‹ La ligue de mm. le curé, le maire, le notaire et le médecin [microforme]Chapitre 7 sur 16 · SCÈYZ VI DOCTEUR DEROY, MADAME FORTIER · texte numérisé non relu

SCÈYZ VI DOCTEUR DEROY, MADAME FORTIER

(Madame Fortier pleure... Long silence)

MADAME Je vous demande pardon de venir pleurer ici.... DOCTEUR Laissez librement couler vos larmes, madame ; ça vous soulagcra. Et les larmes des mères sont recueillies par les anges, dit-on:

MADAME

Hélas ! les miennes ne sont pas méritoires ; mon malheur est un juste châtiment du ciel...

DOCTEUR

Que dites-vous, madame .... Votre douleur vous égare....

MADAME

Je vais soulever devant vous le dernier repli de mon âme; il cache un remords. Là est le serpent dont la morsure est plus vive que toutes mes autres douleurs:

Depuis surtout que Dieu a béni notre amour, mon mari me fit souvent part de ses inquiétudes sur notre avenir, au cas où il nous laisserait, moi, veuve et l’enfant, orphelin. Il voulait prendre une police d’assurance sur sa vie, pour nous sauver de la misère, disait-il, en cas ue malheur. Je le priai chaque fois, de chasser de son esprit ces inquiétudes qui semblaient

empoisonner ses joies de famille. Il y a une dizaine

de jours à peine, il me dit qu'il avait eu de son patron, une augmentation de salaire et il me réitéra son intention de faire assurer sa vie Il voulait prendre une police pour un fort montant : il mentionna $5000. “ Je ne croirais pas vous aimer sincèrement, me dit-il alors, si je ne prenais ces précautions contre un malheur qui est bien possible sinon probable. ”

Pourquoi ma langue ne s'est-elle pas attachée à mon palais au moment où j'allais lui répondre !.... Hélas ! j'osai plaisanter sur ses terreurs. Je m’opposai à son projet et réussis à le lui faire abandonner. Le malheur contre lequel il voulait nous protéger est arrivé: Mon inari est dans la tombe et mon enfant, frustré des avantages que son père voulait lui garantir, se trouve, par ina faute, condamné au supplice des disgraciés de la fortune, des déshérités, voué au servage et à ses humiliations.... Pauvre petit forçat de la misère.... Et c'est moi qui ai chargé ses petites mains des chaînes de la servitude !....

Moi, sa mère !.... je suis son bourreau !

(Elle pleure.... silence).

Comprenez-vous, maintenant, docteur, que j'aie soif de sacrifices pour celui que j'ai si odieusement trahi ;

que je veuille, à la sueur de mon front et sans les secours de la charité, pourvoir à la subsistance de

mon enfant ? C’est le seul moyen que j'aie de racheter mon crime, de mériter la miséricorde de Dieu, de me réhabiliter auprès de ma victime et de diminuer l'horreur que je me fais à moi-même.

DOCTEUR

Madame, j'avoue que vous avez commis une erreur en dissuadant votre mari de prendre une police d'assurance sur Sa vie; mais au point de vue de sa moralité, votre acte n’est pas même une faute. C'est un acte irréfléchi. maïs quel est celui qui n’a jamais agi inconsidérément . ..…

MADAME

C'est une triste excuse pour justifier une mère qui a compromis l'avenir de son enfant. Même chez les êtres privés d'intelligence, les mères n’ont aucune défaillance à l'égard de leur progéniture. Vit-on jamais l’hirondelle oublier de placer le nid de ses petits à l'abri des orages ? L'amour d’une mère doit suffire pour la préserver de toute erreur à l'égard de ceux que Dieu lui a confiés. Je serais trop heureuse de n'être pas coupable ; mais l'amour même, l’affection de mon enfant pour sa mère me reprocheront sans cesse ma triste forfaiture : Chaque fois que cet enfant si affectueux viendra oftrir son front à mes baisers, il me semblera que par mes caresses, je renouvellerai

ma trahison ; qu’elles ne seront que des actes d'hypocrisie. Ai-je bien encore le droit d’embrasser mon enfant que j'ai trahi? Ne serait-ce pas le baiser de Judas ? Ne pourrait-il pas avec raison, me dire: Tu parais m’aimer, maman : p'urquoi as-tu dune choisi pour moi le lot de la misère, lorsque mon père voulait, au moyen d'une assurance sur sa vie, me sauver de l’indigence et de ses privations

Dieu l’a admirablement doué, l'a marqué au front du sceau de l'intelligence : plus tard, quand le goût de l'étude se développera en lui, que des aspirations naîtront dans son cœur, n'aura-t-il pas le droit de me dire : Papa qui m'aimait a voulu, au moyen d'une police d'assurance sur sa vie, pourvoir à mon instruction ; pourquoi t'es-tu moquée de sa prudence ? J'aurais pu remplir une carrière brillante, comme les enfants des riches, au service de Dieu ou de ma patrie... Pourquoi t'es-tu obstinée à faire de moi un paria de la misère, un galérien de la vie.

