‹ La liberté moraleChapitre 14 sur 122 · L UTILITARISME · texte numérisé non relu

L UTILITARISME

du devoir était restée debout en moi. Des leçons reçues dans mon enfance ma jeunesse avait du moins conservé celle-là. Il m'était impossible de méconnaître l'obligation morale. Et comment là refaire avec Tutililé? J'essayais, à la suite de mon maître : j'entassais l'utilité immédiate et l'utilité lointaine; j'ajoutais l'utilité générale ; mais toutes ces utilités mises dans l'alambic ne me donnaient pas un atome de devoir. — Pourquoi me sentirais-je tenu de faire ce qui me sera utile pendant toute ma vie, plutôt que ce qui me sera utile aujourd'hui? Pourquoi me sentirais-je tenu de faire ce qui sera utile à l'ensemble des hommes, plutôt que ce qui m'est utile à moi seul? Pourquoi, s'il n'y a pas un devoir? Je choisis mal? A la bonne heure! J'obéis à l'égoîsme mal entendu? Et de quel droit l'égoïsme bien entendu ferait-il la leçon à l'égoïsme mal entendu? Tant que vous me tenez sur le terrain de l'égoïsme, et Bentham ne veut pas en sortir, vous pouvez blâmer mon ignorance ou ma maladresse, vous ne pouvez m'accuser de mal faire.

Depuis lors, j'ai fermé Bentham et j'ai juré de ne plus le rouvrir. Je l'avoue même, j'ai conservé une rancune à l'endroit de certaine école dont le libéralisme terre à terre ressemble beaucoup trop, selon moi, à un compte de profits et pertes. Tout en adoptant dès la première heure et au temps de leur impopularité ces doctrines des économistes auxquelles nous devons la liberté du commerce, je leur en ai voulu de se renfermer trop souvent dans les étroites traditions de Tutilitarisme. L'écononiie politique se calomnie elle-même quand elle a l'air de tout subordonner à l'utile; elle pense à autre chose qu'au bon marché, et ses plus grands bénéfices

ne sont pas de ceux qui figurent dans un Mlan. Elle abaisse les barrières internationales, elle prépare pour nos arrière-neveux la venue d'un régime de paix, elle répare de grandes injustices; enfin elle tend la main aux autres libertés, elle est un des accords de cette harmonie sociale que Bastiat a dignement célébrée. Mais Bastiat, lui, n'était pas un élève de Bentham.

Avant Bentham j'aurais dû dter La Bochefoucauld. Chez lui Taoïsme occupe bien cairément la première place, toute la place. Écoutez-le :

(( Les vertus se perdent dans l'intérêt, comme les fleuves dans la mer. » — « La vertu n'irait pas si loin, si la vanité ne lui tenait compagnie. » — « Les vices entrent dans la composition des vertus, comme les poisons entrent dans la composition des remèdes. »

La Rochefoucauld, on le sait, ne s'en tient pas à ces généralités; il prend une à une nos vertus, nos tendresses, et dans chacune d'elles il nous montre la recherche de l'utile. — « L'amitié la plus désintéressée n'est qu'un commerce où notre amour-propre se pvopose toujours quelque chose à gagner. » — « Il n'y a pas de passion où l'amour de soi-même règne si puissamment que dans l'amour. »

La reconnaissance y passe à son tour : elle entretient le commerce des hommes. Et l'admiration : on ne loue que pour être loué. Je me demande en vérité si cet Épicure, contre lequel proteste avec raison depuis tant de siècles la conscience indignée du genre humain, a été plus loin que La Rochefoucauld et que Bentham. Épicure, qui du reste était personnellement un fort honnête homme» désintéressé, généreux, patient au.

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