Chapitre VIII
Première réponse aux dénégations du " Canada " (*)
DÈS le lendemain de la publication des documents déjà cités, le Canada, dirigé par M. Godfroy Langlois, démentait audacieusement la nouvelle et publiait la note suivante :
«La Ligue de l'Enseignement, fondée à Montréal l'automne dernier, n'a jamais sollicité, ni directement, ni indirectement, une adhésion à la Ligue française de l'Enseignement, qui a son siège à Paris.
«M. Herbe tte n'a jamais été prié ou autorisé, ni par la Ligue de Montréal, ni par aucun de ses officiers, à faire les démarches que lui prête la Correspondance hebdomadaire.
«La Ligue de l'Enseignement à Montréal est une organisation absolument indépendante, sans aucune affiliation à des corporations de l'étranger. Elle a été fondée dans une pensée purement patriotrique et nationale.
«Les préjugés se sont dressés devant son œuvre (1).
«C'est pourquoi elle n'a pas cru devoir poursuivre activement ses travaux, pour le moment. »
(*; Le Canada ; 21 juillet 1903.
(1) A la page 359 des Ori^nes de la Ligue, Jean Macé se plaignait aussi de ces mêmes préjugés ! Dès 1868, en effet, Mgr Dupont des Loges démasquait les hypocrisies de F.-. Jean Macé et de ses complices, et>ignalait laLigue aux défiances de ses diocésains. Mandement de Csrême de 1868, p. 11 — Jean de Moussac: La Ligue, p. 153.)
La publication de cet acte d'affiliation a donc produit de bons et nombreux effets.
1° Elle prouve que la Ligue canadienne n'est pas morte, mais qu'elle ne s'était retirée dans la solitude que pour mieux s'organiser.
C'est ce que le " Monde Maçonnique "recommandait en 1869, lorsqu'il disait:
«Les maçons doivent adhérer en niasse à cette Ligue de l'Enseignement si bienfaisante, et les loges doivent étudier « dans la paix de leurs temples » les meilleurs moyens de la rendre efficace. Les principes que nous professons sont en parfait accord avec ceux qui ont inspiré Jean Macé.» (Le Correspondant, 10 août 1897, p. 4-51.)
2° En voulant nier leur affiliation à la Ligue française, affiliation confirmée par la Correspondance hebdomadaire et le Bulletin trimestriel, et dont ils reconnaissent l'authenticité, nos ligueurs sont enfin sortis de leur mutisme obstiné et nous ont donné la meilleure occasion de revenir sur ce sujet.
Selon le Canada, la Ligue canadienne n'a jamais sollicité d'adhésion à la Ligue française.
La Correspondance hebdomadaire dit très bien en effet que cette Ligue n'est pas une fondation canadienne, mais bien une fondation française au Canada, et que c'est M. Herbette qui est venu de Paris à Montréal pour y travailler. En d'autres termes, M. Herbette en est le vrai père. M. Godfroy Langlois en a été plutôt le principal organisateur.
Le Canada dit encore : " M. Herbette n'a jamais été prié par la Ligue canadienne ou aucun de ses membres
de faire des démarches." Cela se comprend très bien, puisque la Ligue n'était pas encore née et qu'il n'y avait pas de ligueurs à Montréal lors de la visite de M. Herbette ; et qu'il n'y a eu de Ligue à Montréal qu'après que M. Herbette l'eut crée et mise au monde, ce qui ne lui fut pas difficile, vu les prédispositions de certains esprits.
D'adhésion, à proprement parler, il n'y en avait pas de nécessaire ; car M. Herbette était un personnage influent dans le conseil général de la Ligue française ; il n'a eu à son retour à Paris qu'à faire reconnaître son œuvre : ce qui eut lieu à la séance du Conseil général, 18 décembre 1902. Dès cette date, le cercle de la Ligue de l'Enseignement de Montréal (Canada) était bien et dûment affilié à la Ligue française, quoiqu'en disent le Canada et tous les ligueurs.
