CHAPITRE VII
Dans le temple de Sais on lit, sur la statue d'Isis : « Je suis tout ce qui a été, tout ce qui est et tout ce qui sera, et aucun mortel n'a encore levé mon voile. »
Cette inscription me revenait à la pensée lorsque je remontais le Nil, il y a vingt ans de cela. J'avais beau regarder et admirer, j'avais beau étudier les livres et entasser sur la table de ma cange ces monceaux de notes qui sont l'illusion, la consolation (et le désespoir) des ignorants tels que moi, je ne parvenais pas à comprendre la mythologie égyptienne.
Oui, l'inscription a raison, aucun mortel n'a levé le voile. Et pourtant, ce n'est pas faute d'avoir essayé. Il faudrait citer ici avec Creuzer et Guigniaut, avec Brunei, avec Ampère, avec Champollion, avec M. Mariette, avec M. Alfred Maury, une foule d'écrivains, parmi lesquels les voyageurs anglais occupent une large place.
On a déroulé les papyrus, on a déchiffré les hiéroglyphes, et qu'a-t-on trouvé? Point de livres antiques, des rituels. L'impression qui demeure, c'est que précisément pour comprendre l'Egypte il faut ne pas trop la comprendre, qu'elle est mystérieuse et doit
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rester telle. Cette idée résume toutes celles que le voyageur recueille en la visitant. Je me trompe, une autre vient s'y joindre et la complète : l'immobilité. Rien n'est changé; comme le Nil promène les mêmes ondes parmi les mêmes huttes et les mêmes palmiers, comme les mêmes monuments resplendissent sous le même soleil, les mêmes signes inintelligibles au vulgaire couvrent les pylônes et les obélisques. Impossible de rendre ce qu'il y a de massif, de puissant, et aussi de raide et d'uniforme, dans ces palais-temples, dans ces statues dont les jambes collées l'une à l'autre, dont les bras sans mouvement, dont l'attitude consacrée, annoncent que l'art égyptien avait ses règles posées par la religion. L'Inde doit produire une impression semblable; et pourtant, quelle différence entre l'Inde et l'Egypte, ces deux pôles de la haute antiquité ! D'un côté, le pays de l'imagination poétique et des grandes épopées; de l'autre, le pays enfermé dans la prose de ses pratiques invariables. D'un côté, le pays du panthéisme, des bûchers, de l'aspiration au non-être; de l'autre, le pays du naturalisme et des momies, que préoccupe le désir de conserver les cadavres et de les faire vivre en quelque sorte au travers des siècles.
Les castes de l'Egypte différent essentiellement de celles de l'Inde. Nous ne rencontrons pas sur les bords du Nil ces classes qui sont des races, séparées par l'infranchissable barrière qu'élèvent les vices et la sainteté des existences antérieures. Il y sans doute des castes, celle des prêtres, celle des guerriers, celle des artisans et celle des paysans ; mais elles peuvent se toucher sans se souiller. Longtemps on a cru que les profes-
sions étaient héréditaire^, et l'on sait en quels termes Bossuet vante cette prétendue coutume qui fait pour lui de l'Egypte une sorte de société idéale. L'Égypte n'a pas mérité ses éloges; des découvertes récentes établissent que, dans l'intérieur des castes, le fils n'était point forcé d'exercer le métier de son père.
Ce qui a écrasé et asservi l'Egypte, c'est moins la distinction des castes que la prépondérance de l'une d'elles. Nulle part peut-être le sacerdoce n'a dominé à ce point la société. Non-seulement les rois ont été longtemps choisis dans la caste des prêtres, ceux-ci en outre n'ont pas cessé de se tenir auprès et souvent audessus des rois. Élevés dans l'enceinte des temples, servis par les fils des prêtres, les souverains n'étaient pas plutôt montés sur le trône, qu'on leur conférait , pour ainsi dire, la prêtrise : ils étaient initiés aux doctrines sacerdotales, ils prenaient un nom sacerdotal. Bien mieux , ils devenaient des incarnations visibles de la divinité, adorés à peu près pendant leur vie et destinés à être adorés tout à fait après leur mort. La théocratie assurément ne saurait revêtir une forme plus authentique : tantôt rois chefs des prêtres, tantôt rois serviteurs des prêtres, et le plus souvent sans doute l'un et l'autre à la fois, ils personnifient en eux l'alliance intime, je ne dis pas assez, la confusion absolue du trône et du sacerdoce, du temporel et du spirituel.
On sent bien qu'en Egypte la civilisation a descendu le Nil, qu'elle est venue de cette vieille Méroë sur laquelle Diodore de Sicile donne de si étranges détails. — Là, pour élire le roi, les prêtres choisissent d'abord les principaux de leur caste; puis un oracle d'Ammon
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choisit parmi ces candidats. Lorsque les prêtres veulent que le roi meure, ils le lui ordonnent de la part d'Ammon. Les oracles décident de la paix et de la guerre.
