DE L'INTENTION ET DES DIVISIONS DE CE TRAVAIL
Il est convenable cependant que j'explique l'intention, le plan de cet ouvrage et les raisons qui m'ont déterminé à le diviser par années, commençant le 24 août.
L'intention a été de rendre à la vie, à cette vie, du moins, que conservent la mémoire, le respect et l'amour des descendants, une période très-curieuse de l'histoire de nos pères. En outre, j'ai eu l'ambition de donner, non le dernier complément, mais un des derniers compléments, à l'étude, déjà poussée loin, par les écrivains mêmes de notre ville (1), des troubles de la fin du xvie siècle.
L'histoire de la Ligue, un peu nôtre déjà par beaucoup de faits intéressant Abbeville, les villes de la basse-Somme, le Ponthieu, est devenue tout-à-fait nôtre par le mérite de nos concitoyens, par les recherches, les travaux historiques ou critiques aux-
(1) Voir plus haut: des sources de ce travail.
quels ils se sont livrés dans ces derniers quarante ans.
J'ai donc voulu rechercher en tout l'ensemble et le détail des faits, le rôle d'Abbeville dans l'histoire active de 1576 à 1595, et je me suis adressé d'abord aux registres de l'échevinage. Une fois les yeux sur les pages de ces registres, j'ai été épouvanté, fasciné, enchaîné. Je n'ai pu me soustraire à l'attraction, à l'ensorcellement. Saisi par cet impérieux attrait du passé qui ne lâche pas les interrogateurs imprudents de l'énigme, j'ai usé, de page en page, de longues heures qui m'ont paru courtes. Apparente seulement est la stérilité de la poudre ainsi remuée. Le sol du passé n'est jamais aride. La poussière reprend vie et se lève sous la main qui la touche, et les générations renaissent et redeviennent contemporaines de l'historien qui s'éprend d'amitié pour elles. Une pénétration se fait dans l'esprit de l'écrivain des passions des siècles morts et de celles du siècle vivant. De là une sorte de fécondation de cet esprit rétrospectivement créateur. Une lumière descend sur le passé pour les clairvoyances de la science moderne. Les générations anciennes se mettent à marcher, à parler, à combattre sous les noms mêmes, sous les costumes qu'elles ont portés. Miracle des hallucinations passionnées de l'étude ! Il ne manque à la vision, pour être tout-à-fait saisissante et réelle, que les visages des hommes rendus à leur tâche humaine dans cette
résurrection d'un instant. La richesse de nos registres m'a jeté dans une sorte d'ivresse sacrée. J'ai recueilli avec fièvre tout ce que la lecture m'apprenait du passé. Il m'aurait coûté de négliger, pour les seuls événements polititiques ou d'intérêt général, les mille faits de la vie quotidienne de la ville, élections, administration, tout le ménage abbevillois. Je suis donc entré à corps perdu dans l'histoire locale, municipale, puis j'ai tenté de faire revivre de toute leur vie complexe, bourgeoise et militante, nos compatriotes du xvie siècle, dans une période de vingt ans, le vieil Abbeville de 1576 à 1595, échevins, maïeurs de bannières, gens et officiers du roi, élus, consuls, religieux, chanoines, archers, arbalestriers, arquebusiers, et les émotions, les délibérations, les faits de guerre, les processions, les entrées princières, les arcs triomphaux, les cavalcades, l'esprit municipal, l'esprit catholique, l'érudition, la renaissance classique, etc.
Me suis -je trop complu aux développements dans lesquels l'enivrement évocateur m'entraînait? J'oserai ne pas le croire.
