Chapitre XIV
L'Apôtre de la gratuité et de l'uniformité des livres
\ UCUN rouage n'est de trop dans une machine bien ■*^ agencée; chacun d'eux j a un rôle particuHer à remplir.
Ainsi en est-il dans la machine maçonnique qui se nomme la Ligue de P Enseignement. Les rouages humains qui la composent marchent tous comme des mouvements automatiques. Les journalistes chauffent la réclame par des rapport flamboyants plus ou moins erronés; les cabaleurs,à force d'intrigue et d'instance, arrachent des adhésions ; les quêteurs tendent la main et ramassent les piastres dont la Ligue a si grand besoin, pour mener à bien l'œuvre du " décrassement,"du " déniaisement " et de "l'émancipation" de laracecanadienne-française, entreprise par notre si bon oncle Louis Herbette(l).
Mais, un des membres les plus importants de la Ligue canadienne, est, sans contredit, M. P. -G. Martineau qui, par modestie sans doute, par tactique peutêtre, a été placé le dernier sur la liste des membres du conseil.
(1) Notre Oncle; en effet — nous assure- t-on— s'intitule parmi les conseillers d'État le décrasseur, le dC-niaiseur et l'émancipateur des Canadiens français, et il prétend accomplir son œuvre sans que les Canadiens s'en aperçoivent ; Merci, cher Oncle !
M. P. -G. Alartineau en ses qualités d'échevin de la ville de Montréal et de commissaire d'écoles de cette même ville, a droit à toute la gratitude de la Ligue. En efFet, alors qu'il était échevin, car il ne l'est plus, malgré les lamentations du Canada et les jérémiades de la Presse du (4 février 190^), M. P.-G. Martineaufut un des plus vaillants défenseurs de la bibliothèque neutre et de l'hôpital neutre. Comme commissaire des écoles catholiques, AI. P.-G. Martineau travaille avec acharnement à faire la lumière dans l'intelligence de ses collègues, et à leur faire accepter les grands principes de la gratuité et de l'uNiFORMiTÉ des livres.
Or, ces principes sont ceux de la franc-maçonnerie. Ils ont été mis en application en France dès la Révolution. En voici quelques preuves :
«Le Directoire désignera aux instituteurs primaires, les méthodes et les livres dont ils devront faire usage dans leurs leçons. Le Directoire en fera rédiger de nouveaux, s'il le juge nécessaire; et nuls, hors de ceux-là, ne seront admis dans les écoles, sous peine de destitution de l'instituteur. » (Conseil des Cinq-Cents, séance du 22 frimaire, an VIT.)
«Les instituteurs et institutrices des écoles primaires seront tenus d'enseigner à leurs élèves les livres élémentaires composés et publiés par ordre de la convention.» (Décret, 27 brumaire, an III.)
«Les citoyens ou citoyennes qui se borneront à enseigner, à lire, à écrire et les premières règles de l'arithmétique, seront tenus de se conformer, dans leur enseignement, aux livres élémentaires publiés à cet effet par la représentation nationale.» (Décret, 29 frimaire, an III.)
«II sera composé des livres élémentaires qui devront être enseignés dans les écoles primaires.)» (Décret, 22 frimaire, an I.)
«Le gouvernement a le droit et le devoir de faire composer les ouvrages d'éducation destinés à l'enseignement public. (F.*. Grégoire, évêque constitutionnel.)
"Je demande que les leçons soient les mêmes, et d'après les mêmes livres élémentaires.» (F.*. Portiez, Z^/scuss/on des livres élémentaires.)
«L'Enseignement est libre. La liberté, cependant, n'est pas absolue; car l'instituteur est tenu dans son enseignement aux méthodes et aux programmes officiels, et les parents, de leur côté, sont tenus d'envo^^er leurs enfants à l'école.» (F.". Bouquier. Décret sur l'organisation de l'enseignement public, 19 déc. 1793.)
La gratuité on le sait aussi, n'a été et n'est encore pour la franc-maçonnerie qu'un moyen hypocrite d'entrer sûrement dans l'école.
En effet, comment l'Etat peut-il prétendre donner gratuitement l'instruction, puisqu'il n'a rien de par luimême et ne peut dépenser que ce que le peuple lui donne sous forme d'impôts !
La gratuité scolaire, les chiffres le prouvent, ne consiste qu'à faire payer cette instruction de l'Etat dix fois plus cher qu'avant.