Les prêtres égyptiens semblent être aussi, quoiqu'à un moindre degré, les maîtres du pays. Ils rendent la justice, ils administrent, ils répartissent les impôts, ils ont (chose énorme) le monopole de la science. Le rempart des initiations s'élève entre le peuple et le clergé : il faut être initié pour comprendre la religion ; il faut être initié pour lire les inscriptions gravées sur les monuments nationaux. Une langue hiératique, réservée aux initiés, fait bonne garde autour d'une science hiératique.
» Aussi y a-t-il bientôt une religion des prêtres et une religion du peuple. Celui-ci s'en tient à ce qu'on lui donne, au fétichisme. Chaque ville a une fondation destinée à nourrir l'animal consacré à sa divinité particulière; ce sont des chats, des chiens, des ibis, des éperviers et des crocodiles.
Les prêtres étaient les hommes supérieurs : toujours vêtus de lin, purifiés par des ablutions perpétuelles, ils formaient comme une nation sainte au milieu de la nation profane. Si parfois des monarques puissants avaient l'audace de secouer pendant leur vie le joug des directions sacerdotales, le jour de leur mort amenait une solennelle revanche. La momie, selon l'usage, passait en jugement. Or le jugement, qui l'inspirait? qui le dictait? Le peuple ne se prononçait qu'après avoir entendu le discours d'un prêtre. Quel roi ne devait trembler en pensant à ce réquisitoire d'outretombe, qui pouvait conclure à le priver de la sépulture
sacrée, à effacer son nom des monuments, à l'arrêter net au moment où il achevait de devenir dieu et à confisquer son apothéose *? *
Plus j'avance, et plus j'étouffe; cela me rappelle l'impression qu'on éprouve dans les étroits couloirs qui mènent à la chambre centrale, au cœur de la grande pyramide. Lorsque je me promène parmi les institutions et les croyances de l'Egypte, il me semble toujours que je marche dans ces ténèbres mal éclairées par des torches, que l'air va manquer et qu'une montagne artificielle est amoncelée sur ma tête.
Avançons cependant, et, fidèles à notre méthode, ne nous demandons pas si les systèmes sont vrais ou faux, demandons-nous s'ils affranchissent l'âme humaine ou s'ils l'asservissent. La question de liberté nous occupe seule; après cela, rien n'empêche (ce n'est pas notre affaire) qu'elle ne devienne une question de vérité.
Qu'était la religion égyptienne ? Pour le peuple, un fétichisme; pour les initiés, un naturalisme plus ou moins savant, au sommet duquel figure, selon l'usage, un être indéterminé, source inconsciente de laquelle tout sort.
L'être indéterminé ne devrait pas nousf surprendre,
1. Le clergé, qui pouvait priver le pharaon de tous les honneurs après sa mort, pouvait aussi lui en accorder de son vivant. Lisez l'inscription de Rosette : « Il a'doncjplu aux prêtres de *tous les temples du pays de décréter que tous les honneurs appartenant au roi Ptolémée toujours vivant, le bien-aimé de Phtha, dieu Épiphane très- gracieux, ainsi que ceux qui sont dus à son épouse et à sa mère, seront considérablement augmentés »
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nous, les contemporains de Hégel ; nous devrions concevoir aussi bien que les néo-platoniciens d'Alexandrie ce qu'est un Dieu sans pensée, sans volonté et sans affection; et pourtant, il faut bien l'avouer pour ce qui me concerne, je n'y ai jamais rien compris. D'aucuns sont parvenus à découvrir dans la religion égyptienne, je le sais, un vaste système de métaphysique. Je n'en suis pas là, et le lecteur voudra bien me permettre de lui exposer, en hésitant, le peu que j'entrevois.
Ce qui ajoute à mon embarras, c'est que, grâce au système de l'émanation manié avec cette profondeur mêlée de subtilité qui a fait la gloire des philosophies égyptiennes, les dieux sortent les uns des autres, rentrent les uns dans les autres, reparaissent sous trois ou quatre noms différents. Vous croyez connaître Osiris, une émanation de l'Être infini qui s'est incarnée et est descendue jusqu'à la condition humaine? Détrompezvous; Osiris est à la fois un petit dieu et un grand dieu, un dieu du troisième ordre et un dieu du premier. Si la vie spirituelle est représentée par Anubis, elle l'est aussi par Toth et par Hermès. Isis, la grande déesse, a commencé par être Athor, ou la nuit profonde; elle est ensuite Néith , en recevant l'esprit industrieux; enfin elle devient Isis, qui est la nature féconde *.