‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 58 sur 196 · Tusculanes · texte numérisé non relu

Tusculanes

l'histoire de Rome. Je ne crois pas que îa personne humaine ait jamais été confisquée, écrasée, foulée insolemment et brutalement aux pieds comme elle l'a été chez les Romains. Si l'esclavage grec dépasse en horreur l'esclavage asiatique, l'esclavage romain, je l'ai dit, dépasse l'esclavage grec. Une traite gigantesque, la traite des blancs, dépeuple l'univers au profit du peuple-roi. Rome prend les hommes, les femmes, les enfants; elle manie et brise tout cela, sans pitié, sans remords. On exploite, on souille, on prostitue ; on tire parti de ces créatures. Corps et âme, elles appartiennent au maître. Puis, quand l'esclave est malade ou vieux, n'a-t-on pas l'île Tibérine? n'est-il pas naturel de ne plus nourrir qui ne peut plus servir?

Les plus honnêtes gens ne s'en faisaient faute , et de telles pratiques ne nuisirent, que je sache, à la réputation de personne. Il est vrai qu'on n'abandonnait les esclaves que lorsqu'on ne parvenait pas à les vendre. Caton recommande ce dernier parti : a Que le père de famille vende les vieux bœufs, les veaux, les agneaux, la laine, les peaux, les vieilles voitures, la vieille ferraille, les vieux esclaves et les esclaves malades. »

Ceci se passait dans le beau temps. Rome, remarquez-le, n'a été vertueuse qu'à la condition d'être dure ; ses sentiments ne se sont attendris que quand ils ont commencé à se corrompre. A l'heure de la décadence, quelques voix plus humaines se font entendre, Cicéron et Atticus d'abord, ensuite Pline le Jeune, Tacite, Sénèque. Les uns s'expriment avec mollesse, vous chercheriez en vain chez Cicéron des accents fermes et généreux ; les autres, tels que les sloïciens, proclament sans hésiter l'illégitimité de l'esclavage. Enfin l'Évan-

gilfi accomplit sa grande révolution morale, mère d'une révolution sociale non moins grande, et les derniers jurisconsultes de Rome poursuivent un but qui aurait bien surpris les premiers: ils s'occupent de faciliter les affranchissements.

Ne soyons pas injustes toutefois envers le beau temps de Rome. En remontant bien haut, jusqu'à l'époque où l'austérité sabine se fait encore sentir et où la guerre n'a pas encore amené de nombreux captifs, nous voyons le maître labourer avec ses serviteurs, tandis que la maîtresse file avec ses servantes.

Noble temps, temps héroïques, que Tite-Live nous embellit un peu sans doute , mais qu'on ne saurait s'empêcher d'admirer ! Les mœurs sont rudes, dures; l'allaitement de la louve se fait sentir; mais quels hommes ! Ce sont des consulaires pauvres dont l'État fait cultiver le champ pendant qu'ils combattent pour la patrie; c'est un Régulus, pauvre aussi après deux consulats (il ne possédait qu'un petit champ et un seul esclave), qui, prisonnier des Carthaginois, plaide contre lui-même et contre la paix que Carthage le chargeait de solliciter; il refuse de siéger au sénat et repart en disant : « Que les dieux se chargent du reste *. » Ce sont les deux Décius, le père et le fils, tous deux consuls, qui tous deux se dévouent, et qui à cinquante ans de distance donnent leur vie pour le salut de leur armée. C'est un Manlius Torquatus qui fait déca-

1. Il ne paraît pas que Carthage l'ait fait périr cruellement. La légende du tonneau garni de clous n'est plus admise par les historiens.

piter son fils, coupable d'avoir combattu et vaincu sans permission. C'est le sénat qui, le lendemain du désastre de Cannes, refuse de racheter les Romains prisonniers qu'il renvoie à Annibal, va en corps au devant du consul Varron pour lui rendre grâce de n'avoir pas désespéré de la république, et met fièrement en vente le champ où est établi le camp carthaginois.