DOCTEUR

Madame, vous affligeriez votre mari s’il pouvait vous entendre.

MADAME

J'ai fait aussi le malheur de mon mari, en m'opposant au projet de son amour; j'ai empoisonné sa vie

par les inquiétudes et les soucis et rempli d'angoisses ses derniers moments. ... (Avec agitation) : J'ai tra-

hi les deux êtres qui m'étaient le plus chers et foulé

aux pieds les sentiments les plus sacrés, l'amour conjugal et l'amour maternel ... (se lève et s'écrie) : Je suis une misérable !. .: (Au désespoir) : Mon mari ! je te demande pardon... Mon Dieu!...je suis seule coupable... Faites tomber sur ma tête vos châtiments... m#is épargnez mon enfant. ...

(Docteur s'est levé presque en même temps qu'elle et veut l'interiompre, suppliant, la touchant à l'épaule) :

DOCTEUR

Calmez-vous, madame... Dominez votre douleur... Ecoutez-moi.

(L'enfant—de l'appartement de la famille où il était, —a entendu le désespoir de sa mère ; on l’entend accourir, suppliant, avant qu’on le voie) :

ENFANT Maman !.... mamen !....; non, non, maman...

MADAME

Mon enfant est éveillé .... c’est lui qui vient !...

SCENE VII | DOCTEUR DEROY, MADAME VEUVE FORTIER, GASPARD FORTIER, enfant.

(L'enfant se précipite sur le théâtre et dans les bras de sa mère, suppliant) :

ENFANT

Non.... non ... maman; pleure pas, maman.

Pleure pas, maman : je suis avec toi.

MADAME Pauvre enfant !.... Cher enfant !.. . (Le pressant avec amour).

DOCTEUR

Essayez-vous, madame et du calme s'il vous plaît. (IL la fait reprendre son siège). Madame, si vous

ne voulez pas reconnaître la voix d’un ami, écoutez du moins celle du médecin qui vous ordonne de vous apaiser... (1l prépare un calmant avec hâte),

ENFANT

Pleure pas, maman. Pourquoi pleures-tu : Papa est au ciel ; je l’y ai vu ; moi, je taime bien et je serai toujours obéissant. Si tu pleures, maman, je sens que je vais pleurer aussi et je perdrai le présent que papa n’a promis pour ce soir.

DOCTEUR Pour l'amour de ce petit ange, madame...

MADAME Non, mon enfant : ta mère ne pleure plus.

DOCTEUR (Dr. présente à madame la potion préparée) :

Prenez ceci ct aidez-en l'effet par votre volonté. (Pendant que madame prend la potion): Tu l’aimes bien, ta mère, toi, petit ?

ENFANT Si je l'aime!.... Ceci va-t-il faire du bien à maman ?

DOCTEUR Oui, cher enfant.

ENFANT

Merci, monsieur.

(Madame ayant pris le calmant, presse l'enfant sur son cœur, appuie son front contre le sien et demeure abimée dans cet acte de tendresse, pendant que le docteur) :

DOCTEUR

Madame, vous ne devez pas rester plus longtemps en proie au désespoir et il ne faut rien attendre des consolations humaines ; Dieu seul possède dans son infinie tendresse des trésors de consolations qui

DEUXIIME ACTE 43

puissent adoucir le chagrin d'une mère. Portez aux pieds du divin Consolateur votre cœur, tel qu’il est, rempli de deuil, de regrets, de craintes et de ce que vous appelez du remords; offrez-le à Notre Seigneur. L'oblation de ce calice d'amour maternel lui sera agréable et il vous bénira, vous et votre enfant. Ceux qui pleurent sont spécialement ses invités. Allez avec confiance, quand vous aurez pris un peu de repos, déposer votre fardeau au pied de la Croix. ENFANT Allons, maman ; allons à l'église voir le petit Jésus. Il était avec papa, cette nuit et il m'a souri. MADAME Oui, mon enfant; dans un instant nous irons à l'église.

ENFANT

J'ai quelque chose à lui demander au petit Jésus. DOCTEUR

Qu'est-ce que tu vas lui demander ?

ENFANT

Je vais prier pour maman ; papa lui, est au ciel... DOCTEUR

Fais donc la prière que tu feras à l’église.

ENFANT

(Joignant les mains, les regards au ciel): Cher

petit Jésus, maman qui est si bonne a beaucoup de chagrin ; je l’aïne bien et ça me fait de la peine de

la voir pleurer ; je vous prie de ln consoler. Dites à papa de ne pas oublier ce qu'il m'a promis. Dites-lui d'envoyer aussi un cadeau À maman, ce soir.

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