CHAPITRE XXI
Siège de Paris. 1590-1592.
La mort du roi de la Ligue, du vieux cardinal de Bourbon (9 mai 1590), éclairait la situation autant que la victoire d'Ivry. La Ligue se révéla comme un parti à deux têtes , mais dont Tune, celle des Guises, allait maigrissant. La tête espagnole^ au contraire, grossit, grandit, devint la seule. Le clergé, abandonnant son roman toujours avorté d'un capitaine de l'Église, se rallia franchement, nettement à rÈspagne, inscrivit sur son drapeau, comme son but et sa devise, la royavté de V étranger.
L'Espagnol remplit tout en France. L'ambassadeur ordinaire Mendoça et son second, Ybarra; Tambassadeur extraordinaire, le duc de Feria,
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voilà les rois de Paris. NoUs allons les voir y frapper monnaie, gouverner et nourrir le peuple; les chaudrons des Espagnols et les sous jetés du balcon, ce sont les moyens éloquents qui convertiront la foule à la royauté de l'Inquisition.
Le légat Cajelanô, envoyé par Sixte-Quint, qui le croit très modéré, devient violent à Paris, pur instrument des Espagnols.
La mort du roi de la Ligue fut sue d'abord des personnes qu'elle intéressait le plus. La mère et la sœur de Mayenne vinrent, palpitantes^ l'apprendre à l'ambassadeur Mendoça , qui leur dit froidement « qu'il fallait attendre les ordres du roi d'Espagne. » Alors, ces pauvres princesses coururent au l^at, qui dit « qu'on ne pouvait rien faire sans les ordres du roi d'Espa« gne. »
Philippe II dut se féliciter d'avoir si mal payé ses Suisses. Il avait été battu à Ivry, mais sur le dos de Mayenne. Le Béarnais lui avait rendu le service signalé d'humilier et de ravaler le chef de la maison de Guise.
De toutes parts, la France ligueuse, dans le cours de cette année, se précipita vers l'Espagne. Et, d'elle-même, l'Espagne entrait de tous les côtés.
Le père Mathieu, un Jésuite, était venu assurer les Seize de sa haute protection.
Le frère Basile, capucin, avail obtenu dos troupes espagnoles pour le I^nguedoc.
Le duc de Mercœur, qui eût été le chef des Guises (à ne consulter que l'aînesse), n'agissait pas avec eux. Seul^ retranché dans sa Bretagne, il ne s'adressait qu'à Philippe II, et il en reçut un très-beau secours de deux ou trois mille Espagnols.
La Gascogne le sollicitait pour en obtenir aussi, et disait que, sans cela, c< les loups affamés auroient bientôt dévoré les pauvres brebis catholiques. »
Le parlement d'Aix appela en Provence le duc de Savoie, gendre de Philippe II, et ce prince, gracieusement, se rendit à la requête avec une armée mêlée d'Espagnols et de Savoyards. Aix le reçut, mais non Marseille, qui, sous ses consuis, s'en tint à être Espagnole de cœur.
Admirable unanimité. La France veut être Espagnole, c'est-à-dire ne plus être France.
Les Guises, seuls, en tout cela, ne parlaient pas nettement. Us auraient voulu de l'argent espagnol plutôt que des hommes. Le duc de Nemours, au nom de la Bourgogne et de Lyon, sollicitait seulement une légère solde pour ses troupes, « une petite somme de deniers. »
Plus tard, Mayenne sollicite de quoi payer une
armée française.
On n'attrapait pas ainsi Philippe IL
Il y avait des gens plus francs qu'il écoutait plus volontiers. Par exemple, un Boisdauphin, qui se disait gouverneur de l'Anjou et du Maine, parla intelligiblement. Dans sa petite pétition pour avoir deux mille Espagnols, il dit nettement au roi d'Espagne : « Les provinces et gouverneurs reconnaissent aujourd'hui qu'il n'y a de roi en France que Votre Majesté. »
Tout à l'heure, au nom de Paris, les Seize en diront autant.
Dès le mois de mars, les ambassadeurs d'Espagne avaient fait crier dans Paris une lettre de leur maître où il ordonnait à Tarchevêque de Tolède de dresser un état des bénéfices du royaume pour aviser à soulager les pauvres catholiques de France.
