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Le grand effort du parti ultramontain s''est porté, pour la question intérieure, sur Tinstructien publique. Il n'e&t pas dlntérêt qui le passionne davantage; il sait que la société appartient à celui qui est maître de l'éducation. L'ultramontanisme a toujours pensé et souvent hautement déclaré que l'Eglise est de droit divin chargée d'élever les peuples» Il réclama les enfants comme sa propriété. Si l'on veut se rendre compte de ses prétentions, on n'a qu'à lire les clauses du concordat, maintenant aboli, conclu entre le saint^siége et l'Autriche. L'école était absolument asservie à
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l'Eglise ; Tautorité épiscopale choisissait les livres d'enseignement et tenait l'instituteur sous le joug. A Rome, on a vu ce que le parti est capable de faire dans ce genre, là où il est souverain. Dans les pays où le droit des consciences ne saurait être supprimé, l'ultramontanisme n'abandonne pas ses prétentions; il s'accommode aux circonstances et il parle un langage nouveau. La liberté de l'ensei' gnement n'est pour lui qu'une machine de guerre pour détruire l'enseignement laïque; au fond, il ne veut que sa liberté à lui, la liberté du bien, ce qu'il appelle sans détour le droit de la vérité. On l'a bien vu en 1850, lorsque après des luttes acharnées contre l'université, qu'il n'avait cessé de dénoncer et de battre en brèche, il a profité de l'espèce de lassitude et de terreur qu'éprouvait l'esprit public, au lendemain d'une guerre sociale, pour entrer dans la place assiégée et se faire une part léonine dans le monopole tant décrié par lui sous le règne de Louis-Philippe. Sauf une infime minorité qui n'a pas voulu renier son drapeau, le parti s'est rangé à igne transaction^ qui au fond lui donnait tous les avantages. Que telle soit la vraie signification de la loi du 15 mars 1850, c'est ce qui ressort du discours prononcé le 17 janvier de la même année par le plus illustre représentant du catholicisme français, qui, dans l'ardente mobilité
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de ses sentiments, devait, quelques années plus tard, flétrir de mots sanglants l'ultramontanisme. « Nous avons, disait M. de Montalembert, appelé la religion, représentée par les ministres des différents cultes et surtout par Tépiscopat, à intervenir d'une manière régulière dans le gouvernement de l'éducation. »
Le rétablissement de la loi de 1850 est actuellement l'un des objectifs principaux du parti ultramontain. L'empire l'avait quelque peu modifiée, non pas au profit de la liberté, cela va de soi, mais pour la mettre d'accord avec son régime dictatorial. Il avait partout supprimé l'élection pour lui substituer le bon plaisir ministériel; il avait cherché surtout à enlever au professorat toute garantie d'indépendance en lui retirant l'inamovibilité. Le catholicisme s'est très-bien accommodé de l'empire, tant que celui-ci a eu besoin de lui et lui a prodigué ses faveurs; toutefois, depuis l'expédition dltalie, qui a eu son contre-coup dans la politique intérieure, la brouille a été complète, et, comme toujours, elle a été envenimée par les questions d'instruction publique. On se souvient de Tanimosité que le clergé a montrée au ministre de l'empire qui a le plus fait pour propager l'instruction populaire. On ne l'a pas attaqué pour sa direction de l'enseignement supérieur, qui prêtait à
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des critiques fondées ; on s'est acharné sur ce qu'il faisait de bien. On le savait partisan de Tobligation dans Tinstruction primaire, il poussait l'audace jusqu'à faire servir renseignement universitaire à l'instruction des jeunes filles. Qui ne se souvient de la croisade épiscopale organisée contre lui et des débats ridicules dont retentit le Sénat à l'occasion des bibliothèques populaires? Cette croisade venait à peine d'être terminée quand l'empire s'écroula. Le parti ultramontain n*a rien eu de plus pressé que de courir sus aux questions d'enseignement et de demander la remise en vigueur de la loi de 1850 dans ses dispositions les plus caractéristiques.
