‹ La liberté moraleChapitre 59 sur 122 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Les servituies par situation ont toutes ce caraeiëre que leur évidence rend la démonstration inutile ; nous pouvons donc passer d'un pas rapide cette lameniaUe revue.

La pauvreté, j'entends la pauvreté extrême, n'i vit pas toujours. J'ai connu des indigents chez cpti subsistaient à un baut degré la fierté de l'âme et Vm^ dépendance du caractère. Toutefois il est impossiite de nier qu'il n'y ait dans la misère quelque cbose qm tend à écraser et à abaisser. Je n'ai pas visité ces cam de Lille et de Manchester où grelottent des familles, où la femme et les enfants à demi nus attendent va morceau de pain ; je ne suis pas entré dans c»s qmf tiers de Londres où la vie dure la moitié moins qoe dans le West-Ënd; mais j'ai vu assez de taudis poiH* comprendre comment s'y prend la pauvreté quand elk attaque l'une après l'autre les bases de la liberté morale. Des malheureux qui descendent chaque jour un peu plus bas, des courages qui s'abattent, des familles -^ qui se dissolvent, des délicatesses qui s'en vont, des /; consciences qui s'émoussent, des créatures humaines , -

qui s'habituent à vivre dans la fange , qui s'accommodent petit à petit des compensations immondes qtfofire le ruisseau, voilà un spectacle que j'ai contemplé plus d'une fois avec terreur. Dignité, respect de soi, scrupules, autant d'idées que Ton ne comprend plus dans certains milieux et qui semblent n'y correspondre à rien. On y a accepté la dégradation, comme on y a accepté la saleté, l'ignorance, le désordre sous toutes les formes, l'oubli des affections, des devoirs et de Dieu.

« Dieu a fait la pauvreté , non la misère. » Ce mot de M"® Swetscbine m'a souvent fait réfléchir. Or c'est la misère qui opprime et qui corrompt. L'Angleterre nous racontait dernièrement encore les flétrissures que subissent les hôtes de ses workhouses et les infamies au milieu desquelles vivent pêle-mêle les habitants de m garnis. Nous n'avons pas besoin, au reste, de passer le détroit pour trouver chez nous des scènes à peu près semblaHes , et au coin de nos rues nous rencontrons de pauvres femmes, de pauvres jeunes filles , presque des enfants, que la misère a précipitées dans l'avilissement suprême; spectacle navrant entre tous et çii fait monter au cœur l'imprécation de Rolla :

Pauvreté, pauvreté, c'est toi, la courtisane..»

A côté de cette servitude, comment se souvenfa* des autres? ^ pourtant elles sont là : j'aperçois un père de fitmillô dont la femme et les enfants n'ont pas mangé depuis la veille et qui vole un pain chez un bou/anger. Je vois deux pauvres vieux assis côte à côte sur les bancs de la iK)lice correctionnelle; le mari voudrait

bien être mis au dépôt de mendicité, mais il n'est suffisamment établi qu'il ait mendié; il faudra recoi mencer à vivre, à essayer de vivre, sur les dix ou quinze sous par jour que la femme gagne encore, en attendant que l'un et l'autre ne gagnent plus rien.

Quand on apprend qu'il y a là, près de nous, des gens qui ont faim , n'est-il pas vrai qu'on ne peut plus porter un morceau à sa bouche? Gomment s'approcher d'un bon feu, quand on pense aux gens qui grelottent? Nos couvertures nous semblent bien lourdes et nous écrasent , si nous songeons à ceux qui n'en ont point. Les malades sans secours nou5 reviennent en mémoire, lorsque nous voyons tant de gens s'empresser autour de nous pour soulager notre moindre malaise.

Malheur à nous , si ces pensées ne nous hantaient pas! Nous ne parvenons à nous y soustraire qu'en évitant la rencontre des misérables. Je sais telle méthode de vie, tel système habile à transformer l'indigence en vice et la charité en duperie, dont le résultat est que nous épargnons à notre sensibilité des spectacles trop pénibles, que nous confions nos maigres aumônes aux distributeurs d'office, que nous aimons à croire , que nous réussissons à croire que l'asservissement par la misère est une invention des romanciers, comme VOncle Tom (chacun le sait!) était une invention de M"»« Beecher-Stovi^e.

Oui , on a inventé le pauvre comme on a inventé le nègre, et l'un vaut l'autre. — On a inventé le pauvre I Hélas, je voudrais que ceux qui disent cela et qui en viennent à le penser un peu vécussent quelquefois au village, au vrai village, non point dans un château isolé,

mais dans une maison qui touche aux autres maisons. Là il faudrait bien s'apercevoir que tout le monde n'a pas toujours des habits pour les enfants, des remèdes pour les malades, que le pain n'abonde pas quand le blé est cher, et que Ton compte les pommes de terre. Qu'est-ce cependant que la misère du village à côté de celles des villes!