Rome primitive n'a pas seulement des vertus publiques, elle a aussi des vertus privées. Le divorce est encore inconnu. Les matrones sont encore environnées de respect; elles gardent la maison (domi mansit , lanam fecit). Qui ne se souvient de Cornélie, mère des Gracques, et de Véturie, mère de Coriolan? Quel collégien n'a suivi de la pensée ce cortège des matrones qui l'accompagnent et qui va implorer jusque dans le camp des Voîsques le vindicatif général? Et l'histoire de Virginie! vraie ou fausse, elle peint des mœurs qui étaient bien celles des premiers Romains. Voyez ce père, il a pris le couteau sur l'étal d'un boucher et regardant en face les décemvirs : a Ma fille, je te revendique à la liberté par le seul moyen qui soit en mon pouvoir. »

Athènes a eu plus d'éclat et, somme toute, plus de vraie liberté ; elle a fait peser un joug moins lourd sur l'âme humaine; mais il est des vertus viriles dont Rome semble avoir gardé le secret. A l'époque orageuse de ses premières guerres et de ses luttes intestines, on voit chez elle des caractères. Les civilisations commençantes en ont souvent, je le sais ; il y a dans l'état d'un peuple encore farouche, que les raffinements sociaux n'ont pas amolli, un degré de vigueur naïve'qui se transforme aisément en héroïsme si l'amour du pays

vient se joindre au mépris de la vie et à l'ignorance des richesses. Les Gaulois, les Germains, ont eu leurs grands hommes comme les Romains, à cette différence près qu'aucun Tite-Live n'est venu leur donner l'immortalité. Je crois même qu'en cherchant bien, on trouverait parmi les Peaux-Rouges de l'Amérique des traits de vaillance, de force d'âme vis-à-vis de la douleur, de dévouement à la cause commune, tels que la sauvagerie a continué de les enfanter.

Par de tels rapprochements je ne cherche pas à rabaisser les vertus romaines, dont la source est évidemment plus haute et qui m'inspirent une sincère admiration ; mais je proteste contre les conclusions hâtives qui tendraient à confondre l'indépendance morale avec la force. La force est et demeure le nom de Rome. El ce n'est point là un nom médiocre : la force est beaucoup, les âmes fortes sont de grand prix, le patriotisme énergique et bien portant des premiers Romains méritera toujours notre respect; néanmoins nous n'avons pas le droit d'oublier que de fermes citoyens ne sont pas toujours des hommes complets, que la vie privée est quelque chose, que la conscience est quelque chose, que l'individu est quelque chose, que la famille est quelque chose, que l'antiquité romaine a trouvé le moyen de maintenir bien des servitudes au sein de sa bruyante liberté.

Quant aux mœurs des premiers temps, elles nous inspirent plus d'estime que de sympathie. Rome primitive honorait ses matrones, elle ignorait les chaudes affections de famille. Vienne la fin de son âge d'or dont les guerres puniques ont été le couronnement, aussitôt une corruption effroyable se développera. Qui lui fe-

rait obstacle? Les saintes tendresses? Rome les ignore. Les croyances? Rome n'a que des rites.

Ces rîtes ne tardent pas à être tournés en moquerie. Ennius et Plaute, en attendant Lucrèce, disent leur fait aux dieux infâmes empruntés à l'Olympe grec. En vain Caton fait chasser Carnéade , le mépris des vieilles superstitions entre de partout. Lorsque Rome se mit à parler grec, lorsque toute maison qui se respectait eut son philosophe grec à demeure, les traditions s'ébranlèrent. Ce fut le commencement de la fin : les peuples qui ont pris la tradition pour la religion sont perdus le jour où ils s'avisent de raisonner.

L'effondrement fut complet; tandis que Rome faisait la conquête du monde, le monde prenait sa revanche; la vieille austérité n'était plus de mise au sein de tant de richesses; l'ancienne vertu Yen fuyait épouvantée, le jour où Scipion, le chef de la noblesse et des esprits délicats, refusait avec une magnifique insolence de rendre les comptes de sa gestion. Quant aux mœurs, on sut à quoi s'en tenir lorsqu'éclata tout d'un coup l'horrible affaire des Bacchanales. De honteux mystères se célébraient sur l'Aventin, les initiés y appliquaient sans pudeur leur doctrine : « Rien n'est mal. » Sept mille coupables furent condamnés; plus de la moitié subit la mort; par une application du droit des chefs de famille, les pères et les maris firent périr leurs filles et leurs femmes dans l'intérieur des maisons.

Quelle lueur sinistre projetée sur la société romaine ! Ses vertus avaient péri ; il ne lui restait plus que ce<jui était indélébile en elle, sa dureté. Les années suivantes, on condamna plus de deux mille empoisonneurs. Puis, i] ' 'ilut faire des lois contre la passion égoïste et dépra-

vée du célibat. Pais, le despotisme, qui avait toujours résidé au fond de cette société, acheva de monter à la surface.

Lorsque le dernier des Gracques, Caïus, abandonné par le peuple pour lequel il allait mourir, demanda à Diane que ce peuple ne fût jamais libre, il prononça une malédiction que l'histoire entière de Rome semble avoir eu mission d'accomplir.