C'est au moment où cette tentdrtive. s'accusait de plus en plus par des propositions dues à l'initiative parlementaire que M. Jules Simon déposa son projet de loi sur l'instruction primaire. On sait quels débats passionnés il souleva dans les bureaux de l'Assemblée, quelles protestations indignées il provoqua dans la plupart des diocèses. Rappelons les principales dispositions de cette loi, qui n'a pas encore été soumise à la discussion publique. Tout d'abord elle pose nettement le principe de l'instruction obligatoire, en lui donnant pour sanction des pénalités graduées, dont la plus grave est la privation pour l'illettré des droits électo*
L'uLTRAMONTANISME et 1A POLITIOtE FRANC ATSE. 127
Taux. Elle n'en admet pas moins pour la mise en pratique de Tobligation des délais raisonnables qui ménagent la transition. La loi écarte la gratuité, elle se borne à l'assurer aux indigents. Bien loin de consacrer Tinstruction laïque, elle laisse à chaque commune le droit de donner un préavis sur le genre d'enseignement qu'elle préfère, soit laïque, soit congréganiste, et cela non-seulement quand l'école devient vacante, mais encore à chaque renouvellement intégral du conseil municipal; la décision est laissée au conseil départemental, sauf appel au conseil supérieur. L'enseignement religieux est maintenu sur le programme de toutes les écoles ; seulement la lettre d'obédience, tolérée jusqu'ici pour les religieuses, est déclarée insuffisante : toute institutrice congréganiste doit se pourvoir du brevet avant Tannée 1876, à moins qu'elle n'ait quatre ans d'exercice à cette date* Enfin l'instituteur est nommé par Tinspecteur d'académie. La loi garantit la pleine liberté des écoles non communales, et restreint l'obligation à un minimum très-raisonnable de connaissances. L'exposé des motifs est un commentaire de la loi et en démontre la nécessité. L'esprit de parti a voulu en faire un manifeste contre l'enseignement religieux ; dans le camp ultramontain, on ne pardonnait pas au ministre de parler de mprale, Cç
mot à lui tout seul est dénoncé comme un blasphème ; on n'y veut voir que la morale indépendante, dont l'exposé ne dit mot, qu'il écarte au contraire en déclarant que l'instituteur aura pour mission d'enseigner aux enfants leur devoir envers Dieu.
La discussion des bureaux chargés de nommer la commission pour l'élaboration de la loi a vu se produire toutes les" prétentions de l'ultramontanisme. C'est contre l'obligation que les protestations ont été surtout dirigées, au nom de la liberté de conscience. Les accusations d'irréligion et d'athéisme ont été prodiguées sans mesure à l'enseignement de l'Etat; la prétention de soumettre les congréganistes, en fait de brevet, au régime de l'égalité, a été dénoncée comme un sacrilège, La commission nommée à la suite de cette discussion préliminaire est en très-grande majorité ouvertement hostile à la loi. Réunie sous la présidence de M. Dupanloup, elle a préparé un contre-projet qui débute par la suppression totale du principe de l'obligation.
Il nous faut suivre de près la campagne cléricale engagée contre la loi en dehors de l'Assemblée. N'oublions pas que le projet du ministre n'est en réalité qu'une transaction. En maintenant l'enseignement religieux sur le programme des écoles
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communales, en mettant les congréganistes sur le même pied que les instituteurs sortis des écoles de l'Etat, en éliminant le principe de la gratuité, il s'est mis en opposition flagrante avec la fameuse devise : enseignement gratuit, laïque et obligatoire. Il n'en retient qu'un seul terme, le dernier. Pour notre part, nous irions beaucoup plus loin dans la voie de la sécularisation des écoles qui dépendent de l'Etat. On peut donner à l'enfance un solide enseignement religieux sans imprimer un caractère confessionnel à l'école communale, qui n'appartient à aucun culte. L'idéal serait de séparer non-seulement l'Eglise, mais encore l'école de TEtat, sous la réserve d'une inspection sérieuse et en accordant de larges subsides, dans la proportion de son importance, à tout établissement scolaire qui répondrait à des conditions déterminées. L'enseignement religieux pourrait être ainsi donné selon le vœu des familles, sans porter atteinte aux droits de la concience et sans froisser aucune minorité. C'est le régime qui a longtemps dominé en Angleterre. En tous cas, le projet du ministre s'est tenu à l'égard de l'enseignement laïque dans la réserve la plus prudente.