Il faut en outre se souvenir que le F .*. Voltaire est le premier patroi2 de la Ligue, et que sa maxime : " Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose", est très en honneur dans la dite Ligue. Jean Macé, l'apologiste du Cœur de Voltaire nous en a donné maintes preuves.
Est-il donc surprenant que les disciples de celui qui, par crainte de la prison ou de la bastonnade, renia maintes fois la paternité de ses propres œuvres, renient à leur tour la paternité de leur ligue ?
D'ailleurs, Jean Macé ne fit pas autrement et enseigna son art à tous les ligueurs.
À la page 354 des Origines de la Ligue, il nous apprend qu'il s'était bien gardé d'avouer à ses adeptes
le vrai but de la Ligue, et il ajoutait avec une bonhomie un peu hautaine : " Qu'il espérait que ses collaborateurs dans l'œuvre de T émancipation des peuples par l'instruction laïque n'abandonneraient pas le travail commencé, pour avoir appris que ce travail était un travail maçonnique."
Sans doute, les ligueurs de France ne pensaient pas que leurs Bulletins tomberaient entre les mains des profanes. Ceci explique la franchise de leurs paroles; et comme le dit M. Eugène Tavernier, leur triomphe leur permet de se payer le luxe de la franchise.
En vrai disciple de Voltaire, cela ne les empêcherait pas pourtant de nier un jour ou l'autre, dans leurs Bulletins, leurs propres affirmations, s'ils le jugeaient nécessaire, pour le bien de la cause maçonnique. Jean Macé n'a jamais agi autrement !
Si Jean Macé trouva la ruse bonne, pourquoi ses collaborateurs canadiens n'en useraient-ils pas ?
En 1885, au cinquième congrès de la Ligue, à Lille (les 12, 13, 14, 15 avril), où fut voté l'immédiate application des lois sur l'obligation, la gratuité et la laïcité de l'école, Jean Macé disait :
«Autrefois nous affirmions que la Ligue de l'Enseignement n'était pas une société religieuse et politique. Aujourd'hui, il n'en est plus ainsi. Aujourd'hui, il faut affirmer que la Ligue est une société maçonnique.» (Louis Martin: La Franc-Maçonnerie, p. 302.)
Enfin, pour montrer combien les ligueurs tiennent encore à cacher la nature de la Ligue, citons les paroles de M. Adrien Duvant, orateur du couvent maçonnique
de 1898, et collègue de M. Herbetteau conseil général de la Ligue {Bulletin 1903, p. 29) :
«La Ligue de l'Enseignement est une association extrêmement forte, j'ajoute, «car ce que nous disons ici ne sort pas de son enceinte», j'ajoute que c'est une association maçonnique »
«L'esprit maçonnique y est toujours présent.» (Paul Nourisson: Le Club des Jacobins, p 180.)
En vérité, en vérité ! nous le demandons encore, peuton exiger moins de prudence chez les ligueurs canadiens que chez leurs frères de là-bas ?
Quant aux grands mots "national" "patriotique,'* que la Ligue canadienne fait si bien ronfler, nous savons leur valeur exacte dans la bouche des ligueurs.
En France aussi, c'est dans un but soi-disant national et patriotique que la Ligue a fait passer toutes les lois de laïcisation, de persécution et de proscription, comme le déclarait Mtre Challemel-Lacour, président du Sénat, lorsque, annonçant la mort de Macé, il disait :
«Le pape et le clergé catholique ont accusé la franc-maçonnerie de la révolution qui s'est accomplie dans les idées et dans le système scolaire de ce pays. L'Église se serait moins trompée, si elle arait rendu responsable des lois scolaires la Ligue de l'Enseignement.» {Bulletin de la Ligue, p. -188.)
Voilà qui est clair et précis !
Nous savons donc quelle signification donner à ces beaux mots patriotique et national, lorsque les ligueurs s'en servent.
La Ligue canadienne n'étant point morte, la Ligue canadienne étant réellement une section de la Ligue
française et maçonnique de l'Enseignement, avons-nous besoin de dire que c'est le devoir de tous les catholiques de la démasquer et de la montrer telle qu'elle est (1).
