LES VIES TRANSFIGURÉES
J'ai dit les douleurs de la liberté; pourquoi ne dirais-je pas ses joies? Être entré en possession de l'existence dans son ampleur et dans sa beauté, avoir secoué le joug des passions mauvaises et des égoïsmes, posséder le privilège des passions fortes, des amours tendres, des enthousiasmes , avoir déchiré les liens et les toiles d'araignée, marcher en pleine lumière vers un but splendide et par un droit chemin, sentir qu'on a là devant soi des intérêts élevés, des causes généreuses, de l'ouvrage enfin de quoi défrayer vingt existences, mettre si haut son idéal que chaque progrès enfante la nécessité d'un progrès nouveau, et que les exigences insatiables du cœur régénéré ne laissent jamais place à cette abdication béate qu'on nomme le contentement de soi, marcher, marcher encore, ne rester étranger à rien de ce qui est grand , de ce qui est beau , porter tous ses chagrins à Dieu, ne haïr personne, n'envier personne, ne craindre personne, qu'est-ce que cela, sinon le bonheur?
Liberté, bonheur, devoir, sainteté, sublimes synonymies de l'âme que les esclaves ne connaissent pas. Je
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n'essayerai pas de le décrire, moi qui le pressens plus que je ne le sens encore, le ravissement sans nom de l'indépendance morale. C'est une véritable transfiguration : la vie libre est une autre vie, la mort libre est une autre mort; l'éternité, cette souveraine libératrice, est entrée de partout dans les affections, dans les douleurs et dans les joies.
La liberté et le bonheur ont leur source sur les mêmes hauteurs, vers les cimes vierges et pures, tout près du ciel. Impossible d'être heureux sans être libre, sans être soi, sans obéir à sa conscience, sans être l'esclave de la vérité et du devoir. Calculez ce que renferme de bonheur la devise des hommes libres ; Quoi qu'il advienne! C'est un défi jeté à la fois à la tyrannie et à l'imposture. Vous m'approuverez ou non, je réussirai ou non ; ma récompense est ailleurs, mon succès est ailleurs, mon trésor est ailleurs, mon bonheur est ailleurs. Il est au-dessus de l'atteinte des hommes et du choc des événements.
Quelqu'un l'a dit, « le fort fait ses événements, k faible subit ceux que la destinée lui impose. » VoiH une différence de rang qui est un peu plus importante je pense, que celle qui résulte du taux de nos revenus de l'éclat de notre nom , des fonctions dont nou sommes revêtus, ou des décorations qui couvrent notn poitrine. Ah ! l'échelle des grandeurs, qu'elle nous sur prendrait si nous l'apercevions un seul moment tell qu'elle est! Échelle des grandeurs, échelle des bon heurs , échelle des indépendances , c'est tout un , nou le savons déjà. Quel est le rang de certains grand hommes et de certains grands souverains, d'un Lou
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le Grand, d'un Pierre le Grand, d'un Frédéric le Grand, d'une grande Catherine? Quel est le rang des pauvres grands esprits esclaves? Je me borne à poser la question.
Il est des heures où la réalité nous apparaît tout à coup. Colbert mourant prend en dégoût son pouvoir, sa renommée, sa faveur, et son roi par-dessus le marché, a Qu'on ne me parle plus de cet homme ! » Il vaudrait mieux s'apercevoir, de cela un peu plus tôt et découvrir à temps que les hautes ambitions sont celles de l'âme et que tout le reste auprès est étrangement mesquin.
Quiconque a examiné de près quelques-unes de ces vies sur lesquelles la liberté morale a mis son glorieux sceau, aura été émerveillé de voir ce que, dans la situation même la plus humble, un seul homme parvient à accomplir de bien et à exercer d'influence, lorsqu'il a un but, des convictions et du courage. On ne saura jamais assez quelle est la puissance des vrais honnêtes gens et ce dont sont capables ici-bas la bonté, le désintéressement, la droiture, la dignité, en un mot l'indépendance.
En vérité, nos désirs ne sont pas assez vastes, nos aspirations sont trop bornées, notre soif de succès est trop faible, nous visons trop bas en fait de grandeur comme en fait de bonheur. Que ceux qui veulent des grandeurs viennent : il y en a ici pour tout le monde, et le privilège n'en est réservé ni aux situations hors ligne, ni aux éducations exceptionnelles, ni aux natures d'élite. Rien d'aussi démocratique que la liberté morale ; elle offre aux plus déshérités une opulence, aux plus opprimés une puissance, aux plus misérables une féliii. 30
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cité, à tous des gouvernements, des souverainetés, des conquêtes, la possession de soi au dedans, l'énergie et la dignité au dehors. Elle fait des citoyens de là-haut qui sont aussi d'ici-bas. Elle nous apprend à traverser sans fléchir les épreuves de la destinée terrestre, en attendant que l'au-delà s'ouvre devant nous.
Quand nous aurons enfin des ailes, Que nous puissions nous poser là,
Au delà!
Au delà!
CONCLUSION
Dans la mesure de mes forces, j'ai parcouru le vaste champ où nous sommes entrés. A chaque pas que nous avons fait nous avons mieux vu cette vérité fondamentale : il y a une chose plus funeste que la servitude, l'esprit de servitude: il y a une chose plus précieuse que la liberté, l'esprit de liberté. En dehors de l'esprit de liberté , aucune liberté ne vivra jamais.
Phraseurs que nous sommes, nous proclamons et nous déclamons incessamment des recettes infaillibles de liberté. Il en est une demi-douzaine à ma connaissance que nous avons entendu vanter de nos jours : affranchissement par la science, affranchissement par les machines, affranchissement par l'économie politique, affranchissement par les institutions. — Je respecte fort la science; l'indépendance vit de lumière et appelle la lumière. Je tiens en grande estime les machines; elles peuvent aider puissamment à reconstituer la fa-
CONCLUSION
mille ouvrière, après avoir aidé à la démolir. J'aime l'économie politique en vieil adepte d'Adam Sir.ith ; mieux que les congrès de la paix, elle réussira peutêtre à libérer ces millions d'hommes que nous tenons au port d'armes et elle servira la cause libérale en afi faiblissant les antagonismes nationaux. Enfin, je n'a pas la sottise de traiter les institutions avec dédain ; si elles ne peuvent pas tout , elles peuvent énormément, soit pour activer, soit pour ralentir les progrès de la liberté.
Mais ceux-ci dépendent de causes bien plus profondes. Avec les meilleures institutions de la terre, quand les âmes sont médiocres et quand les caractères sont abaissés, la liberté, quoi qu'on fasse (et on aura raison de faire beaucoup), ne subsistera pas longtemps. Quand, au contraire, la liberté intérieure est là, la liberté extérieure vient bientôt à son tour, quoi qu'on fasse aussi ; tout ce qu'on entassera devant elle afin de l'arrêter, les lois et les décrets, les forteresses et les régiments, tout ploiera sous sa marche victorieuse.
Parmi les faits qui se produisent aujourd'hui, un seul me fait peur, l'affaiblissement de la conscience publique; le reste n'est rien en comparaison; là est le mal, là doit être appliqué le remède. Que les amis de la liberté se le disent; en présence de la crise qui s'approche et dont nul ne contestera la gravité , si nous voulons que le despotisme ne prévale pas , il faut que nous cultivions les forces de l'âme. Ayons des consciences, et nous aurons des indépendances; ayons
CONCLUSION
des hommes libres, et nous aurons des peuples libres.
On voit par quel étroit lien l'étude que nous venons d'achever se rattache à celle que nous entreprendrons plus tard et à laquelle je vais maintenant me consacrer tout entier.