‹ La liberté moraleChapitre 51 sur 122 · LA DÉVOTION SERVILE · texte numérisé non relu

LA DÉVOTION SERVILE

de Hegel me rendent heureux. J'applaudis au patriotisme de Fichte soulevant contre nous la jeunesse allemande de 1813 et mourant victime des soins donnés aux blessés dans les hôpitaux de Berlin. On me cite des hommes qui ont été à la fois très-sceptiques et trèsaustères. Tant mieux l D'autres se consacrent d'une façon touchante à une mère âgée, à une jeune sœur. D'autres sont patients et doux, ne parlant jamais de leurs souffirances, aimables envers tous, d'une égalité d'humeur délicieuse. D'autres sont philanthropes avec passion. D'autres sont de vrais chevaliers redresseurs de torts. D'autres ont l'élan , les droitures exquises, l'extrême délicatesse. D'autres donnent d'une main libérale et cachent soigneusement leurs bienfaits. D'autres ont des générosités héroïques et font, au besoin, sans hésiter, le sacrifice de leur vie.

Serons-nous condamnés, pour l'honneur de l'Évangile, à nier tout cela, ou (ce qui serait pis) à flétrir tout cela? Ferons-nous taire notre conscience? Non certes. Si l'Évangile nous apporte la liberté, c'est avant tout pour que nous soyons libres d'appeler le bien bien et le mal mal. Il est doux d'admirer. Les plus chrétiens ont quelque chose à apprendre, croyez-moi, en face de certaines existences honnêtes. Quand je vois une pauvre ouvrière qui, supportant les privations et résistant aux tentations, consacre ses longues journées de travail à nourrir un père infirme ou un enfant, je me sens pénétré de respect. Mon cœur se serre à la pensée que dans cette humble et froide chambre où l'aiguille ne s'arrête guère, la foi au Père céleste n'entre peut-être pas. J'espère, je crois que la femme vaillante qui a compris le prix du devoir comprendra aussi le

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prix de Tâme et que les yeux fixés sur la tâche quotidienne se dirigeront un jour vers le ciel. Je plains la pauvre ouvrière ; mais je plains beaucoup plus encore les dévots serviles qui se croient tenus de la regardeç du haut en bas.

N'est-ce pas Vinet, qui parlait des « chrétiens virtuels? » En tous cas, celte parole me revient lorsque je rencontre des hommes étrangers, peut-être même hostiles à ma foi, et qui sont sérieux, sincères, chercheurs de vérités, avides de progrès. Je sais d'une entière certitude que personne n'échappe à l'empire du péché, à la nécessité du pardon et de la régénération, qu'aucune vertu n'est méritoire, que nul n'entrera au ciel en raison de ses œuvres; je sais cela, et je sais aussi, d'une ce^ tilude non moins entière, que le bien est bien, que l'élan du sacrifice n'est pas l'égoïsme, que la fidélité au devoir n'est pas l'inconduite, que le jour où nous confondrions tout cela dans un anathème, nous troublerions Tordre moral jusque dans ses profondeurs. Un des chrétiens qui ont le mieux eu le droit de parler de devoir et de sacrifice, M. Frédéric Monod, rappelait dans une de ses dernières lettres que la foi chrétienne ne nous apprend pas à nier la vertu, mais à distinguer entre la vertu et la sainteté. La conversion seule fait des saints ; seule elle donne l'obéissance filiale qui procède de l'amour de Dieu et de la charité envers les hommes; les vertus de famille ne naissent que quand la famille est formée, quand il y a pour nous un Père et des frères.

Voilà la vérité, et cette vérité nous affranchît. Tant que je n'ose pas admirer et aimer tout ce qui est bon, je me sens esclave. Aidez-moi à me délivrer de ce gilet

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