L'histoire locale peut, pour certaines dates, je crois, recevoir avec avantage ces développements. Entre les murs de la ville natale, dans ces rues où les bourgeois à robes, «à escarcelles, à grands collets, retrouveraient encore quelques-unes des sinuosités, quelques angles, et des maisons mêmes et de rares charpentes
sculptées des vieux âges, les détails rapprochés par l'historien ne sont pas jeux stériles, les passe-temps d'une imagination sans ressources; ce sont les mille hachures du crayon qui reproduit une figure. Ces développements font sortir les faits de l'abstraction où les tient forcément toujours un peu l'histoire générale ; ils les font revivre avec les noms des familles qui remplissent nos archives municipales, qui habitent sous nos pieds dans les cimetières transformés en places publiques, qui nous coudoient encore et •dont nous sommes partie nous-mêmes. La vie d'un homme peut se prêter à cent analyses diverses ; la vie d'une ville, d'une communauté, olfrc à nôtre esprit mille tableaux qui surgissent du simple rapprochement de quelques traits, souvent des réalités les plus vulgaires. Le nom d'une auberge, le prix du souper d'un homme d'arme, le prix d'une maîtrise, une condamnation contre des joueurs de dés, contre des marchands usant de pots trop petits ou d'aunes trop courtes, contre des taverniers ayant reçu chez eux des buveurs en jours de fêtes, contre des cuisiniers trop pressés d'acheter du gibier au marché; les différends d'un maïeur et d'un gouverneur pour le mot du guet, pour une porte ouverte ou fermée, pour la pêche dans les fossés de la ville ; les discussions des milices bourgeoises ; tous ces événements qui ont eu de l'importance un jour peuvent en reprendre encore pour nous si nous le voulons bien. Presque insigni-
liants sous notre premier coup-d'œil, il nous suffira de les contempler sérieusement quelques instants pour que nous les voyions grandir de nouveau et qu'ils nous représentent toute une époque. Et quel caractère de vérité irréfragable portent tous ces petits traits rapprochés ! L'histoire générale ne saurait les saisir ; ils font la fortune des histoires restreintes, le bonheur des hommes qui ne dédaignent pas de tirer la vérité d'un puits rustique et de l'asseoir sur une margelle étroite.
Raisons que j'aime à caresser ! Elles excuseront une prodigalité particulière de cette étude, celle des noms propres, si indifférents aux yeux de la grande histoire, de l'histoire abstrayant les faits, mais qui pour nous sont, je le pense, une partie de la vie de nos modestes annales. Ces noms d'honnêtes échevins, ces noms rencontrés dans les fonctions les plus simples, sont-ils donc à dédaigner dans les histoires étroitement locales? À mesure que l'intelligence monte, que la justice affirme ses droits, que l'appréciation des événements devient plus humaine et que l'amour des hommes et de la société se dilate, ne devons-nous pas enlever des étages inférieurs, arbitrairement fixés, les hommes qui ont été les plus utiles à leur pays? C'est une première pensée de justice dans ce sens, d'équitable répartition de l'honneur, qui m'a engagé à entreprendre autrefois les Hommes utiles d'Abbeville, c'est-à-dire, comme je
l'écrivais alors, une petite part du livre d'or moderne. Le moment est en effet venu, pour la reconnaissance éclairée des temps nouveaux, de faire passer dans le souvenir les serviteurs dévoués et désintéressés des villes avant les soudards, gentilhommes ou non, traîneurs d'épées trop souvent mercenaires et solliciteurs affamés de gouvernements. Ces bourgeois d'ailleurs n'avaient-ils pas eux-mêmes quelques-uns des mérites, les meilleurs au moins, des hommes d'épée(l)? Ils savaient bien défendre leurs villes. Et leur premier, leur plus vif souci n'était-il pas, au risque des fatigues de la garde et des dangers de la guerre même, de repousser de leurs murs (2), en vertu de privilèges toujours chers , les gens de guerre non levés par la commune? Des bourgeois se gardant eux-mêmes et refusant aux troupes des princes, leurs chefs politiques et leurs alliés, l'entrée de leurs villes, donnaient un spectacle très-fier et aussi beau que tous ceux qu'eussent pu oflrir, par les plus éclatants faits d'armes, les gouverneurs des villes et des châteaux. Le parti sage des modérés, comme celui des politiques, ne pouvait être
(1) Je ramène ici à l'expression juste les termes un peu exagérés du jugement donné à la p. 139, t. I.