Avant que la gratuité complète fut mise en pratique en France, le budget scolaire (1) était de 116,4-03,520 tr. (année 1881); en 1903, ce budget est monté à plus de 330 millions. Et cependant les statistiques prouvent
(1) Turlin: Budget de l'Enseignement primaire.
que de 1885 à 1895 le nombre des élèves des écoles primaires a diminué de plus de 210,000 dans les écoles de l'État. (1)
Enfin, c'est la franc-maçonnerie qui a introduit, dans la législation scolaire actuelle de la France, la gratuité en même temps que l'obligation et la laïcité.
«L'instruction gratuite, laïque et obligatoire, disait le Mot d'Ordre du 25 février 1885, a été étudiée, préparée et décrétée dans les Loges, il y a bien des années, et c'est ce qui a rendu possible qu'elle fût votée par la Chambre.
Le Grand- Orient, déclarait clans son discours le président du Couvent de 1893, (2) le G.". 0.'. a décidé que l'enseignement devait être gratuit, laïque et obligatoire. Le G.'. O.'. a eu le bonheur de voir la législation profane adopter les idées qu'il avait proclamées.»
«C'est la franc-maçonnerie, disait au convent de 1897 le F.'. Hubbard (3), qui a fait passer dans la législation de la troisième République les lois militaires et scolaires."
Nous verrons, dans la deuxième partie de cette étude, M. Challemel Lacour déclarer que c'est la Ligue de l'Enseignenient qui est responsable des lois scolaires.
En voilà assez, pensons-nous, pour nous persuader de la valeur des principes de gratuité et d'uniformité que prone tant M. P. -G. Martineau.
La gratuité n'est qu'un mensonge, l'uniformité des livres est irréalisable. Nous le savons par l'expérience qu'en a fait la France. On sait qu'en France on a dû
(1) Déposition du Frère Justinius à l'enquête gouvernementale (1S99).
(2) Bulletin du G.'. G."., 1893, p. 263. — P. Nourrison : le Club des Jacobins, p 151.
(3) Discours de clôture du convent de 1897, p. 12.
abandonner l'unifomiité complète, pour revenir, à l'uniformité mitigée, actuellement en vigueur à Montréal. (1)
La province d'Ontario, elle aussi, a fait l'expérience de l'uniformité des livres : on sait combien peu satisfaisants ont été les résultats.
C'est bien M. Ouimet qui, alors qu'il était surintendant de l'Instruction publique de notre province, écrivait aux commissaires d'écoles, le 10 mars 1877 :
"Telle grammaire, telle géographie que vous avez apprise... a perdu toute sa valeur par la publication d'ouvrages mieux faits."
L'uniformité des livres, si elle était appliquée, causerait infailliblement le tarrissement de ces ouvrages mieux faits, et ne serait petit à petit qu'un écoulement de livres tendant de plus en plus à la neutralité maçonnique.
Ce n'est pas d'ailleurs la première fois qu'un pareil projet est présenté dans la province de Québec. On se rappelle qu'après l'exposition de Philadelphie en 1876 et celle de Paris en 1878, où les délégués canadiens fraternisèrent avec les Buisson (2 ) et les Jules Ferry, etc, il y eut dans notre province une poussée en faveur delà laïcisation des écoles, et de la création d'un ministre de l'instruction publique. On ne doit pas avoir oublié le bill de 1882 et son article 3 destiné à devenir aussi célèbre que l'article 7 de la loi de Jules Ferry.
Une tentative d'uniformité des livres fut faite peu après par M. le surintendant Ouimet. Le 10 décembre
(1) La Presse, 14 janvier 1904— témoignage de Mgr Racicot
(2) C'est au retour de l'exposition de Philadelphie que M. Buisson visita Montréal où il fut l'hôte de l'école du Plateau
1877, il écrivait aux inspecteurs d'écoles: (1) U intention de la loi est d'établir l'uniformité des livres dans toute la province.
Cette tentative n'échoua que grâce à l'énergique requête présentée par le Conseil de l'Instruction publique à la législature de 1880.
Depuis, la province de Québec en a fait un petit essai qui n'a coûté que $20,000.00 aux contribuables. Nous voulons parler du livre de lecture intitulé Mon premier livre, en deux livres ! On en connaît le piètre résultat. (2)
M. P.-G.Martineau n'en continue pas moins, et d'une manière de plus en plus persistante, à réclamer l'uniformité et la gratuité des livres.
