CHAPITRE VI
Tout auprès du fatalisme historique vient se placer ie fatalisme personnel. Nous laissons les annales des peuples s'arranger comme elles peuvent; mais quant à nous, nous sommes bien décidément soumis à une nécessité qui nous domine. Que notre libre arbitre existe ou non en théorie, peu importe : en fait, nous nous sentons esclaves.
Ne Tavez-vous jamais entendu prononcer ce triste mot, le mot de la servitude sans remède : Je suis ainsi fait ? — Je suis ainsi fait ! c'est-à-dire prenez-moi tel qne je suis; j'ai renoncé à réagir contre mes erreurs et contre mes vices, à poursuivre virilement l'accomplissement de mes devoirs; j'ai donné ma démission de moimême; je suis ainsi fait.
Dès que le mot fatal a été prononcé, n'attendez plus rien. C'est un homme à la dérive, un vaisseau qui ne gouverne plus et dont les vents et la mer feront tout ce qu'il leur plaira. Plus de luttes, plus de vaillance, aléa jacta est^ l'âme subit sa destinée et suit sa voie.
Ceux qui en sont là ne sont pas seulement les es-
NÉGATION MORiTE.
claves d'autrui, les serviteurs des opinions régnantes et ( des usages reçus; ils sont asservis avant tout par leurs propres défaillances. L'aveu de leur mal leur sert d'ex* ; cuse. Au moyen de cette humilité au rebours, ils se , justifient de tous leurs torts et se rassurent sur toutes | leurs lâchetés. Que voulez-vous ? Ils sont ainsi faits ! — ; Vous me reprochez de ne pas remplir mes devoirs? Je j suis le premier à le dire. Vous pensez que je ne donne ! pas de bonheur autour de moi ? Hélas, non. Vous prétendez que je n'agis pas, que je me laisse aller inerte à ] Taffaissement moral, qu'une vie autrement employée ' ranimerait mon énergie? Je le sais bien. Mais plaignez- i moi, je suis ainsi fait I
Non-seulement il y a des gens qui disent : Je suis ainsi fait. Il y en a qui disent : Je suis ainsi disposé aujourd'hui. Ce n'est plus l'abdication, c'est l'ajournement. Un autre jour on sera admirable, aujourd'hui on est insupportable. Qu'y faire? peut-on se rendre gai quand on est triste, ardent quand on est découragé, sympathique quand on est sec, aimable quand on est maussade?
Oui, on le peut (avec le secours du Seigneur, s'entend) ; on le peut, et on le doit. C'est notre métier icH bas de devenir autres que nous ne sommes et de ne pas nous laisser asservir par nos dispositions du moment. Dieu nous préserve d'étudier sans cesse nos sensations, de tâter en quelque sorte notre pouls, pour savoir si notre santé morale est au point précis où nous devenons capables de quelque chose I Vous ne vous sent&t pas en train? Il ne s'agit pas de cela; vos sensations ne
règlent pas vos obligations, et quand on n'est pas en train, il faut s'y mettre.
11 le faut, sous peine de tomber dans un état de dé- KUté maladive. Il est des artistes et des poètes qui attendent toujours « leur heure. » Il est des maris qui se réservent d*être charmants une autre fois. Il est des enfants qui se disent qu'ils seront très-sages quand leur sottise actuelle sera passée, une sottise dont ils ne sont pas les maîtres. Il est des chrétiens qui font tout juste le même raisonnement et qui se mettront à Tœuvre sans faute dès que le courage leur sera revenu. Il est des hommes qui n'attendent qu'une éclaircie dans leur ciel pour se mettre en route et entrer enfin dans ce beau pays des dévouements rêvés, où vraiment on ne peut aller quand il fait si sombre au fond du cœur.
J'indique, je n'appuie pas; ce sont choses connues; il n'est personne, je le crains, qui n'ait passé par là. Revenons plutôt au fond même de la théorie fataliste qui est en train de nous affaiblir pour nous asservir.
Elle nous donne un maître, notre tempérament. Nous ne nous sommes pas faits ; tels nous sommes, tels nous resterons. Que pouvons-nous sur notre humeur? Les violents seront violents, les doux seront doux, les dépravés seront dépravés, les purs seront purs; nous ne saurions changer cela.
