‹ La Ligue de l'enseignementChapitre 16 sur 38 · MOX CHER AMI · texte numérisé non relu

MOX CHER AMI

Je vous félicite cordialement d'avoir écrit cette histoire de notre Ligue de l'Enseignement, d'avoir montré par quels liens elle se rattache à la Ligue française.

Je pourrais vous apporter un document sur les origines de la Ligue, et vous expliquer un peu comment elle a embrigadé

( 1 ) Loin de nous, cependant, l'intention de les exonérer de tout blâme ; car, qui peut ignorer que celui-là va directement contre la lumière de la raison, qui s'agrège à une société dont il ne connaît pas la nature, l'esprit et le but ? Par où l'on voit, qu'aucun homme, fut-il protestant, musulman ou païen, ne peut devenir membre d'une société qui ne lui est pas connue comme au moins naturellement honnête. Mais il est bien autrement grave, pour un catholique, de faire partie de ces sociétés louches ou positivement mauvaises que l'Église a si souvent signalées à ses enfants, comme dangereuses. Aussi, Léon XIII recommande-t-il à ceux qui, par eux-mêmes, n'ont pas les connaissances suflBsantes sur ce point, de consulter leurs parents, leur curé ou leur confesseur. (Encyclique: Humanvm geaus.)

certains adhérents dont on s'étonne de trouver les noms sur ses listes.

Nous apprîmes un jour que l'on constituait une Ligue d'Enseignement. Les lanceurs du projet n'affichaient qu'un désir : éveiller l'initiative privée au bénéfice du développement de l'instruction publique. Leurs noms, assez mêlés, ne disaient pas grand'chose au public. Par M. Langlois, ils disposaient alors de la publicité de la Patrie ; par M. Arthur Beauchesne, de celle du Journal. Leurs relations de camaraderie leur ouvraient les portes de la Presse, Tout cela leur permettait de magnifier l'entreprise, d'organiser la réclame autour de leurs réunions.

Ils disposaient de quelques amis sûrs. Ceux-là constituèrent le premier noyau d'adhérents, et l'on se mit au travail de recrutement.

Il faut admettre que la chose fut habilement et rondement menée. On ne demandait aux adhérents qu'une piastre de souscription, et pour une œuvre si importante: le développement de l'instruction publique. On ne refuse pas une piastre à un ami, surtout dans un pareil but ! On risquerait par trop de passer pour mesquins et ennemis de tous les progrès!

Notez d'ailleurs qu'à ce moment, grâce à la profonde ignorance du mouvement intellectuel français, qui règne en certains milieux, la plupart des gens ignoraient totalement ce que pouvaient être la Ligue française, sans compter que l'on se gardait bien d'afficher de pareilles relations.

On fit imprimer des carnets de dix cartes d'adhérents; (1) on les distribua à des amis, à de naïfs, souvent, qui se chargèrent de les faire remplir, dans les cafés, les bureaux de rédaction, les études d'avocat, etc. La moitié, et probablement les

(1) C'est ce que confirme l'article du Journal : La Ligue de l'Enseignement, 21 janvier 1903.

trois-quarts des signatures, ont été données par simple camaraderie.

Comme on voulait à toute force enrégimenter les journalistes, on finit par leur offrir l'admission gratuite. Il s'agissait de chauffer la réclame !

Au reste, mon cas particulier pourrait vous édifier sur la façon de procéder de ces messieurs.

Je rencontrai un jour l'un de mes meilleu'-s amis, quelqu'un à qui il me serait très désagréable de refuser quoi que ce soit. — Me donnez-vous votre signature ? me dit-il. Un tel m'a donné ce carnet. Il faut bien que je le remplisse. J'y ai déjà inscrit mon nom et celui de deux amis— je crois bien qu'il avait soldé les trois souscriptions; je ne voudrais pas trop chercher.

• — Mon cher, lui répondis-je, j'aurai le très grand regret de vous refuser. J'ignore ce que vaut et ce que veut votre Ligue: elle n'a pas encore jugé à propos de faire connaître son but, mais je sais ce que vaut la Ligue française. Je sais ce que veulent certains des promoteurs du groupe canadien, et il y a là un ensemble de circonstances qui m'inspirent trop de soupçons pour que je me risque dans cette galère.

D'ailleurs, une autre raison suffirait seule à me commander l'abstention. Lisez les statuts de la Ligue; et vous verrez qu'ils ne laissent guère aux adhérents que la faculté de payer, sans contrôler le moins du monde l'emploi qu'on fera de leur argent. La Ligue n'a pas de programme connu ; ses directeurs ont une autorité absolue. Le régime est absurde.

Mon ami me quitta quelque peu ennuyé ; il l'est bien plus aujourd'hui à la pensée d'avoir aidé la Ligue!

Le lendemain, je rencontrai l'un de mes plus brillants camarades qui me réclama à son tour mon adhésion.

— Mais où voulez-vous en venir avec cela? lui demandai-je.

— Je ne sais pas. Il paraît qu'il s'agit d'apprendre à lire aux petits Canayens.

Mon camarade emporta un nouveau refus, mais j'étais édifié sur les procédés de recrutement.

Sur les procédés d'organisation, il y aurait peut-être quelque chose d'intéressant à dire aussi.

Un journaliste de mes amis me disait : Il n'y a presque personne aux réunions, mais nous faisons des rapports flamboyants, et ça épate le public!

Un autre a fait une colère noire, en apprenant qu'on l'avait indiqué au procès-verbal comme secondant la mise en nomination d'un des membres du Conseil, alors qu'il était avec ce monsieur en relations plutôt tendues.

Il ne faut donc pas, mon ami, vous étonner si vous trouvez sur les listes de la Ligue le nom de gens qui seraient désolés de faire une œuvre douteuse. C'est ainsi qu'a été surprise leur adhésion (1).

J'en sais à qui la leçon profitera certainement (2) et qui se promettent bien de n'être plus dupes (3).

A vous cordialement.

Montréal, 26 janvier 1904.

(1 j Mais nous tenons à le répéter, même en ce cas. un homme raisonnable n'est pas exempt de blâme, car outre qu'il agit contre la lumière naturelle, il néglige (l'obéir à une direction de l'Église.

(2) Nous nous permettrons d'ajouter que si ces personnes sont de bonne fol, leur repentir ne demande qu'une chose, mais l'exige, se retirer immédiatement de cette galère et réparer par là le scandale que produit la simple vue de leurs nom sur la liste des ligueurs

f3) Mieux vaut, en effet, pourla société, un méchant que tout le monde redoute et dont on connaît bien les intentions, qu'un honnête homme qui ne aait pas où on le mène et ne se rend pas compte de ce qu'il fait. (La Nouvelle France, janvier 1904).

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