Belle, mais bien lointaine espérance. Cet enragé Béarnais s'acheminait vers Paris. Déjà il avait pris Mantes. On en répandait mille contes. Le lendemain de sa bataille, il était si peu fatigué, qu'il avait tout le jour joué à la paume. On l'appelait en Gascogne (du nom d'un de ses mou^ lins) meunier du rmulin de Barbaste. A Mantes^ ce roi meunier fit fête aux boulangers de la ville, qui lui gagnèrent son argent à la paume et lui refusèrent revanche. Toute la nuit il fit faire du pain et le vendit à moitié prix. Les bou-
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langers éperdus vinrent lui offrir sa revanche* C'était justement par le pain qu'il voulait prendre Paris. Il faisait la guerre aux moulins, aux greniers, aux petites places d'en haut et d'en bas qui nourrissent la grosse ville. Ce ter* rible Gargantua, diminué et délaissé d'un grand nombre de ses habitants, avait cependant encore deux cent vingt mille bouches, et, quoique le roi y vint assez lentement^ on y amassa peu de vî* vres.
La ville, en récompense^ était bien pourvue de pfédicateurs, riche en sermons. Aux Rose, aux Boucher, étaient venus s'adjoindre les Italiens du légat, qu'on admirait sans les comprendre, le grave Bellarmino, le pathétique et amusant Panigarola qui, avec le petit Feuillant, partageait l'enthousiasme des dames. On assure qu'au début d'un sermon il s'écria : « C'est pour vous, belle, que je meurs... » Et comme toutes se regardaient, il ajouta avec componction : « dit Jésus-Christ à son Église. »
Le 8 mai, le roi commença à tirer contre Paris. Le 14, dans ses murs, commencèrent les processions de l'armée sainte, où les moines, fièrement troussés, le capuchon renversé pour mettre le casque, plusieurs affublés de cuirasse, soufflant sous leurs armes, menèrent la milice bourgeoise. Quelques-uns, non sans tremblement^ se hasardèrent
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à chs^rger et tirer leurs arquebuses pour saluer le légat, ce qui fit un grand mallieur ; ils tuèrent son aumônier.
Mais, outre ces belles troupes, les ducs de Nemours el d'Âumale, qui commandaient la dé* fense, avaient dix-^sept cents Allemands, huit cents fantassins français, cinq ou six cents ca* valiers ; de plus, un grand nombre d'hommes de la milice boui^eoise qui avaient tout à craindre, si le roi entrait, étant connus et désignés aux vengeances des huguenots ou des royalistes. Henri IV, si clément pour lui-même, livra toujours à la justice ceux qui avaient comploté contre Henri HL Le prieur de Jacques Clément, qui, disait-on, Tavait endoctriné au meurtre, fut jugé, sur la requête de la reine veuve, et, par sentence du parlement de Tours, tiré à quatre chevaux.
^Les Crucé, les Bussy-Leclerc, qui, en 87, voulaient enlever le roi, et qui, aux barricades de 88, voulaient le forcer dans le Louvre, auraient fort* bien pu aussi être mis en jugement. Et même les vieux massacreurs de 1572, étaientils sûrs d'être oubliés? Ceux qui emportèrent les faubourgs après la bataille d'Ârques, huguenots pour la plupart, avaient pour cri de combat : « Saint-Barlhélemy ! Saint-Barthélémy 1 » Neuf cents bourgeois avaient péri dans celte $i
courte attaque. Et les faubourgs avaient été si exactement démeublés» déménagés , dépouillés de tout objet petit ou grand, que les royalistes même n'eussent pas voulu voir entrer le roi à ce prix.
Bu reste, ce n'était pas avec une si petite armée (douze mille hommes et trois mille chevaux) qu'Henri pouvait prendre cette énorme ville. La mouche, pour rappeler te vieux mot déjà cité, n'a* vale pas un éléphant.
