LA VÉNÉRATION DES COTERIES
Il faut maintenant que nous considérions la critique sous la forme qu*elle adopte chaque jour davantage. La critique organisée en coterie est un des plus durs instruments de servitude qui aient jamais fonctionné ici-bas. — Les journaux ont un grand et légitime rôle à remplir; que les partis politiques, que les croyances philosophiques, littéraires ou religieuses s'assurent des organes, je suis certes loin de m*en étonner. Mais pourquoi (du parti descend-on parfois à la coterie? Comment en vient-on à enfanter une critique (je me renferme dans cet aspect du sujet) qui le plus souvent obéit aux mots d'ordre, proscrit ceux-ci, acclame ceux-là, sans lire en quelque sorte ni les uns ni les autres?
Encore si, en attaquant les écrits ou les personnes, on attaquait les opinions! Ce serait du moins Tesprit de parti qui* se donnerait carrière. Non , ce n'est pas cela. La camaraderie pure et simple, voilà ce que nous pratiquons d'ordinaire. Nos amitiés et nos inimitiés sont rarement fondées sur des principes.
En d'autres termes, ceci est presque proclamé partout, à haute et intelligible voix : sous peine de ne
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rien être et de ne réussir en rien , il convient d'entrer dans une coterie. S'assouplir, prendre le mot de passe, écarter les convictions trop raides et les allures trop fières , tel est le procédé en dehors duquel on risque fort son avenir.
Les coteries et leurs organes sont les tyrans du m* siècle. Ce ne sont pas les seuls, bien entendu ; mais ce ne sont pas les moins impitoyables. Nos coteries font autant d'esclaves que Louis XIV en a fait dans son temps. Nos maîtres s'entourent de courtisans aussi plats et aussi soumis que les anciens. De même qu'un jeune homme qui voulait parvenir sous la monarchie absolue savait jusqu'où il était nécessaire de courber Téchine pour s'assurer des protecteurs, de même aujourd'hui, et l'échiné non moins courbée, le jeune homme frappe à la porte d'une coterie. Il sait, tout comme son prédécesseur de l'ancien régime, que l'indépendance coûte cher.
Sans doute elle est la grande route des vrais succès ; sans doute, au milieu et en dépit des coteries, la forte voix de la vraie opinion finit par dominer; sans doute les hommes libres, en fin de compte, sont ceux qui laissent ici-bas la trace la plus profonde. Mais cette trace est ensanglantée d'ordinaire, et l'on voit bien que ceux qui ont passé par là n'ont pas reculé devant la douleur.
Beaucoup reculent et deviennent serviles. Comme l'originalité ne se pardonne qu'à la longue et lorsqu'elle a conquis sa place à la sueur de son front, comme les âmes indépendantes et les esprits de franche allure sont des monstres que toutes les coteries redoutent instinc- Uvement, il en résulte que les débuts sont rudes pour
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l*homme étrange qui a la prétention de rester soi. Les plus modérés le mettent en quarantaine; d'autres lui interdisent Teau et le feu. II ne faut pas que de telles gens réussissent; ce serait de trop mauvais exemple!
La puissance des coteries est grande. Quoique j'en connaisse, Dieu merci, de plus grandes, je ne nierai pas qu'on ne parvienne à accabler plus d'un esprit généreux sous l'oppression prolongée des anathèmes, du silence, du dédain, de la violence des adversaires et du découragement des amis.
Il vaut la peine de montrer comment cette énorme et perpétuelle tentation de servilité se produit au milieu des hommes.
A force de nommer les uns et d'ignorer les autres, à force de prôner ceux-ci et de mépriser ceux-là, on produit des effets qui s'étendent bien au delà des frontières de la coterie et qui envahissent jusqu'au vrai public. Que de fois j'ai vu celai L'impression naïve du vrai public était sympathique, il aimait, il adoptait un livre, quand tout d'un coup, des arrêts solennels ont été prononcés. Alors la masse des gens qui n'ont d'opinion que celle qu'il faut avoir se détache en grande hâte. Le changement de front s'opère parfois avec l'ensemble d'un mouvement sur un champ de manœuvre.