La guerre contre Tinstruction obligatoire se poursuit h la fois par la presse et par le pétitionnement. Parlons d'abord des brochures. Nous
avons les imprudents, les enfants terribles, qui disent sans ménagements ce qui est la pensée générale ert dominante du parti ; puis viennent les prudents ou les modérés, qui donnent une certaine tournure libérale à leur opinion, ou bien qui font loyalement certaines concessions à Topinion publique. Nous rangeons dans la première catégorie les brochures qui déclarent sans ambages leur profond dédain pour l'instruction en soi, et tiennent l'ignorance en haute estime. < Savaient-ils donc tous lire, s'écrie triomphalement un des bons abbés qui font le coup de feu dans cette guerre sainte, les vainqueurs de Tolbiac et d' Austerlitz ? De bonne foi, peut-on dire que l'électeur soit requis de savoir lire et écrire pour connaître ses intérêts? Ne voit-on pas souvent les paysans faire des dupes parmi les gens lettrés ? » Admirable raisonnement contre la nécessité de l'instruction 1 On peut sans elle arriver h ce degré d'intelligence qui permet de voler un savant ! Ne nous étonnons pas trop de ces excentricités. En réalité, l'école ultramontaine n'aime pas l'instruction ; elle n'y pousse que quand elle est forcée. Elle préfère à tout autre un peuple aveuglément soumis. Dans tous les pays où elle a dominé, elle n'a rien fait pour instruire les masses. Elle n'y a aucun intérêt. Un ardent député de la droite, au milieu d'un débat sur les surtaxes
L^ULTBAHONTAIViSHJB ET UL POLITIQUE FRANÇAISE. 131
de pavillon, se lançait tout à coup dans une apologie du marin, qu'il caractérisait par ces mots : ignorant et chrétien! C'est bien là la devise de la fraction exaltée du parti.
La discussion actuelle nous a valu deux brochures qui parlent en termes fort convenables de Tinstruction, tout en écartant Tune et l'autre le principe de l'obligation. Dans la première (1), l'auteur, ancien recteur et inspecteur d'académie, accumule les chiffres pour établir que Tobligation serait complètement inutile, qu'elle se heurterait à des impossibilités mat^érielles ; il renouvelle les dénonciations des siens contre le caractère tyran* nique de l'obligation, et chante à son tour l'an* tienne sur la liberté du père de famille. Son idéal est bien loin en arrière, dans l'ancienne société française. C'est alors qu'à ses yeux la famille était libre sous l'autorité de l'Eglise. Il est vrai qu'il ne lui était pas permis de n'être pas catholique, que les minorités religieuses n'existaient pas devant la loi, que les enfants étaient jetés de force dans un couvent: ce sont là détails sans importance. La seconde brochure qui se distingue du ramassis sorti des ofEicines ultramontaines est
(1) La Vérité pratique sur t instruction gratuite et obligatoire^ ou la liberté de la famille sous Vautorité de V Eglise et son asservissement sous Vautorité de VEtat^ par P. Fayet.
