seulement Confucius n'a rien à nous dire de ce qui nous remuerait, il a soin de nous dire que nous sommes bons; il ne s'agit pour nous que de laisser faire notre nature et d'écouter nos nobles instincts. Sur ce point-là il se rencontre avec Lao-Tseu et avec beaucoup d'autres. Une fois sûrs de notre bonté native, contents de nous, préservés de tout contact avec un dieu vague qui s'appelle le Ciel, nous n'aurons garde 'de nous contraindre et nous aurons soin que la morale de nos livres ne gêne pas trop la morale de nos vies.

La morale des livres est restée magnifique en Chine; elle est là, dans son étui, conservée comme une momie. Nul ne s'aviserait d'y changer un seul mot; on la médite, on la commente, on la vénère, on la transmet des pères aux enfants; tout Chinois qui a fait ses études sait le nombre et la classification des vertus ; et cela lui suffit.

Chez aucun peuple la morale ne joua un tel rôle ; jamais, depuis qu'il y a des hommes sur la terre, on ne vit une nation entière prosternée ainsi devant des préceptes et méditant des philosophies. Tout est d'accord : les livres, les mœurs, les lois; ce que les poètes décrivent, c'est ce que les maîtres d'école enseignent et ce que les empereurs promulguent dans leurs décrets. Oui, la Chine a poussé l'adoration de la morale jusqu'à la décréter; ses codes tiennent le même langage que Confucius : Respectez les vieillards ; donnez l'hospitalité, et le reste.

On sait ce qui en est advenu. — Serait-ce que la morale, quand elle va seule, ne va pas loin ?

Pour achever de comprendre la Chine, il faut assister

à ses examens. Là est le centre de son existence nationale ; là elle est vraiment elle ; là règne et triomphe Confucius. Vous croiriez volontiers que sur les portes de toutes les salles d'examen on a écrit les deux préceptes fondamentaux : Suivez les anciens; suivez la droite raison qui réside dans le juste milieu.

Non-seulement rien n'a changé, mais rien ne doit changer. Il est défendu d'être soi, d'avoir des idées; la servitude des âmes est devenue une doctrine, la doctrine des doctrines.

Figurez-vous une scolastique moins indépendante cent fois que celle du moyen âge. Tout en citant les anciens et en invoquant les autorités, le moyen âge ne pouvait s'empêcher de poser des questions; entre les Pères et Aristote des problèmes immenses se glissaient. En Chine, aucun problème ne se glisse. On commente des commentaires, et on est enchanté. Ces intelligences, engourdies par un tel régime, ne demandent rien de plus. Avec les mots de jadis on fabrique des phrases jolies et subtiles; ces mièvreries vieillottes font la joie des examinateurs et la gloire des candidats. Vivre de traditions et d'imitations, en faut-il davantage pour aboutir à l'impuissance finale? Un peuple qui a renoncé à penser a renoncé à vivre.

Je ne m'élève pas, tant s'en faut, contre le système des examens; je reconnais au contraire que rien n'est plus libéral en principe ; j'admire aussi l'égalité absolue qui ouvre de la sorte à tout citoyen quel qu'il soit l'entrée de toutes les carrières ; je crois que les examinateurs chinois sont plus équitables qu'on ne le dit et que la part réservée à la faveur n'est pas grande. Cela admis, je suis bien forcé d'ajouter que ces examens si

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libéraux et si justes ont produit la plus exécrable race de fonctionnaires, les êtres les plus bornés, les plus corrompus. On le comprend certes, quand on a mesuré les courtes dimensions du lit de Procuste où l'on rogne les esprits depuis deux mille ans.

Les Chinois excellent à rapetisser les arbres; à force de diminuer les vases et d'appauvrir le régime, ils font des pommiers grands comme la main et des chênes qui tiennent à l'aise sur une étagère de salon. Remarquez que chênes et pommiers sont bien complets, bien parfaits, ayant racines et tronc, fleurs et fruits. Le même problème de haute horticulture a été résolu à l'égard des hommes. Grâce à certains procédés, on est parvenu à les rapetisser, sans leur ôter aucun des organes physiques, intellectuels ou moraux qui constituent un homme d'après la définition des dictionnaires.

La méthode d'amoindrissement et d'asservissement a eu d'autant plus de succès, qu'elle est devenue une institution nationale, la seule peut-être qui excite l'enthousiasme des Chinois, la seule qui ait défié des révolutions. Les dynasties sont tombées ; les examens sont restés debout1.

Lorsque les journaux annoncent quelque part l'arrivée du président des examens2, on ne parle plus d'autre chose ; chez les riches, chez les pauvres, dans les rues, dans les magasins, la préoccupation universelle se donne carrière.

4 . On assure que ce qui a le plus contribué à l'insuccès des Taë-pings, c'est qu'ils ont été exclus des examens. Un parti sans lettrés a paru monstrueux à bien des gens.

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