QUESTION ET LIGUES DE L'ENSEIGNEMENT
Nous publions ci-après une lettre de M. Henri Bernard sur la question et les ligues de l’enseignement en France, et dans la Province de Québec.
Le doute qu’il émet sur les services dela ligue française de l’enseignement sont partagés iciet dans l’ancienne mère-patrie par la généralité des esprits bien pensants.
En France, l’objet de la ligue est manifeste et il est poursuivi ouvertement avec un plan d'ensemble et une persévérance d'action qui seraient mieux employés, s'ils l'étaient à introduire la bonne et saine éducation par-
tout, dans les coins les plus reculés, les moins accessibles et les plus dénués de ce pays, plutôt qu’à déchristianiser les enfants de l’école dans les centres aisés où l'instruction est déjà suffisamment répandue.
Nous ne voudrions pas faire l’injure de comparer, dans ses moyens d'action et dans les aspirations qu'elle caresse, la ligue de l’enseignement franco-canadienne à la ligue athée et maçonnique dela France. Notre jeune pays ne tolèrerait pas plus l’œuvre de la ligue canadienne, sous quelque beau nom qu’elle se cachât, qu'il n’a fait du défunt Institut canadien, mais nous le dirons franchement, nous n’attendons aucun résultat sérieux de cette tentative. Elle amoindrira plutôt l'efficacité de notre système scolaire qu'elle ne l’activera. Elle sera un engin de démolition au lieu d’être un instrument auxiliaire dans l’amélioration de nos modes d'enseignement de nos divers rouages officiels.
Son institution même n'est-elle pas un acte de blâme et de censure dirigés contre l'orientation imprimée par notre Conseil de l’Instruction Publique à l'éducation générale de notre pays?
Ce corps composé d’abord de nos évêques, par état si essentiellement éducateurs, et d’un nombre égal de laïques éclairés, a-t-il trouvé, jusqu’à présent, une assistance appréciable chez les fondateurs de la Ligue de l’Enseignement ? N'est-ce pas, au contraire, une note dissonante et criarde qui s’est élevée d’une petite chapelle où l’on chante d’étranges antiennes à la gloire de la laïcisation française, sous prétexte de célébrer des progrès que démentent tous les chiffres officiels ?
L'œuvre de l’enseignement public chez nous, de son progrès et de sa diffusion, là même où règne la misère, est difficile, longue, demande des patiences angéliques, des concours universels parmi le peuple, oui des concours profonds, sincères, efficaces parmi les contrihuables, qu’il nous est impossible de constater encore à l'heure présente.
Nous avons accompli tous les progrès qu’il était possible d'atteindre, étant donné nos ressources publiques et l’état d'esprit de nos populations peu portées à s’1m- POSER, (à se TASQUER,) même pour un objet d'essentielle importance comme l'instruction.
C’est de la propagande populaire par les journaux surtout, mais aussi par nos hommes publics, par toutes nos classes dirigeantes qu’il nous faut pour apprendre aux contribuables, petits et grands, que toutes les réformes désirables se conquièrent et se maintiennent au prix de sacrifices constants. Or cette éducation du peuple a été ralentie par bon nombre d'obstacles venus des sphères mêmes de la politique où l’on aime tant auourd’hui à invoquer le progrès et à accuser nos institutions des partis pris et des aveuglements qui ne viennent que du culte exagéré de l'intérêt politique.
Le Conseil de l’Instruction Publique, au lieu d’être en butte à des attaques plus ou moins détournées, mais cruellement perfdes, devrait se voir secondé par toutes les classes dirigeantes, qui ont toujours eu, quoi qu’on en dise, voix au chapitre de ses délibérations. Ce ne semble pas là le but que poursuit notre Ligue de l’enseignement.
Encore une fois, nous n’augurons rien de bon de cette nouvelle création qui semble plutôt destinée à des glorifications désespérées probablement, vaines et sté. riles dans tous les cas, s’il s'agit d'une impulsion véritable à la cause de l’enseignement dans les localités absolument incapables de le procurer à nos enfants.
Ncus laissons maintenant parler M. Bernard qui voudra bien croire que nous sommes de son avis concernant «l'influence considérable» qu’exercera notre Ligue sur l’Instruction. Si cette ligue dure, l’on constatera dans cinq, dans dix ans, qu’elle aura pu laïciser notre enseignement dans les villes et former des géne:ations d'enfants enclins à croire que la religion n’est pas la base de toute éducation chrétienne et patriotique, mais elle n'aura en rien contribué à l'élévation du pourcentage des écoles construites et des enfants qui les fréquentent :
Notre-Dame des Neiger-Ouest, 29 jan. 1908.
Lettre ouverte à M. le Rédacteur en chef de La Presse, Montréal.
M. le Rédacteur,
Dans le numéro de La Presse d'hier, vous avez sublié sous le tire de: Lacune dans l'enseignement français, un article qui a dû intéresser tous ceux qui s'occupent de la question d'enseignement.
Pour moi, j'ai lu et relu avec le plus vif intérêt cette étude malheureusement trop courte et par le fait incomplète. Tandis que j'étais tout absorbé par cette lecture, quelques paroles prononcées le 9
PE Ps
octobre 1902, à la salle Poiré, par M. le Rédacteur en chef de La Patrie, devant les membres de la Ligue de l'Enseignement, me sont revenues à la pensée.
M. Langlois, disait le compte-rendu du Journal, a fait remarquer qu'il y avait en France, une Ligue de l'Enseignement, dont les membres fort nombreux exercent une influence considérable sur l’instruction.
M. Langlois s'étant contenté de dire que cette influence était considérable, pourriez-vous, M. le Rédacteur, nous dire comment et en quoi cette Ligue a exercé et exerce encore une si grande influence? Serait-ce au point de vue scientifique ? Serait-ce au point de vue moral? Serait-ce encore en ce qui concerne la gratuité ?
Si cette ligue a exercé une réelle et bienfaisante influence, comment se fait-il que le système d’instruction primaire de France soit plus défectueux que celui de la Province de Québec ?
Comment se fait-il qu’àprès avoir fabriqué plus de douze lois et avoir dépensé des milliards pour l’enseignement primaire, la France ne possède que la moitié du nombre des écoles qu’elle devrait posséder, pour être sur le même pied que la Province de Québec ?
En effet, pour 38 millions d'habitants, iln’y avait en France, en 1887, que 81,130 écoles, dont 62,318
laïques et 18,812 congréganistes, c'est-dire une moyenne d’une école par 468 habitants. Pour être aussi bien dotée que la province de Québec, qui possède 5,985 écoles primaires—une école par 250 habitants,—la France devrait en avoir 149,625.
On cor1pte encore dans l’armée de 129 à 150 soldats illettrés par régiment. Où est donc l'influence de cette Ligue et de ses membres fort nombreux assurément puisqu'ils sont au nombre de (1,500,- 000) un million cinq cent mille.
En répondant à cette question, M. le Rédacteur, vour m'obligerez beaucoup, et votre réponse sera bien reçue d’un grand nombre de vos lecteurs.
Veuillez me croire, Monsieur, votre tout dévoué,
HENRI BERNARD