diB M. l'évêque d'Orléans. On se souvient des pages pleines de verdeur qu'il avait adressées sur le même sujet à M. Gambetta au mois de novembre dernier. C'était une entrée en campagne aussi véhémente que brillante. L'évêque insistait sur Timporfance de l'enseignement religieux et réfutait les théories absolues de M. Gambetta, qui, dans son discours de Saint-Quentin, avait déplacé la question en paraissant s'attaquer à la religion ea elle-même et non plus simplement à son intervention officielle dans l'école communale. Cette fois^ M. Dupanloup s'attache à prouver que ce fameux enseignement obligatoire prussien dont on fiiit tant de bruit est en réalité le moins laïque des enseignements, que la religion figure en première ligne dans ses programmes, et, tout en concluant contre l'obligation, il demande à ses adversaires si c'est là ce qu'ils veulent pour la France. L'évêque d'Orléans invoque même avec une satisfaction visible le témoignage de ce grand chrétien qui s'appelait Frédéric II, et qui, entre deux consignes à ses grenadiers, en avait donné une à ses maîtres d'école pour qu'ils eussent à instruire son peuple dans la religion, qui n'en était pas moins l'objet constant de ses mépris. Nous ne comprenons pas bien le parti que Tévêque peut tirer de l'exemple de la Prusse, puisqu'il refuse nettement de lui em-
L^ULT&AMONTÀMISME ET LA POLITIQUE FRANÇAISE. i33
prunter robligation, et qu'il ne consent pas à reconnaître les bons effets que ce régime a produits pour élever le niveau intellectuel et accroître la vraie force du pays. Il se contente de nous apprendre que le pays de M. de Bismarck ne sait pas respecter sufiSsamment la conscience ; nous le savons de reste, le fonctionnarisme ecclésiastique fleurit à Berlin comme nulle part ailleurs. M. Dupanloup pourrait nous dire mieux que personne, lui qui s'est si noblement conduit pendant la guerre, ce que cet enseignement religieux donné d'of&ce au nom de TEtat a produit de vertus dans les armées allemandes, quel respect de la propriété privée et quelle bienveillance pour les faibles elles y ont appris ! La brochure de Tévêque a du reste joué de malheur, car elle venait à peine de paraître que M. de Bismarck faisait voter la loi qui rend à l'Etat l'inspection des écoles. Cette brusque transformation de la politique prussienne ôte beaucoup d'à-propos aux paroles suivantes : «Heureux clergé de Prusse, heureux clergé allemand I On ne vous dispute pas à vous le droit d'enseigner la jeunesse et de vous mêler à tout ce qui se fait pour^e peuple ! Vous n'êtes pas des étrangers dans l'école, et on laisse chez vous le Christ venir aux petits enfants. La France a là quarante mille de ses fils librement dévoués au bien, vivant pau-
vres dans tous ses villages, au sommet des montagnes, au fond des bois, fils et frères de ses paysans, prêts à leur parler de Dieu, du devoir, de la patrie. Ah ! de quel cœur nous nous livrerioBS à la grande tâche de l'éducation populaire ! Pauvres soldats suspects et désarmés, nous ne pouvons pas combattre, nous ne pouvons que crier : Voilà l'ennemi ! ;> On croit rêver en entendant ces plaintes. Le clergé français n'a-t-^il pas toute liberté, comme les autres citoyens, pour fonder des écoles f Chaque maison de ses paroisses ne lui est-elle pas ouverte? Les enfants ne sont-ils pas conduits h ses catéchismes ? La loi proposée ne lui conserve-t-elle pas une part, trop considérable à notre.sens, dans Tinspection et le gouvernement de l'instruction publique î Prétendre que, quand il n'a pas tout, il n'a rien, c'est bien la coutume du parti clérical, mais il se fera difficilement passer pour un martyr dans un pays où il n'a encore que trop de privilèges. Il en est un qu'il défend avec acharnement, c'est celui de la lettre d'obédience pour les congréganistes* L'évêque d'Orléans s*.est exprimé à ce sujet avec la plus grande énergie dans sa lettre à M. Gambetta, et M* ^ l'évêque d'Angers a crié au scandale dès qu'il a été question d'imposer la condition du brevet à tous les instituteurs publics. Il nous est impossible de com-
L^DLTRAMONTANISME ET LA POIITIQUB FRANÇAISE. 135
prendre au nom de quel' principe on réclame une aussi choquante inégalité en &yeur des reli- ^euses. Quand on invoque leur àélicatesse offensée pour les soustraire au jury de TËtat, on oublie que nos filles se soumettent à cet examen, et qu'elles ont appris dans nos maisons toutes les pudeurs de la femme aussi bien que dans un couvent. On vante la supériorité d'instruction des congréganistes ; rien ne leur est plus facile que d'en fournir la preuve en prenant le brevet.
N'oublions pas la brochure de M. Laurentie.