C'est horrible : l'abdication du jugement personnel, lorsqu'elle est poussée jusque-là, ne prouve que trop à quel point l'esprit de liberté a fléchi devant l'esprJt de coterie. — Et il va sans dire que l'habitude de prendre une cocarde, de revêtir un uniforme, de s'enrégî* menter et d'obéir aux commandements, s'applique à de bien autres choses que les livres. Si j'ai pris cet
exemple, facile à mettre en lumière, je n'ai pas oublié que Faction des coteries s*étend à tout. Qu'il s'agisse de porter un jugement sur un acte, ou sur une opinion, ou sur une personne, la direction du chef de file sera suivie infailliblement par le grand nombre. Et Ton se plaint de notre individualisme ! Et Ton affirme que nous ne sommes pas gouvernables! Nous le sommes trop, et c'est pour cela que rien ne tient chez nous* Avec plus d'Indépendance nous aurions plus de stabilité; on ne bâtit pas avec du sable.
Je le répète, le mot d'ordre des partis peut ne pas exclure toute liberté ; les intolérances d'opinions peuvent avoir.leur excuse; Je conçois qu'il y ait des gens déterminés à n'aimer que les leurs, à ne voir que les leurs, à ne lire que les leurs, à vivre entre eux, entre purs, à se confiner dans leur petit cercle d'idées, à ignorer absolument et systématiquement ce qui s'en éloigne. Sans doute agir ainsi, c*est condamner son esprit, son âme et sa vie à une réelle servitude, c'est s'enfermer dans son étroitesse , c'est renoncer une fois pour toutes à la lumière, au progrès, à la vérité, et par-dessus le marché à la justice; pourtant cette servitude-là n'est point ignoble, elle a à sa base une conviction, elle est sincère et peut être digne de respect.
La servitude que créent les coteries est d'une nature bien plus basse. Des vanités qui se satisfont, des jalousies qui travaillent dans l'ombre, surtout le besoin de châtier, de décourager les indépendances, voilà ce qu'il y a chez elles. Quoique chaque coterie se groupe autour d'un principe et le défende parfois ardemment, le premier principe de ses adhérents est toujours de croire eu elle et de lui obéir les yeux fermés.
Aussi ses haines sans merci poursuivent-elles ceux qui partagent ses convictions et qui ont Tinexplicable tort de les défendre avec indépendance ; entre l'indépendance et la coterie c'est une guerre à mort. Nous n'avons pas de plus grands ennemis que les nôtres» quand ils ne sont pas de notre coterie. On dirait alors que notre cause a trop d'amis dévoués, trop d'âmes convaincues et ferventes, trop d'écrivains, trop de poètes. Si nous parvenons à tuer quelques-uns de ceux-là, nous sommes contents.
Et nous en tuons quelques-uns en effet. Les partispris de malveillance, lorsqu'ils viennent du côté d'où devraient venir les sympathies, ont quelque chose en eux qui surprend et qui glace comme le froid en plein été. Plus d'un talent a été ainsi flétri dans son germe; plus d'une plume charmante, poétique et pieuse s'est séchée; plus d'un dévouement s'est arrêté, ne sachant où se prendre et déconcerté dès ses premiers pas.
Quant à ceux qui, mieux affermis et habitués à ne compter que sur le Seigneur, poursuivent leur marche en dépit de tout, nous ne saurons jamais ce que nos injustices préméditées ont fait monter de tristesse dans leur cœur et de larmes dans leurs yeux. C'est un chagrin très-légitime que celui-là. Quiconque travaille, dé* sire que son travail serve ; or il ne sert que s'il est accueilli et connu. On ne se heurte pas sans douleur aux barrières dressées par l'esprit de coterie.
Nous serions au reste indignes de la liberté, si nous reculions devant les injustices subies à cause d'elle. C'est, au fond, la question même de liberté qui se pose ici. On ne la résout point sans souffrir ? Eh bien , c'est
la vie» cela. L'indépendance morale vaut ce qu'elle
coûte.
