CHAPITRE II l'égoismb
Délivre-moi du mal I o/est-à-dîre dérivre-moî de moi-même. Si la délivrance du mal renferme toutes les délivrances, on peut dire que Tégoïsme renferme tous les péchés.
Aussi quelle servitude il crée I Penser à soi, encore à soi, toujours à soi, se chercher et se trouver jusque dans les œuvres de dévouement et de charité, s'enfermer dans l'étroit cachot des préoccupations person* nelles, ne jamais respirer une bouffée d'air libre, ne jamais connaître un de ces élans désintéressés qui portent si haut les nobles âmes, telle est la condition des égoïstes.
Gomme je n'ai aucunement l'intention de faire leur monographie, j'écarte (le lecteur m'en saura gré) tous les développements où je pourrais entrer. Contentonsnous, à titre d'exemple, de prendre la classe plus inoTfensive des égoïstes^ ceux qui, doués d'ailleurs lé plus souvent de diverses vertus, s'abandonnent à la fatale et douloureuse volupté des analyses intérieures. Ils s'étu* dient, ils se contemplent ; je ne dis pas qu'ils s'admirent, mais ils ne se perdent pas de vue. La loupe en main,
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ils se regardent da matin au soir, attentifs à leurs sensations, constatant leurs souffrances, les difficultés accumulées sur leur route, les amertumes de leur destinée, les impuissances qui sont en eux.
Et ils deviennent impuissants, en effet. Égoïstes sans le savoir, incapables de soulever le fardeau de ce moi qui les écrase, ils ont décidément cessé d'avancer et d'agir. La vie simple, la lutte énergique, ne sont plus leur &it. Nous ne sommes simples et forts qu*à la condition de sortir de nous ; or Tégoïsme raffiné dont jo parle ne permet pas de tels écarts.
Sous son influence énervante, tout se tourne contre les virilités de Tâme et de la vie. L'examen de conscience, qui devrait être Toccasion des résolutions vigoureuses, devient le prétexte des mauvaises mélancolies où se plidt notre lâcheté. L*humiliation des fautes commises, au lieu d'amener la détermination de travailler à ne les plus commettre, produit la renonciation à la lutte et la suppression de Téducation personnelle. La prière se change en élégie, en plainte, presque en accusation dirigée contre Dieu. Les souvenirs du passé servent à construire une destinée imaginaire dont les diflScultés exceptionnelles semblent avoir été combinées à dessein pour réduire au désespoir le malheureux auquel elle est échue. Les regards jetés sur l'avenir n'y découvrent ni un rayon d'espérance, ni une chance de 'relèvement, ni un devoir à remplir, ni un progrès à réaliser.
Avec la préoccupation de nous-mêmes, notre vie, où s'offrent de partout à nous tant de chances de faire le bien, est frappée de stérilité. On dirait un de ces enchantements dont parlent les contes dd fées i tant que du-
rera le charme, je veux dire tant gue nous continuerons à ne contempler que nous, Tengourdissement fatal se prolongera. Parfois nous secouons notre léthargie , nos yeux se dirigent avec ardeur du côté de la lumière et de la liberté; mais cette ardeur tombe vite, car le moi a repris sa place, toute la place : nous n'apercevons plus rien qu'au travers du moi.
C'est le juste châtimeht de Tégoïsme qu'il ne puisse rien faire de véritablement bon. Les plus pobles desseins, si nous les accomplissons en vue de nous, se dénaturent sur-le-champ. Certaines entreprises louables et utiles se concilient à merveille avec les tendances égoïstes que je m'efforce de décrire; seulement ditesmoi ce qu'elles valent au point de vue moral ! Sous l'obsession des rêveries malsaines qui nous envahissent de partout, nous finissons par être comme encombrés de nous-mêmes. Dès lors nos dévouements ne sont plus des dévouements, car nous nous regardons nous dévouer. Je dis plus, nos joies ne sont plus des joies, car nous nous regardons jouir; nos douleurs ne sont plus des douleurs, car nous nous regardons pleurer.
Étrange influence du moi, qui m'empêche d'être moi et qui ôte toute réalité à mes actes ! Étrange esclavage, être esclave de moi! Esclavage sans espoir, aussi longtemps du moins que je demeure enfermé dans ce cercle vicieux : plus je me cherche moi-même, plus je ' suis esclave; plus je suis esclave, plus je me cherche moi-même.
Le lecteur comprend pourquoi nous avons choisi cette forme de l'égoïsme. Précisément parce qu'elle est