Sommes-nous des machines, ou sommes-nous des êtres moraux et responsables? Voilà ce que je me permettrai de demander, et quelque chose en nous répond. Non, la fatalité physique ne supprime pas notre libre arbitre. On peut nous construire une morale où les crimes ne soient plus qu'une maladie, quand ils ne sont
pas en outre un héritage ; on peut nous faire une hîs^ toire où les questions de santé occupent une telle place qu'elles n'en laissent plus aux questions de liberté; la conscience n'en persistera pas moins à protester contre l'homme-machine.
Autrefois les théoriciens de la servitude se donnaient la peine d'édifier des systèmes ingénieux : Spinosa, appliquant la géométrie à notre âme, déduisait de son essence tous les phénomènes de la vie morale ; Leibnitz fa sait de l'âme et du corps deux mécanismes qui marchaient d'accord, ayant été montés à la même heure, par la même main, et dont r harmonie préétablie ne laissait, semble-t-il, aucun rôle au libre arbitre. Aujourd'hui on procède plus simplement; on marche droit au but. La liberté vous gêne? nous la retrancherons. L'homme moral risquerait d'être responsable? nous le nierons. Cela ôté, il nous restera... le tempérament.
Le tempérament est l'excuse des lâches. Il nous permet d'esquiver tous les problèmes et tous les devoirs. — Il y a des hommes portés à la piété, c'est très-bien, moi je n'y suis pas enclin ; chacun son tempérament! Il y a des hommes qui aiment à visiter les pauvres et les malades, moi cela me répugne; chacun son tempérament 1 II y a des hommes qui ont l'esprit de famille, moi je m'ennuie au logis; chacun son tempérament! Il y des hommes qui ont le goût des affaires publiques, moi je me sens mauvais citoyen ; chacun son tempérament!
Ici, comme on le voit, ce n'est pas la vigueur de l'âme qui est seule en jeu, la morale en personne est compromise et ruinée.
Quant à la liberté, si le tempérament nous gouverne»
il convient d'en faire notre deuil. — Voici de nobles natures, généreuses, indépendantes; en voici qui sont serviles et corrompues; c'est un fait, rien de plus, et un fait qui ne peutchanger. J*ai les idées, les habitudes, les défauts de ma nature; plaignez-moi, mais ne me demandez pas de prendre les vertus de la vôtre. Il y a de la place ici-bas pour les natures pieuses et pour les na^ tures mondaines, pour les natures dévouées et pour les natures égoïste^ ; l'essentiel est de ne pas imposer aux unes ce qui ne convient qu'aux autres.
A mesure que nous descendons ce chemin, si fréquenté aujourd'hui, du matérialisme et de la science «oi-disant positive, nous perdons de vue l'habitante des lieux hauts, la liberté. Nous nous enfonçons dans le bourbier des choses fatales ; nous ne sommes plus que des combinaisons d'atomes subissant des combinaisons de circonstances et obéissant à la loi d'un développement forcé. Que devient notre libre arbitre, comme le dit quelque part M. Paul Janet, « si la vie est un enchai^ nement déterminé de phénomènes» tels que, l'un étan? donné, l'autre s^ensuive toujours? »
C'est la physiologie qui essaye d'envahir les terres de la morale. Que la morale se défende donc; qu'elle fasse tête à l'ennemi ; qu'elle monte sur le rempart qui sépare les deux domaines, le domaine de la nature où règne la nécessité, le domaine de la morale où règne la liberté I
Il faut en revenir à la morale. La morale est le grand chemin de la métaphysique; ceux qui n'ont pas commencé par regarder attentivement en eux-mêmes risquent de voir très-mal ce qui se passe ailleurs, n. 5
Et que voyons-nous en nous-mêmes? Deux choses très-claires et très-distinctes : notrepersonnalité et notre libre arbitre. Or toute saine philo3ophîe est contenue en germe dans cette double observation. Vienne le matérialisme avec sa physiologie, vienne l'idéalisme avec sa logique, la morale ne laissera pas entamer son empire, appuyée qu'elle est sur le moi personnel et libre.
Regardons où il fait clair, c'est-à-dire dans notre conscience, avant de r^arder où il fait obscur, kllons du connu à l'inconnu, de la psychologie aux branches plus hautes de la philosophie. Une fois que l'homme s'est vu comme cause, comme cause personnelle, comme cause qui pense, qui sent et qui veut, il a compris que la pensée et la volonté ont leur rôle ici-bas, et qu'on n'efface pas plus notre responsabilité par le tempérament qu'on n'efface le Dieu vivant par les lois de la nature *.
1. Cette bataiUe de la psychologie contre la physiologie a été Uyréo naguère par M. Lévôque, dans un travail très-remarque.