La république avait eu des années de liberté. La lutte des plébéiens et des patriciens avait été une grande école : le peuple et le sénat avaient appris à poursuivre un dessein, à combattre, à persévérer; l'éloquence politique était née. Je comprends l'enthousiasme qu'un tel spectacle inspire à Montesquieu et à Machiavel.

Les patriciens et les plébéiens, ce sont deux peuples; les Latins contre les Sabins, le forum contre la curie, voilà la forme sous laquelle apparaît la vie publique de Rome. Les patriciens ont tout; il s'agit pour les plébéiens de tout conquérir. — Les patriciens seuls se marient régulièrement ; on renversera ce monstrueux monopole du mariage et de la famille. Les patriciens seuls possèdent les sacerdoces et les formules sacrées ; on forcera, au nom du peuple, les portes de la religion. Les patriciens seuls gouvernent; on leur arrachera d'abord le tribunat, puis les charges militaires, puis le consulat lui-même. La nation étrangère et sujette s'élèvera peu à peu au niveau de la nation aristocratique. Mais que d'efforts pour transformer ces clients en citoyens, cette populace en peuple !

L'histoire de ces combats est l'histoire de la liberté; toute liberté est un combat. A Rome l'antagonisme des

patriciens et des plébéiens se compliquait d'un autre antagonisme, celui des riches et des pauvres. Les riches pouvaient disposer de la liberté et de la vie de leurs débiteurs insolvables , il en résulta des atrocités dont le peuple eut grand' peine à avoir raison. Retiré sur son Avéntin, il menaçait le sénat de ses colères. On discutait, le sénat accordait quelque chose, le peuple montait d'un degré, en attendant l'occasion de monter encore.

Noble lutte en définitive, glorieux apprentissage du gouvernement du pays par le pays. L'esprit pratique de cette nation se retrouvait aux heures mêmes de la passion la plus vive. Ne poussant rien à l'extrême, sachant céder et transiger, sachant aussi se réconcilier avec l'adversaire du dedans pour combattre l'ennemi du dehors \ les Romains semblaient posséder le génie de la liberté politique. Et pourtant qui ne sourirait a-u seul rapprochement de ces deux mots : libéralisme et Rome? Rome a eu des libertés; elle n'a jamais eu la liberté, elle n'a jamais été libérale. Le respect de l'individu, la diminution du rôle de l'État, la religion et l'éducation soustraites à l'action du gouvernement, tout ce qui fait aujourd'hui le fond de notre foi libérale est en opposition directe avec les instincts de la race latine. Elle aime à administrer, à gouverner, à codifier, à conquérir; elle sacrifie les parties à l'ensemble et les hommes à la nation; si les institutions sont républicaines, elle s'imagine que le pays est libre.

Le pays ne le fut pas longtemps, même sous le titre de république, que les Césars eurent soin d'ailleurs de

1. Une de ces réconciliations eut lieu lors du siège de Véies.

conserver. Qu'importaient les institutions, je le demande, lorsque les clients venaient chaque matin recevoir les aumônes et les ordres politiques de leurs patrons, lorsque le peuple entier se mettait à vivre de distributions publiques? Qu'il y eût un sénat, des consuls, des tribuns du peuple , des discours et des élections, le beau profit! Panem et circenses, du pain et les jeux du cirque! voilà le dernier cri, le dernier droit, voilà la dernière liberté du peuple romain. La liberté du cirque, il ne se la laissera pas enlever.

Et qui songerait à la lui prendre? L'Empire survint, comme une nécessité peut-être, en tous cas commè une conclusion logique et inévitable. Quand la liberté n'est plus dans les mœurs, on ne la maintient pas longtemps dans les lois. Je suis avec Pompée contre César, mais je ne me fais pas l'illusion, de croire que le triomphe du sénat eût été celui de la liberté. La liberté était morte et depuis longtemps, lorsque les Césars communiquèrent au monde la notification officielle de sa mort.

Au reste, ces notifications officielles ont leur gravité, le despotisme se donne plus aisément carrière quand les mots ont été mis en harmonie avec les choses et quand il est bien reconnu que tous les droits ont disparu. Alors commencent pour certains esprits les délices d'un état social qui assure la tranquillité intérieure et dispense les citoyens des fatigues de la liberté *.