On pourrait apporter d'autres témoignages des temps modernes : qu'il suffise de citer l'aveu de Jean Macé.
«Il faut rendre à César ce qui appartient à César. «Déjà en 1850, une société de bienfaisance s'était formée à Paris, sous l'impulsion de M. Jules Radu, pour fournir gratuitement des bibliothèques à 3000 communes d'abord, puis à toutes les communes de France au fur et à mesure des ressources réali. sées.
En tête de la liste de souscription, figure, comme «protecteur», le Prince Louis-Napoléon Bonaparte, président de la république.
On Y trouve la signature du Nonce du Pape, Mgr Fornari et celle de cinq prélats.
Le cardinal-évêque d'Arras, La Tour d'Auvergne. Lauraguais, non content de donnner sa signature, y ajoutait au bas:
«Ami naturel H de tout ce qui peut contribuer à améliorer notre pauvre société, et «appui par devoir» des moyens qui paraissent propres à atteindre le but, je souscris à l'œuvre des bibliothèques communales' mais ma souscription ne sufKt pas, il faudraitque je puisse en obtenir dansle diocèse; j'aurais besoin que vous eussiez l'obligeance de me faire remettre soixante prospectus pour les distribuer à mes curés.» (Jean Macé : Les Origines de la Ligue, pages 90-91.)
(1) Paroles de Léon XIII, dans l'encyclique Humanutn genus, adressée eans doute à tous les archevêques et évêques de l'univers catholique, mais aussi par eux, à tous les enfants de l'Église.
Voilà donc sortie de la plume de Jean Macé une preuv-e indéniable qu'on n'a point attendu l'invitation de la Ligue de l'Enseignement pour donner son appui à l'œuvre des bibliothèques gratuites.
Mais ces bibliothèques, telles que régies alors, ne convenaient pas à la franc-maçonnerie. La censure qui veillait attentivement à tout ce qui y entrait, ne favorisait point les projets de Jean Macé.
A bout de patience, Jean Macé, quittant l'habit de moine qu'il avait revêtu aux débuts, afin de mieux duper les bonnes gens, laissa enfin parler son cœur.
Parlant de l'œuvre de la Ligue en Belgique, et de la lutte contre la loi de 1842, qui accordait aux catholiques belges ce que la loi Falloux accordait aux catholiques français, c'est-à-dire la liberté de l'enseignement, et qui de plus soumettait à la censure ecclésiastique les diverses bibliothèques pubHques, Jean Macé, après avoir blâmé le ministre de l'intérieur, M. Van den Peereboom, de sa lenteur à faire rejeter cette loi, ajoute :
«Il n'est que trop certain, en effet, pour parler seulement des bibliothèques populaires, que le clergé ne les voit pas généralement d'un œil favorable, si inoffensives qu'elles se fassent, quand elles s'ouvrent à autre chose qu'à ses livres à lui, plus édifiants qu'instructifs, pour être poli. Les mettre dès le début sous sa direction, c'est un peu retirer d'une main ce qu'on essaie de donner de l'autre. Presque partout, on peut s'y attendre, les initiateurs reculeront devant une censure à bon droit suspecte. De là, des mécontentements, des luttes, un surcroît d'irritation, etc., etc., et la goutte d'eau fatale qui fait déborder la vase, finira bien par arriver.
Si telle a été l'intention de M. Van den Peereboom, il peut être assuré de trouver dans la Ligue de l'Enseignement une alliée énergique, qui travaillera de tout son pouvoir à lui faciliter la besogne.» (Jean Macé, Les Origines, p. 209 210.)
Est-ce assez clair, assez précis ?
Le ministère anticlérical a-t-il besoin d'aide, afin de renverser les lois portées par les cléricaux et les modérés dans l'intérêt de la morale publique, la Ligue de l'Enseignement est là toute disposée à pousser à la
roue
Laïciser! laïciser!
Voilà le mot d'ordre de la franc-maçonnerie et de sa fille, la Ligue de l'Enseignement, qu'il s'agisse d'un hôpital, d'une bibliothèque ou de l'école.