‹ La liberté morale (volume 3)Chapitre 93 sur 196 · Corinthiens, vit · texte numérisé non relu

Corinthiens, vit

tholiques, nous prenons volontiers des directeurs. Fermer les yeux; faire un beau jour une fin; adopter la foi du charbonnier; se précipiter tête baissée dans une conviction toute formulée; croire sur la parole d'autrui, du curé, du pasteur, de tel chrétien en renom; secouer cette gêne, odieuse entre toutes, la responsabilité de la vie, le gouvernement de la pensée; parvenir à l'état bienheureux des gens qui sont régis, sauvés par procuration, qui endossent l'uniforme et sont dans l'Église comme à la caserne ou au couvent; tel est l'idéal, non pas des pieux, mais des sceptiques, qui veulent du moins, s'ils acceptent une religion, que cela ne leur coûte pas une recherche sérieuse et un effort.

Être administrés, c'est notre passion : qui administrera mon âme? est-ce que je suis théologien? est-ce que l'interprétation des Écritures est ma besogne ? est-ce que je n'ai pas autre chose à faire? est-ce que le plus sûr n'est pas de m'en remettre à un homme du métier , à un saint homme , qui me conduira mieux que je ne me conduirais moi-même? — On sait avec quelle ardeur M. Renan a soutenu cette thèse. « Il est juste et raisonnable, dit-il, que le pasteur qui sait faire vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des consciences, soit plus que le père, plus que l'époux. » Et il place au-dêssus de la famille le mariage spirituel entre la femme et le confident, le guide en Jésus, que l'Église lui a donné.

Le sentiment qu'il exprime, nous sommes tous disposés à l'éprouver. Le parti le plus commode, quand on ne veut s'imposer la pénible tâche ni de rompre avec l'Évangile ni de l'admettre soi-même, c'est de décider un beau jour qu'on renonce à rien examiner, qu'on va

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faire le saut périlleux et qu'on donnera charge de soi à autrui. J'ai vu des gens qui déterminaient à l'avance Tépoque de ce changement. Un homme de beaucoup d'esprit me disait un jour : « Quand j'aurai soixantedix ans, je prendrai un bon directeur et je ferai ce qu'il me prescrira de faire. » En attendant l'âge fixé, il se réservait de vivre à sa guise , de ne croire à rien et de laisser dormir d'ennuyeux problèmes dont il était bien sûr, à l'heure dite, de se procurer la solution.

Avec une religion de seconde main , nous recevons plus ou moins une morale de seconde main, et ceci est une profonde déchéance. Qui renonce à gouverner sa pensée et sa vie renonce toujours un peu à écouler sa conscience. Le moins qui nous puisse arriver, c'est qu'à force de nous laisser diriger, nous perdions la force de nous diriger nous-mêmes; n'ayant que des convictions d'emprunt, le jour où, par malheur, nous serons forcés de penser pour notre propre compte, nous ne saurons comment nous y prendre ; si le guide nous manque, nous demeurerons éperdus.

L'Évangile, qui nous veut libres et forts, ne nous demande nulle part une renonciation de ce genre. Il nous prend par la main, il nous amène en présence de Dieu et de sa parole. Il ne nous y laisse pas seuls, sans doute, mais c'est un conseiller divin qu'il nous donne pour pénétrer une révélation divine : Dieu accorde le Saint- Esprit « à ceux qui le demandent. »

Ainsi se forment des âmes indépendantes , capables de chercher, de lutter et d'agir. Ne dépendre de personne que de Dieu, porter la responsabilité de sa conviction et de sa vie, n'obéir qu'aux maîtres légitimes, à la Révélation et la conscience, tel est le vaillant ré-

gïme où nous met l'Évangile. La liberté de penser est à la base des autres libertés; le seul homme libre est celui qui dispose de sa pensée et conserve le gouvernement de soi.

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