Si, embarqué à bord d'un vaisseau , vous appreniez, vous, passager des premières, que des émigrants entassés aux troisièmes manquent des choses. les plus né* cessaires à la vie, vous serait-il possible d'hésiter? Tous les raisonnements sur la propriété, sur l'imprévoyance, sur les conséquences du désordre , sur l'impossibilité d'y remédier, n'échoueraient-ils pas contre un commandement absolu de la conscience? — Eh bien, nous naviguons ensemble, et nul de nous n'a le droit d'ignorer les soufirances de ses compagnons de route.

N'oublions pas surtout que la misère est un tentateur, et qu'il faut une rare vigueur d'âme pour ne pas subir quelqu'une des servitudes morales qu'elle apporte; elle abaisse ceux sur qui elle pèse de tout son poids. Nous n'avons donc pas le droit de nous rengorger et de nous poser en juges , parce que nous nous sommes courbés moins bas. De combien aurions-nous fléchi, si le même fardeau nous avait été imposé? Ah! vis-à-vis des vices de la misère, l'extrême sévérité ressemble beaucoup à l'extrême injustice. Il n'y a pas de quoi se vanter d'être honnête homme ou honnête femme dans le sens vulgaire du mot; il n'y a pas de quoi jeter la pierre à ceux ou à celles qui ne le sont pasi qui ont t(Krt de ne pas l'être, qui pourraient l'être (la liberté morale ne périt jamais entièrement), mais qui ont sucn. 17

combé à des épreuves dont la classe ais^ ignore le péril Nous marchons décidément la tête trop haute et nous nous croyons trop supérieurs aux pauvres hères doat la dégradation £ait reluire notre vertu* Au lieu de les condamner sans misérlcorcb, qo® n'^âsayons-noos de les relever? L'entreprise vaut la peine d'être tentée; en soulageant des misères, il nous sera donné peut-être de redresser des âmes et d'affîranchir des esclaves.

L'affranchissement des esclaves sera le titre d'hottneur du xix^* siècle. Ayons soin seulement que tes Mancs n'y soient pas omis. Notre bienfaisance^ si elle est ce qu'elle doit être, deviendra une libération* — U y a des bienfaisances qui asservissent plutôt qu'elles ne libèrent. Sans parler de la charité légale, nouscon* naissons tous des charités particulières qui sont fort peu charitables, des aumônes oppressives et dém(^lisantes. Si nous donnons l'argent sans le cœur, si l'iadigent ne trouve chez nous aucune vraie et profonde sympathie, si nous le secourons de haut, si nous foolons aux pieds sa dignité, dernier appui de son indépendance, alors nous soulageons quelques pauvres et nous faisons beaucoup de mendiants.

Grâce à Dieu, il existe une autre bienfaisance, celle qui aime, celle qui respecte. Elle comprend les fiertés ie l'indigence; elle les ménage avec des délicatesses infinies. Elle secourt et elle relève,, car elle tend la main. Elle aide l'indigent à s'aider lui-même, à se suffire. Elle encourage ses répugnances pour l'aumône brutale; elle veille sur bon indépendance, elle le traite en frère et en égal. Elle ne lui fait pas sentir le poids de ses dons ; elle refuse à propos et n^a garde de conapromettre la dignité ou le tcavaiL

Aussi n'emploie-t-elle pas d'intermédiaires. Elle va elle-même; elle connaît ceux qu'elle secourt et ne hait /ien tant que les charités de hasard, les charités de la porte, les charités de souscription ou de correspondance. Elle sait ce qu'elle fait et se renferme Sans ce qu'elle sait faire, afin de le faire mieux. Elle visite, elle conseille. Ferme vis-à-vis des abus, décidée à produire du bien et non pas du mal, elle possède cependant l'art des libéralités aimables, ce que j'appellerais volontiers le luxe de la bienfaisance. Elle ne court pas risque qu'on dise d'elle comme M°»® de Tessé de sa nièce M"« de Montagu» qu'elle remet toujours aux gens tt douze sous de moins qu'il ne faudrait pour les rendre heureux. » des douze sous>là ^ elle les tient toujours o) réserve, dans un coin de sa bourse. Et quand elle les donne, quand ce petit superflu apparaît à l'improviste, Khumible logis en est tout illuminé ; c'est la joie )ui entre, menant la liberté par la main.

Page 1