Le vieil athlète reprend le ceste encore une fois pour frapper son constant adversaire. Alors que de tous côtés on court sus à l'université, il ne peut rester sous sa tente, et il dénonce ce qu'il* appelle les crimes de l'éducation française. Il n'a pas tort d'attaquer l'idée qui a - présidé- à la fondation de l'université, et qui n'était que l'application de ce mot de Danton : « Vous devez donner une centralité à Tinstruction publique, comme vous en avez donné une au gouvernement. » Nous le suivons tant qu'il combat le monopole universitaire tel qu'il fut organisé par le grand despote, tel qu'il a subsisté avec quelques modifications sous les régimes suivants; mais il gâte sa polémique en représentant l'enseignement de r£tat comme un empoisonnement public.
i36 LA LIBERTÉ RELiaiEUSE EN EUROPE.
A l'en croire, Victor Cousin aurait répondu à un de ses disciples qui l'interrogeait sur Dieu : Dieu est l'être qui n'est pas, — et cette parole aurait suffi pour faire de l'élève un athée. M. Laurentie ne voit que machinations et complots contre la religion en dehors des petits séminaires. On croirait qu'après avoir battu en brèche le monopole universitaire il va conclure en proclamant la liberté ; il s'en garde bien. Sa vraie pensée, celle de tout le parti éclate dans ce passage significatif: « L'erreur générale, le grand crime de l'éducation française est d'avoir soustrait le peuple à l'action de l'Eglise. L'Eglise fut de tout temps la maîtresse et l'éducatrice du peuple. L'école du peuple tétait une annexe de la maison du prêtre. La loi du 18 juin 1833 a été une loi injurieuse pour l'Eglise. Elle a fait et voulu faire du maître d'école un rival du prêtre. Là-dessus sont venues les théories qui veulent l'instruction obligatoire, comme si elles voulaient un degré satanique de plus dans le crime de l'éducation. Voici donc la différence des temps : dans la constitution des âges chrétiens, l'Eglise fut la maîtresse du peuple. » La brochure se termine, comme la ^plupart des opusculeè du même genre, par le grand argument du pétrole : Courbez-vous sous le joug de l'Eglise, brûlez ce que vous avez adoré
l'ultramontanisme et la politique frai^çaise. 137
en fait de liberté, ou vous serez brûlés vousmêmes.
Après les brochures, nous avons un vaste mouvement de pétitionnement, qui dépasse de beaucoup en importance celui que nous avons signalé en faveur du pouvoir temporel de la papauté. Il a été inauguré par une pétition à l'Assemblée dont le cardinal de Bonnechose, archevêque de Eouen, a pris l'initiative, et qui a été signée par six évoques et archevêques. C'est la pièce principale, car la plupart des autres prélats français se bornent à y joindre leur adhésion. La pétition est un vrai manifeste. Elle débute en dénonçant le nouveau projet de loi comme l'atteinte la plus grave à la liberté de l'enseignement, aux droits sacrés des pères de famille, aux intérêts les plus élevés de l'ordre religieux et moral, à l'avenir même de la patrie, c Ce projet, disent les pétitionnaires, serait' à nos yeux un ïnalheur public plus cruel que tous nos désastres. > Les évêques consentent à recon- . naître que tout le monde est d'accord pour souhaiter une large et intelligente diffusion de l'instruction; mais ils se montrent très-satisfaits des progrès déjà obtenus, leur grandeur dédaigne les chiâres désolants de la statistique. A les entendre, la France a marché à pas de géant dans cette voie ; ils en concluent qu'il n'est point nécessaire d'aller
plus vite. Les vœux de nos conseils généraux exprimés au lendemain de nos défaites ne sont que des illusions. « Nous touchons presqueau but désiré, j> disent ces hommes d'une grande foi, qui ont renoncé à se guider par la constatation des faits dans les choses terrestres. Vient ensuite la grande déclamation contre l'obligation. Défenseurs émus de la liberté de conscience^ quand il s'agit d'apprendre à lire aux enfants, ils oublient leur adhésion flagrante aux doctrines qui la nient et refusent la liberté du culte partout où domine la papauté. Ils dédaignent le droit, si hautement reconnu par le projet de loi, de fonder des écoles libres, par le seul motif que ces écoles seront soumises au contrôle de l'Etat. On voit xîlairement qu'ils veulent s'emparer de l'école communale et donner à l'enseignement de TEglise un caractère officiel. Leur protestation n'est pas moins vive contre la nécessité du brevet de capacité pour les religieuses. Toutes ces obligations reviennent d'après eux à l'athéisme obligatoire. Ils terminent par un cri d'effroi et de colère à la vue « de ces légions de la libre pensée qui menacent la civilisation chrétienne et la liberté. >