1. Jo recommando au lecteur cette phrase souvent citée sur le gouvernement d'Auguste et de ses successeurs : « Jamais l'homme qui ne sait pas s'occuper de politique n'avait vécu plus à l'aise. » Et celle-ci : « Les républiques de l'antiquité, où chacun était forcé de s'occuper des querelles de partis étaient des séjours fort incommodes. On y était sans cesse dérangé, proscrit. » — Pour vivre

Les orages désormais ne sont plus de ceux qui troublent les gens préoccupés de leur repos. On fait beaucoup de guerres; les légions proclament beaucoup d'empereurs ; elles en tuent beaucoup aussi Enfin le jour arrive où, de même que l'Empire était sorti logiquement de la guerre civile, de même le byzantinisme sort de l'Empire. Dioclétien introduit le cérémonial asiatique, la cour, les charges honorifiques, l'agenouillement devant le monarque. En même temps, le nivellement s'achève; le génie administratif complète son œuvre, les derniers atomes de liberté disparaissent, et Rome lègue au monde cette merveille qui a peut-être des admirateurs, l'égalité sous le despotisme.

Si nous cherchons maintenant à résumer nos impressions sur Rome, il nous sera facile, ce me semble, de faire la part du bien et celle du mal.

Voici un sage peuple, qui ne se noie pas dans les rêves; il est vierge de philosophie et d'abstractions; il a toutes les qualités estimables qui constituent la solidité. — Gagner du terrain, vaincre et s'assimiler les autres nations, faire des lois, gouverner, tel est son lot, Virgile le lui a dit : « Toi, Romain, souviens-toi que ta charge est de régir les peuples. »

Tu regere imperio populos, Romane, mémento.

Le nom de Virgile nous rappelle que Rome a enfanté

à l'aise et ne pas être dérangé, l'absolutisme a du bon ; encore ne m'y fierais-je pas.

1 . Prenez les quatre-vingts années qui précèdent Constantin et comptez les empereurs qui tiennent dans cet espace de temps ; puis cherchez combien il y en a qui n'aient pas péri dé mort violente.

des poètes. Fait étrange et qui est à sa gloire, elle a eu son grand siècle littéraire. Au contact de la Grèce, car il n'y arien avant, legénie romain s'éveille. S'il imite souvent, s'il a rarement le souffle des inspirations généreuses et pures, si Plaute, Ovide, Horace, Virgile luimême, ne sont pas des maîtres qui enseignent le chemin de la vertu, il ne faut pas oublier que Rome a possédé son Tacite et que, sur le terrain de l'histoire, mieux approprié à sa nature, elle a laissé des modèles immortels.

Puis, est-ce tradition classique ou préjugé de collège? je ne sais; il me semble que les anciens (et sous ce terme je réunis les Romains et les Grecs) ont en eux une chose qui méritera toujours notre admiration : ils sont vrais. La grande simplicité ne se trouve guère que là; j'entends avant l'époque des déclamateurs, des Pline, des Sénèque et des Lucain. Ne pas se farder, c'est le secret de rester jeune ; l'éternelle jeunesse des Grecs et des Latins n'a pas d'autre cause.

La vie publique des Romains a eu de magnifiques côtés. Qui se rappellerait sans émotion ces époques de luttes, d'énergie et d'éloquence1? Qui regarderait sans émotion ce forum, cette tribune aux harangues, ce sénat, ce mont Aventin? Soyons justes, même envers l'unité romaine ; nous ne l'aimons pas, elle nous apparaît comme l'ennemie du libéralisme, et pourtant nous ne saurions nier sa grandeur.

L'unité romaine a le même caractère que les monu-

I . Littérairement, Rome n'a rien eu, selon moi, de plus grand que son éloquence. Notez que la littérature de tribune est le privilège des peuples libres. La liberté romaine a donc été réelle, eu dépit de ses lacunes.

ments dont elle a couvert le monde connu : elle est lourde et indestructible. Rome a bâti un édifice politique dans lequel cent millions d'hommes ont vécu en paix. Et cela a duré des siècles, et cette uniformité qui s'est emparée alors de la terre a passé son niveau sur toutes choses : l'univers entier a appris le latin, a accepté le droit romain, a donné à ses dieux des costumes et des noms empruntés à Rome.

Le même peuple qui avait inventé la légion, c'est-àdire l'unité militaire, a inventé l'administration, c'esl-àdire l'unité politique. Les Romains ont été nos maîtres dans l'art de centraliser, de régulariser, de patroner, de supprimer une à une les velléités d'indépendance individuelle. Aussi qu'arrive-t-il ? Leur unité est si fortement construite qu'elle survit à Rome elle-même et que, debout au sein de la marée envahissante des barbares, elle continue à abriter, comme une forte tour, le dépôt de la civilisation antique qui lui a été confié. Elle a conservé et nous a transmis non-seulement les lois et les livres, mais jusqu'au génie du monde latin. A mon avis, c'est trop de la moitié.