Une seule chose énerve ce grand ligueur, insigne bienfaiteur du peuple ! c'est de voir que Mgr Racicot et M. le curé Larocque ne paraissent pas abonder dans son sens, et s'opposent à ses motions. En effet, il y a lieu de craindre, et en milieu catholique on devrait même être persuadé du danger.
M. Martineau ne peut cependant comprendre qu'on introduise à ce sujet la question de morale et de religion (!): "Que les livres soient donnés ou vendus, le choix de ces livres demeurera toujours sous le contrôle du Conseil de l'Instruction publique. Qu'on ne fasse pas de cette question une question de morale et de religion." (3)
(1; L,e Journal, 28 septembre 11)01
(2) C.-J. Magnan et J. Ahern : Mon premier lÎTre, 2 vol. illustrés, cart. 119- 122 pages.
{3) Le Canada, 35 novembre 1003— Le Journal, 25 novembre 1903.
Le fait que c'est le Conseil de l'Instruction publique qui aura toujours le choix des livres, est-il, en lui-même si rassurant, et suffirait-il à porter les catholiques à admettre des principes que la franc-maçonnerie reconnaît et déclare être siens ?
Notre conseil de l'instruction publique n'est, il ne faut pas l'oublier, qu'une institution civile, placée de par la loi scolaire, sous le contrôle du gouvernement. Or en supposant qu'il soit actuellement irréprochable et C[ue tous ses membres soient des catholiques à toute épreuve, qui peut nous garantir qu'il en sera ainsi dans quelques années? M. Ouimet n'était-il pas membre et même surintendant de ce conseil, lorsqu'il travaillait de toutes ses forces à faire adopter l'uniformité des livres ?
L'influence de l'Épiscopat, dans ce haut conseil, n'est-elle pas déjà mise en infériorité ? n'y a-t-il pas déjà 13 laïques contre 11 évêques ou archevêques? (1)
La tactique de M. P. -G. Martineau, dans la manière de faire passer ses motions, mérite aussi de ne pas rester inaperçue.
Il faut remarquer que M. P. -G. Martineau a toujours soin de ne jamais vouloir faire partie en sous-comités, mais il s'efforce d'y faire nommer des membres du clergé. Ainsi, à la séance du 14 janvier 1904, M. P.-G. Martineau, dit 7a Presse, ( 2 ) a proposé qu'un comité, composé de M. Lacroix, de M. l'abbé Dubois, du R. Frère directeur des Écoles Chrétiennes, soit nommé pour faire le choix d'une série des meilleurs livres approuvés
(i; Rapport du surintendant, année 1900-1901. (2) La Presse, 14 janvier 1904..
par le Conseil de l'Instruction publique, et qui seraient seuls employés dans toutes nos écoles.
A la séance du 16 décembre 1903, M. Martineau propose que M. Archambault s'adjoigne M. l'abbé Dubois et le Directeur des Frères des Écoles Chrétiennes pour préparer un rapport sur les meilleurs livres etc..
A la séance du 25 novembre 1903, MM. Savignac, Semple, le président ou M. l'abbé Larocque et M. l'abbé Callaghan feront une étude particulière de question de la gratuité des livres au point de vue financier. ( 1 )
Cette modestie qui porte M. P. -G. Martineau à se tenir ainsi dans l'ombre, ne serait-elle pas une nouvelle tactique de guerre. ? N'aurait-elle pas pour but de pouvoir dire plus tard : mais, vous accusez la Ligue, vous accusez la franc-maçonnerie d'avoir imposé la gratuité et l'uniformité des livres ; regardez donc les comptes rendus de l'époque, vous j trouverez les noms des commissaires ecclésiastiques parmi les membres des comités chargés d'étudié, soit la partie financière de la gratuité, soit le choix des livres à imposer ? Ces messieurs acceptaient de faire partie de comités, chargés d'examiner si les finances permettaient de donner les livres gratuitement, et de faire choix des livres à imposer : ils admettaient donc le principe et de la gratuité et de l'uniformité des livres !
'^ Timeo Danaos et dona ferentes^ Oui, nous craignons cette trop grande modestie chez ce conseiller de
(1) Z,eJournaI, 25 novembre 1903— ie Canada, 25 novembre 1903.
la Ligue canadienne de l'Enseignement. Nous la craignons d'autant plus que, depuis longtemps déjà, nous connaissons le fond de sa pensée.
On lisait dans la Vérité du 4 mars 1882 :