Pour donner une idée de ce qu'est à l'heure actuelle la campagne entreprise par rultramontanisme sur tous les points du pays, il faudrait
l'ultramontanïsme et la politique française. 439
entrer dans des détails presque minutieux. On verrait avec quel art perfide et quelle violence elle est conduite par les subalternes du parti. Nous avons d'abord les circulaires des comités catholiques d'éducation et d'enseignement qui se maintiennent encore à une certaine hauteur, et se bornent à répéter les assertions des évêques. La Société générale d'éducation et d'enseignement^ dans sa protestation contre l'obligation, n'hésite pas à dire que le droit de l'Etat ne pourrait être placé audessus de celui de la famille qu'autant qu'il- serait prouvé que le père, en ne procurant pas à son fils l'instruction primaire, le prive d'un bien nécessaire à son âme comme le pain l'est à son corps; que, même dans ce cas, la prédominance du droit de l'Etat serait douteuse parce qu'il s'agit d'un bien de l'ordre moral, dont l'appréciation est du ressort de la conscience; que^ réduite à elle seule, l'instruction primaire est un instrument utile, mais ne saurait être appelée un bien nécessaire. Le pétitionnement qui se poursuit dans les communes rurales mérite surtout d*être signalé. lies femmes, les jeunes' filles^ les enfants, sont invités à donner leur noms. Les commentaires injurieux ou diflPamatoires vont leur train* Les agents chargés de recueillir les signatures déclarent hautement qu'il s'agit d'empêcher le triomphe de l'a-
théisme, que rinfâmé projet de loi dont il s'agit veut enlever Dieu à la France. Une véritable guerre sainte est prêchée contre l'obligation. Les malheureux instituteurs qui ne veulent pas participer à ce mouvement, dirigé contre leur propre cause, sont voués au mépris, et soumis à des vexations de toute sorte. Ce qu'il y a de plus ^ grave, c'est le texte même des pétitions miâes en circulation ; on est en droit de leur reprocher de manquer absolument à la vérité en présentant le système d'obligation sous le jour le plus faux. Au lieu de parler directement du gouvernement qui a proposé la loi nouvelle, on dit que la presse et les conseils généraux demandent que l'instruction religieuse soit rayée du cadre des matières de l'enseignement primaire. Comme ce pétitionnement n'a commencé qu'au lendemain de la présentation du projet de loi, c'est bien le projet ministériel qu'il vise; les ardeixts le disent d'ailleurs tout haut, même en chaire. Grâce à ime circonlocution bien choisie et qui prête à l'équivoque, on peut noircir à son aise ce que l'on tient surtout à écarter en se ménageant une retraite assurée, si d* aventure des justifications embarrassantes étaient demandées. La pétition du comité de la rue de Grenelle est celle qui a le plus de faveur; elle invoque la pitié publique pour le malheureux père de famille
l'ultrahontanishe et la politique française. 141
obligé de livrer son enfant aux hommes athées qu'on va préposer à l'école. Elle circule dans toute la France de maison en maison. On a trouvé bon dans certains diocèses de lui ajouter quelques en* jolivements. Dans un de nos centres religieux les plus importants, la conclusion a été modifiée de ^ cette façon : < Nous demandons que ledit projet de loi soit rejeté, et qm les homes restent là (^ les a placées Charlemagne. » La propagande contre l'instruction obligatoire se poursuit avec une activité croissante. Elle a ses missionnaires infatigables* On sait faire appel aux intérêts divers avec une grande habileté, qui n'exclut pas la violence; dans les villes où l'esprit religieux et conservateur a gardé 4e l'influence, on parle de l'abîme des révolutions et de l'irréligion ; dans les campagnes, on insiste davantage sur la situation difficile que les idées révolutionnaires font aux agriculteurs. Dans beaucoup de communes, l'instituteur est devenu un véritable paria, le représentant^ le bouc émissaire de l'impiété. Il a beau remplir ses devoirs et observer scrupuleusement la loi dans ses dispositions religieuses, il n'en est pas moins l'objet de l'animadversion. Les passions religieuses ont été tellement excitées dans quelques communes que le conseil municipal a refusé à Imstituteur le misérable supplément de traitement
qui lui est nécessaire pour lie pas mourir de &im. La presse départementale ne manque pas d*envenimer la lutte. Nous avons sous les yeux les plus furibondes déclamations contre Tin struction obligatoire. Il faut louer le gouvernement d'avoir défendu par une circulaire très-nette aux instituteurs laïques d'entreprendre un contre-pétitionnement.