Le génie du monde latin n'est pas le génie de la liberté. Entre le latinisme et l'individu, c'est une guerre à mort. Cette guerre a duré autant que Rome; elle a continué après Rome, elle se poursuit encore, et le libéralisme ne triomphera chez nous que quand le latinisme sera vaincu.

Bien des gens s'en étonnent, ayant cru, sur la foi de nos traditions, que Rome, qui a eu la vigueur, a eu par cela même l'indépendance morale; méprise étrange qu'il importe de faire cesser.

Gardons-nous, je le redis encore, de confondre avec

l'indépendance, cette énergie native qui distingue les époques un peu sauvages. Faudra-t-il admirer comme le type suprême de l'indépendance l'Indien d'Amérique, qui ne se courbe devant personne et qui, parcourant les solitudes sur le dos de son cheval, traînant à sa suite les misérables femmes de son wigwam , impitoyable, avide de verser le sang et de ramasser des chevelures, ne prend conseil que de lui-même et marche dans le sentiment de sa liberté? Faudra-t-il dire que le moyen âge a été l'époque des grands caractères, parce qu'alors chaque seigneur, souverain sur son domaine, pillant et rançonnant à son gré, ne craignait ni lois ni juges derrière les murailles de son château? Ou bien, ironsnous chercher nos modèles chez les gens que n'ont pas amollis les affections de famille? Un mamelouk acheté enfant, marié au hasard, n'ayant personne à aimer ou à pleurer, nous fournira-t-il ce type que nous cherchons de l'homme vraiment maître de lui ?

Toutes ces indépendances sont doublées de servitudes. Ces hommes libres sont esclaves de leur orgueil et de leurs passions, esclaves de leur liberté. Ce n'est pas en diminuant la vie, en brisant les liens, en supprimant les affections et les devoirs, en sacrifiant l'ordre et les lois, en noyant la société dans l'anarchie, que Dieu crée les véritables indépendances. Nous prendrions la liberté en haine, et nous aurions raison, ti elle se confondait avec la brutalité.

Il n'en est rien, absolument rien. Un Pierre le Grand, un Frédéric-Guillaume Ier de Prusse, un Brutusmême, ne nous font pas l'effet d'hommes libres parce qu'ils sont rudes et grossiers, parce qu'ils battent ou tuent leurs enfants. iNotre idéal ne se trouve pas au temps i. 17

des héros, des demi-dieux et des bandits , et nous tenons la monarchie administrative, si déplaisante soitelle, pour un grand progrès libéral sur le moyen âge. Le règne de la violence,- quelque relief qu'il donne à certaines natures sans frein, sera toujours le contraire du règne de la liberté.

J'insiste, parce que la morale est ici en cause. Si l'on affranchissait son âme et sa vie en s'affranchissant des devoirs, des règles, de la politesse et des égards, l'égoïsme serait un affranchissement. On sait ce qu'il en est! Lorsque je cherche dans mes souvenirs, je ne rencontre pas d'esclaves plus courbés sous leur chaîne que certains rustres qui allaient leur chemin sans s'inquiéter de personne, sans rien aimer ni rien respecter, sans rien apprendre aussi, fiers d'avoir débarrassé leur vie des gênes qui fatiguent les autres mortels, vrais pots de fer à rencontre desquels les pots de lerre n'avaient pas beau jeu; et si quelqu'un éveille au contraire en moi l'idée d'une âme noblement affranchie, capable de résistance au mal et de dévouement fidèle aux bonnes causes vaincues, c'est tel homme bon, doux, délicat, sympathique, chercheur de vérités et surtout chercheur de devoirs, auquel manquait d'une manière absolue la fausse indépendance des manants. Oui, elle se justifie dans l'appréciation des caractères individuels comme dans les jugements que nous avons à porter sur les nations, la haine instinctive que la force brutale nous inspire.

Inutile de dire en quoi ces réflexions s'appliquent à l'histoire romaine. De vigoureux caractères s'y déploient, les consulaires pauvres du commencement et les stoïciens héroïques de la fin lui font un cadre

merveilleux. Mais dans le cadre quel tableau avonsnous aperçu ? Rome a-t-elle eu quelque chose de cette vie libérale dont notre monde moderne entre peu à peu en possession? A-t-elle tiboli l'esclavage? A-t-elle émancipé les consciences? A-t-elle enfanté des âmes libres, c'est-à-dire appartenant à la vérité, ne pouvant servir que la vérité, prêtes au besoin à souffrir et à mourir pour la vérité? A-t-elle entrevu, même de loin, cette indépendance suprême, qui réside au plus profond du cœur, qui se fortifie dans l'asile inviolé de la famille, et qui refuse de livrer à l'État la moindre parcelle du domaine réservé à l'individu?

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