Mais l'éléphant souffrit beaucoup. En un mois, il eut tout mangé. Il fallut commencer des visites domiciliaires. On fouilla les riches greniers des couvents, malgré l'étrange et plaisante prétention des Jésuites, qui voulaient fermer leurs portes. On dit, au contraire, qu'on ferait sur les religieux ce qu'on fait en mer dans un vaisseau affamé, oii l'on mange les plus gras.
On en vint au son d'avoine. On en vint aux chiens, aux chats. L'ambassade d'Espagne frappa des liards, qu'on jetait par les fenêtres. Mais on ne mange pas du cuivre. Alors, aux portes de l'hôtel, on fit la cuisine en plein vent. Des marmites gigan^ tesques témoignaient de la charité des Espagnols. Ils soulageaient par aumône ceux qu'ils faisaient mourir de faim.
Le roi serjra de plus près. Il prit les faubourgs, le^ fortifia. Le peuple, qui y allait chercher de
rherbe^ fut clos oomme dans un tombeau. Les* toile assure qu'on alla jusqu'à faire du pain de la poussière d'os qu'on prenait aux cimetières^ qu'iih soldat mangea un enfant/ qu'une dame dont le fils était mort, le sain, avec sa servante, et qu'elles vécurent quelque temps de cette nour** riturct
Nul doute qu'en cette extrémité la ville ne se fût rendue, si elle n'eût été comprimée par une effroyable terreur. Une grande feulie s'était portée au parlement pour crier : Du pain I Plusieurs croyaient en profiter pour faire sauter le gouverneur, délivrer la ville. Brisson en savait quelque chose. Il n'y eut pas d'entente, et tout échoua. Plusieurs furent saisis, pendus. Les moines et les massacreurs eussent égorgé le parlement ; mais Nemours setttit qu'un tel coup ferait Paris tout Espagnol et mettrait à rien les Guises.
Cependant, des tours, des murs, on voyait flotter la moisson. Les pauvres gens risquaient leur vie pour aller couper des épis. On les battait, on les blessait, sans pouvoir les décourager. Henri IV, ici, fut très-beau. Il déclara qu'il prendrait ou ne prendrait pas Paris, mais qu'il laisserait aller tous ceux qui voudraient sortir, n
Des foules en profitèrent, trois mille hommes en une fois. Puis d'autres, tant qu'ils voulurent,
des gens aisés aussi bien que le peuple. Des femmes grosses s'en allèrent sans difficulté. Le foi même fît aux princesses la galanterie de laisser entrer deis vivres pour elles.
Onprétend quece bon prince, qui ne perdait jamais son temps, se désennuyait à faire Tamour à Fabbesse de Montmartre. Puis il transporta ses quartiers à Tabbaye, ou, comme on disait ^lors, à la religion de Longchamp, autre monastère de filles. Biron disait : a Qui peut encore reprocher à Sa Majesté de ne pas changer de réli-' gion ? »
Cependant le prince de Parme, qui ne s'a* musait jamais, avait, à la longue, terminé se$ préparatifs ; à l'instante prière de Mayenne et sur l'ordre de son maître, il venait secourir Paris. Malmené par les Hollandais , qui lui avaient pris Bréda, il venait malgré lui en France, n'ayant nulle bonne opinion de cette affaire gigantesque oii le chimérique solitaire de l'Escurial le jetait imprudemment. Il avait osé lui écrire : « Vous lâchez la proie pour l'ombre. »
Il fallut bien que le Béarnais laissât son siège et ses abbesses. Longtemps on lui avait fail croire, pour l'amuser et le flatter, que le prince de Panne ne viendrait pas, qu'il enverrait seulement quelque secours. Mais il était venu^
il était à Meaux. Et le roi. eu doutail encore ! (De Thon.)
Ce redoutable capitaine avait fait sa marche en vingt jours, traversé le nord de la France dans un ordre admirable. Les soldats espagnols, si indisciplinés sous le duc d'Albe, marchaient en toute modestie sous ce grave ItaUen. C'était une singularilé de son génie d'avoir dompté les bêtes féroces; ils en avaient peur et respect comme d^m «spril de l'autre monde. Ces Espagnols, si difficiles, à vrai dire, étaient peu nombreux; l'Espagnol d'Espagne était presque un mythe ; ce qu'on appelait ainsi , c'étaient des Comtois, des Wallons, surtout des Italiens. Cette diversité de nations, loin de gêner Farnèse, le servait fort ; elle les tenait tous en grande humilité sous cet homme ferme, froid, au besoin, cruel. En le voyant si valétudinaire, porté dans une chaise, exécuter pourtant cette triste expédition de France qu'il avait franchement blâmée, toutes ces nations victimes apprenaient la résignation^ et, devant ce malade, personne n'eût osé murmurer.