Peut-on imaginer une tentative plus insensée que cette campagne contre l'instruction obligatoire? Oh aurait voulu froisser et exaspérer le sentiment national que l'on n'aurait pu mieux faire. Les tambours français battaient encore dans les rues de Berlin que Fichte élisait entendre son éloquent appel à la nation allemande en faveur de l'instruction obligatoire.. La France entend le même appel par la voix même des événements terribles qui ont dissipé ses illusions. C'est le moment choisi par Tultramontanisme pour l'arrêter dans son élan, la river à son passé, et l'empêcher de rien entreprendre d'efficace en fait d'enseignement public.
Notre intention n'a point été de traiter en^ellesmêmes les graves questions de politique étrangère ou intérieure que nous venons d'aborder. Il s'agissait simplement de caractériser par des faits précis les efforts du parti clérical au lendemain de la guerre. Il serait fi^cile 4e fournir bien d'au-
l'ulthamontanisme et la politique française. 143
très preuves de sa tendance à exploiter nos malheurs pour reconquérir le pouvoir politique. Toutes les positions importantes dans la société sont Tobjet d'un siège régulier, quand elles ne peuvent être emportées d'assaut. Après Vinstruction est venue l'assistance publique, dont l'organisation a été étudiée par une commission formée à peu près dans le même esprit que la commission pour le projet de loi de M. Jules Simon. L'intervention directe du clergé dans les élections est approuvée hautement par l'extrême droite, qui applaudit avec enthousiasme quand un député vient dire qu'il siège à la chambre en tant que catholique. Si l'on n'y prend garde, et pour peu que Ton suive cette pente, nos institutions seront absolument faussées; mais, comme l'esprit pubhc ne marchera pas du même pas dans la voie rétrograde, nous arriverons prochainement à ces conflits entre la légalité et la réalité des choses qui ramènent les catastrophes. Voilà pourquoi il est nécessaire de signaler et de combattre avec énergie la tendance fatale qui se développe sous nos yeux* Il ne s'agit pas des intérêts de tel ou tel parti religieux triomphant des fautes de ses adversaires. Triste et coupable triomphe que celui qui consisterait à se féhciter de ce qui divise et abaisse la patrie ! C'est d'elle seule que nous sommes préoc«
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cupé dans cette période toui^mentée et obscure que nous traversons. On profite de sa détresse pour essayer de l'amener à désavouer les grands principes de liberté qu'elle a professés depuis soixante ans. Il nous semble voir ces personnes doucereusement tenaces qui guettent au chevet d'un malade l'heure de l'affaiblissement pour obtenir de lui qu'il fasse pénitence des paroles courageuses et viriles qu'il a jetées dans le monde. Non, la France, toute malheureuse qu'elle soit, ne reniera pas sa révolution dans ses résultats immortels. On trouve bon aujourd'hui de nous dire sur tous les tons que c'est là une œuvre misérablement avortée, et qu'il vaudrait mieux l'efiacer de notre histoire. Sans doute, à bien des égards, elle ne nous a pas donné ce que nous en pouvions attendre, et elle n'a pas réussi à fonder cette liberté mesurée qui échappe aux dictatures et aux insurrections^ Quand on va au fond des choses, on reconnaît que le plus grand obstacle au succès défininitif est venu de ce que la religion dominante et la liberté n'ont pas pu s'entendre, et cela précisément parce que la religion n'a pas su se dégager suffisamment de la politique, qu'elle a pris parti contre le régime nouveau, et a cherché, en maintenant ses privilèges, à restreindre à son profit le droit de la conscience. Toutes les déclamations, toutes les