Les coteries font ainsi des hommes libres, par voie de réaction; mais ce qu'elles font directement, naturellement, ce sont des esclaves. Les meneurs en ceci ne diffèrent pas des menés; chez tous, les délicatesses morales s'en vont, l'âme perd sa fleur, pour ainsi dire. Oui ne croit fortement à rien ne résistera fermement à rien. Lorsque la conscience est remplacée par l'esprit de corps, lorsqu'on a plié son intelligence et faussé son cœur pour applaudir ce qu'il faut applaudir, pour siffler ce qu'il faut sifller, pour ne pas lire ce qu'il ne faut pas lire, lorsqu'on a appris à emboîter le pas, lorsqu'on a renoncé à juger soi-même, lorsqu'en un mot on s'est incliné devant les encycliques d'une camaraderie, si vertueuse soit-elle, on est devenu servile, qu'on le sache ou nou.
Peut-être porte-t-on à son chapeau une cocarde libérale, peut-être est-on très-dévoué à des causes généreuses; il n'importe, on est devenu incapable de combattre en homme libre sous la bannière de la liberté. L'homme libre est celui qui gouverne sa pensée ; qu'il s'agisse d'une question de justice ou d'une question dégoût, dans le domaine du bon, du vrai ou du beau, il décide pour son propre compte et sous sa propre responsabilité. Vous le reconnaissez à cet infaillible signe, qu'il sait, au besoin, être seul de son avis.
La camaraderie nous donne d'autres allures. Chez elle, autour d'elle, les caractères s'énervent et s'effecent. On apprend vite à la redouter et à lui obéir. Dès que l'oracle a parlé, les opinions se font prudentes.
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Tel a affronté une foîs les anathfemes ; mais, ne cra!gnez rien, on ne Ty prendra plus. Pourquoi le bon droit n'est-il pas plus en crédit I 11 est trop dur d*être seul à le soutenir et de voir tant de braves gens marchant, pensaiit et parlant comme un seul homme, indignés de notre coupable dissidence I Ainsi, les admirations malséantes se tempèrent, les sympathies compromettantes se cachent, les protestations se taisent, et les individualités un moment égarées se réfugient dans Tunitë.
Toutes ne le font pas. Il est des cœurs nobles pour lesquels le seul fait d'un arrêt prononcé, d'une excommunication fulminée avec éclat est un motif de défiance. Us éprouvent comme une tentation de prendre le contre-pied des opinions reçues.
Ne le sentez-vous pas ? les opinions triomphantes appellent plus que d'autres une sévère révision ; si tout le monde jette la pierre à quelqu'un, nous sommes tenus en conscience d'y regarder de très-près avant de jeter la nôtre. — Il y a, dans cette rencontre du grand nombre et d'un individu isolé quelque chose qui rappelle les rapports du puissant et du faible ; un des pires abus de la force est donc possible.
C'est assez pour que nous nous mettions en garde. Ah ! ceci est un grand devoir. En faisant front aux coteries, nous ne défendrons pas seulement la cause du droit, nous défendrons celle de la liberté. Elle est plus compromise qu'on ne l'imagine parla coutume chaque jour plus générale d'accepter sur toute chose "des jugements tout faits. La liberté n'exige de nous ni l'indiscipline ni l'éparpillement; elle veut simplement, qu'au
seîn même des partis, ou des églises, ou des associations quelles qu'elles soient qui multiplient nos forces en unissant nos pensées, nous conservions notre individualité. Il importe que l'union ne soit pas Tabsorption.
Il fait bon rencontrer çà et là quelques hommes chez qui rinjustice de parti pris éveille ua sentiment de fierté. Ils ne courberont pas la tête ; i!» n'arrangeront pas leurs convictions pour les rendre acceptables. Il y a une puissance de la vérité; eh bien, son jour viendra» ils l'attendront.
L'oppression nous «ert au lieu de nous nuire, quand nous osons lui tenir tête. Elle sert à nous dépouiller, elle sert à nous faire regarder en haut. Dan« la fournaise des nvalverllances systématiques notre âme s'épure ; elle 6ort de là plus forte, plus eaptWe des lut'cs l'î lavîe, forgée en quelque sorte |<bur le combat.