Il suivait strictement l'ancienne discipline romaine, exigeant chaque soir du soldat le travail d'un camp retranché. Au bout de chaque marche, avant tout, on fermait le camp d'une epceinte de chariots, et, si Ton restait, de fossés.
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L'armée était une citadelle mouvante. Le général , qui ne dormait jamais, passait la nuit à tout régler pour le lendemain, à recevoir les rapports, les espions. Sans bouger de sa chaise, il savait à toute heure ce qui se passait chez l'ennemi, et chez lui sous chaque tente.
Il était envoyé pour deux choses, une de guerre, une de politique et de révolution :
1*" sauver Paris, détruire la renommée militaire du Béarnais; S"" éclipser, énerver Mayenne, subordonner les Guises, mettre l'Espagnol à Paris.
Henri IV brûlait de combattre. Son armée n'était pas à lui, comme celle de l'autre; elle était quasi volontaire, elle s'était formée pour celte belle affaire de Paris; elle pouvait s'ennuyer, se disperser (ce qui arriva). 11 envoya un trompette à Mayenne et à Farnèse retranchés près de Chelles, leur fit dire de sortir de leur tanière de renard, de venir lui parler en plein champ. Â quoi Fltalien répondit froidement qu'il n'était pas venu de si loin pour prendre conseil de son ennemi. Peu après cependant il dit qu'il donnait la bataille, se mit en marche sans dire son secret à personne. El pendant que l'armée royale ne voyait que son avant-garde, pendant que Mayenne bravement menait celle-ci au combat, le centre avait tourné, devenant lui-
même avant-garde et tombant sur Lagny^ grande position pour la guerre et pour l'arrivage des vivres. I^agny fut emporté sous les yeux d'Henry même, Paris ravitaillé, l'armée découragée, et elle se fondit en partie*
Le duc de Parme n'avait rien fait s'il n^assurait aux Parisiens Gharenton et Gorbeil. Mais Gorbeil l'arrêta longtemps. Gela lui fit du tort. Paris, quelque reconnaissant qu'il fût, trouvait fort dur que ses amis ruinassent les campagnes que l'ennemi, le Béarnais tant mau^ dit, avait épargnées. Gorbeil fut pris et mis à sac. Farnèse le livra aux soldats. Il tenait fort Farmée; mais il connaissait cette Bête sauvage et ce qu'elle attendait; il la lâchait parfois, lui passait par moment ces horribles gaietés du crime.
Des dames de Paris, qui y étaient réfugiées, en revinrent plus mortes que vives. La pauvre femme de Lestoile, qui venait d'y accoucher, ne put encore, être rendue à son mari qu'en payant aux soldats une rançon de cinq cents écus.
L'enthousiasme des Parisiens fut fort calmé pour leurs amis d'Espagne. Toute leur peur était qu'ils ne restassent. Ils prièrent Mayenne de raser les châteaux trop près de Paris. Quand le prince de Parme voulut laisser garnison dans Gorbeil, on résista, on lui montra les dents«
ji.
DonC; on se quitta sans regret. Les ligueurs, qui avaient cru voir entrer un fleuve d'or et les trésors des Indes avec l'armée d'Espagne, restaient à sec et furieux. Mayenne, qui avait vu de près son odieux auxiliaire, qui sentait bien qu'on n'avait aucune prise sur cet homme de marbre, et qui lui en voulait de l'avoir fait ridicule à Lagny, fut obligé pourtant, dans sa grande faiblesse, d'en accepter trois régiments.
Le prince de Parme s'en alla, suivi de près et harcelé des cavaliers du Béarnais. Il n'était pas à vingt-cinq lieues, que celui-ci emporta Lagny et Corbeil. Et Paris n'était guère plus délivré qu'auparavant.
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