(2) Il put arriver à Abbeville de demander — rarement, — quelques secours en hommes au gouverneur de la province, mais toujours pour la sûreté du plat pays ou tout au plus pour la garde des faubourgs de la ville où les troupes demandées devaient se loser.
honorablement qu'un parti de bourgeois. Les capitaines ne pouvaient se modérer, transiger, suivre leur conscience que par une sorte de forfaiture aux lois militaires ; et il leur fallait passer tout d'une pièce, au détriment de leur honneur, du Roi à la Ligue ou de la Ligue au Roi, c'est-à-dire sous des commandements nouveaux aussi exigeants pour leur honneur nouveau et pour leur dépendance nouvelle. Les chefs militaires étaient forcés de trahir où les bourgeois avaient loisir de s'arrêter (Henri IV ne se fit pas faute de tirer ces derniers par la manche). En l'honneur donc des vieux bourgeois d'Abbeville, je donnerai, le plus souvent que je pourrai, leurs noms, et heureusement dans les circonstances les plus recommandabbs pour eux. Il m'est arrivé déjà d'émettre avec plus de développement, dans l'histoire de la ville de Saint-Riquier, une opinion qui tient peut-être encore aux mirages accusés plus haut. Suftirait-il, pour restituer la physionomie ancienne d'une ville, de relever des ruines par la pensée ou de fixer des dates et le souvenir des taits, si l'on ne rendait à la vie en quelque sorte les habitants de cette ville, si Ton ne donnait à reconnaître aux échos des murs les sons qui les frappaient autrefois, si on ne réveillait les murs même par les noms des hommes qui les ont bâtis et défendus? L'histoire, et la plus petite histoire, n'aime pas les personnages
anonymes (1). Abstraite et philosophique avec des faits, elle ne prend corps qu'avec des noms d'hommes. Les noms propres donnent une physionomie aux temps. L'histoire qui les accueille sort des limbes , et nous voyons marcher devant nous de vrais acteurs, de vrais témoins, la vie.
Quant au plan, aux divisions, la nature complexe de ce travail nous les imposait. Briser la chronologie pour isoler les faits politiques, les faits municipaux, les faits de l'histoire générale, les faits de l'histoire particulière, les faits militaires, les faits religieux, eût rompu trop de liens. La peur de la confusion m'eût jeté dans des classifications mortelles. J'ai pensé que les faits divers, de toutes catégories, se vivifieraient, s'expliqueraient les uns par les autres. Il ne faut pas penser d'ailleurs que la chronologie soit illogique. 11 y a plus d'une corrélation, plus d'un lien entre les faits de même date. J'ai donc adopté, à peu de chose près, la forme du journal en rejoignant entre eux, par quelques considérations, par quelques rappels, les faits connexes ou de même ordre. La forme du journal a donné naturellement les divisions
(1) Il m'aura été possible de retrouver, d'esquisser, de donner quelques caractères, celui du gouverneur de Hucqueville, de l'écheviu Carbonnier, du tnaieur J. Le Roy, du niaieur J. de Maupin. Ce dernier surtout doit beaucoup à nos registres. L'histoire de la Ligue à certains moments, et surtout chez nous, pourrait paraître une assez vive satire de plusieurs autres époques.
en années échevinales (années brisant le calendrier en deux et commençant avec le renouvellement de la loi, le 24 août) et nous avons pu ranger ainsi, dans le cadre le plus naturel et le plus logique, et comme nous les avons trouvés groupés nous-mêmes, les événements divers qui ont exercé l'activité de chaque Magistrat (1). De la sorte, les actes louables ou non, accusateurs ou méritoires , apparaîtront bien sans conteste , à la charge ou à l'honneur de chaque maïeur, de chaque échevinage ; et, par l'enchaînement des témoignages, sera mieux sauvée la seule fortune aujourd'hui de noms pour la plupart éteints.