EN JUIN
« Henri, par la grâce du diable, roi de Guise et de Hiérusalem, fils aîné d'Edem, dominateur en France, et protecteur général créé et établi par le Saint-Père de la sainte foi catholique, apostolique et romaine es pays septentrionaux,
« A nos très chers et très aimés cousins, les rois d'Auraale et d'Elbeuf, — les seigneurs d'Antragues- Touchot, duc d'Orléans, — Guillot do la Chastre, duc de Berry, — de Randan-Lavardin, duc d'Auvergne,
— Thibaut de Cosséde Brissac, naguère duc d'Anjou et amiral de Portugal, — Aubin de Lanssac, comte de Bourdelais, — Jean de Saint-Luc, comte de Saiutouge et Rochelois, — Fierabras de Yaillac, comte de Nauras, — Maugis de Saux, duc de Provence, — Enguerrand, duc de Marigny, — Do, n)arquis de Constantin,
— Hercule de Nangis, palatin de Brie, — Benêt de Rosnes, primat de Champagne, — Hector de Grandpré, prince et pair des Ardennes, — amiral de Tavannes, naguère comte d'Auxonnes, grand bouteiller de notre maison, — Théodoric de Saint-Chaumont, comte de Forest, — Jehan de Prougni de Bois-Dauphin, comte du Mans, — Valent in-Orson de Haultefort, comte de Limousin, — Nangis de Bauffremont, marquis de Maçonnais, — Colin d'Entraguet, notre grand chambellan, et à tous nos autres officiers et justiciers, salut!
« Puis naguères avons été avertis qu'à la persuasion
de quelques petits gallaiis de Bourbon, aucuns malotrus et ivrognes d'Allemagne, assemblent des troupes de gens de guerre pour s'acheminer par deçà, pour troubler notre tant juste domination et prétendue usurpation, — à quoi désirant pourvoir, ayant premièrement imploré l'aide de notre grand dieu Juras Bios marranos, et de l'avis de notre bonne mère des dieux, avec l'adjonction du révérend en décimes, messer Lois Sibillot, écrevisse bouillie, afin de montrer et faire connaître que nous n'avons pas le bec de corne et ne nous mouchons pas du pied, nous ordonnons, enjoignons et à chacun de vous commandons que promptement et sans délai assembliez en chacun de vos royaumes, duchés, comtés, principautés, seigneuries et ressorts d'icelles, et autres terres de notre obéissance, ligue et intelligence, le plus grand nombre que vous pourrez de coquins, marauds, gueux, bélitres, fainéants, larrons, mutins, picorneurs, voleurs, vagabonds, diseurs de bonne aventure, bohémiens, retaillats, recutits, broch' en culs, cats en culs, meurtriers, fugitifs, forbannis, foruscis, essorillés, banqueroutiers, cessionnaires, pipeurs, emprunteurs, morveux, véroles, roupieux, foireux, nieurs de dettes, trompeurs, assassinateurs, chenets, croisets, pesons, garniers, messeres Renés, sorciers, empoisonneurs, lieurs d'aiguillettes, chevilleux, menteurs, imposteurs, écervelés, éventés, ingrats, pendards, bavards, querelleux, noiseurs, renieurs de Dieu, coupeurs He bourse, tireurs de laine, guetteurs de chemins, coupe-jarrets, coupe-gorges, faussaires, jureurs, blasphémateurs, hypocrites, sacrilèges, maquereaux,
rufians, paillards, ladres et tous autres de nos sujets, soldats les plus aguerris aux susdites qualités que vous pourrez trouver, ayant le cœur du tout à l'Espagnol comme nous, et non à la fleur de lys, et ce, au plu's grand nombre et quantité que vous pourrez, excédant, s'il est possible, le nombre qu'aviez l'année passée, — et iceux faire conduire et amener le plus diligemment que vous pourrez, vivant, comme vous avez fait l'année passée, aux us et coutumes de la Ligue, suivant l'induite de notregrand Satrape de Rome, savoir : pillant, volant, dérobant, picornant, détroussant et rançonnant toutes sortes de gens, sans resp3ct ni discrétion d'âge, qualité ni condition; tuant les hommes, forçant et violant femmes etfiUesaprèslesavoir battues et outragées, — et, après que vous aurez assemblé lès vous, bonne troupe de tels gens de la qualité susdite, vous ayez h les faire acheminer et venir près de notre personne, comme souverain de la Ligue, et lieutenant général de deux princes et monarques, les souverains d'ibêrie et d'Ausonie, et ce, dedans le vingt-cinquième de mai ])rochain venant, là partout où nous serons, et à vous, nos dits frères, cousins, confédérés et alliés, duement garnis de jambons, saucissons, cervelas, bœuf salé et autres confitures, avec bouteilles, flacons et brocs de haute taille, et autres appareils, instruments bachiques, et, en général, avec tout l'attirail et artillerie de gueule pour relever même la poitrine de notre très cher et très aimé cousin, le roi Gros-Bœuf. — Semblablement, afin que cette honorable et cacolique troupe puisse être entretenue, empiefî"('e près notre royale autorité et. majesté,
voulons en outre (^ue vous puissiez assembler près de notre très cher etbiea-aimé frère, le cardinal de la Raquette, tous nos ânes d'évèques, de Rennes le inorgueux, deNoyon l'entendu, de Bazas le têtu, d'Amiens le badin, de Senlis le fou, et autres tels nos jaquets, sans oublier le doyen foireux de Paris, et notre aimé et féal conseiller de notre Conseil privé, pillatif et incestueux, M. l'Archevêque de Lyon, et autres nos aimés députés et commissaires, de M. de Lasino Cléri, afin qu'ils procèdent diligemment à la vente et aliénation du temporel et bien de l'Eglise, et qu'ils fassent tout devoir de nous appjrter par sommes, ou fassent tenir les deniers à nous ordonnés sur icelui, pour le soutien de la Ligue Sainte, et la guerre par nous entreprise suivant la bulle (lu Saint des saints du monde, laquelle ils ont mystiquement et autheatiquemoat, sans faux -donner à entendre, subrepticement obtenue et apportée à leurs dépens, par messire Pierre do Gondi, chef avoué et reconnu de tous les ânes mitres de France, et ce, nonobstant tous les murmures, enipèciiements et crieries d'un tas de petits missotiers et clergeaux pour lesquels destourbier ne voulons et n'entenilons aucunement être différé.
« Mandons, en outre, à nos aimés et féaux messires FoupouleZamet, premier conseiller de la Ligue; Ludovic Diacette, comte Vilain de Chasteau, — Scorpion, Serredeniers, marquis de Procuration, — François Allemand de Chastelet, sieur de Guaipean, prince de Griffigni, — Jean de la Bistrades, baron de Harancs salés, — Nicolas Parent, écuyer, sieur 'le la Croix de
Grève, — Claudin Aubin, sieur de la Place Maubert, — Caillette Thomas, et autres officiers, même de la Grand 'rue, s'il y écliet, qu'incontent, promptement, diligemment, et sans délai, ils mettent en avant toutes sortes d'impôts, daces, subsides, nides, exactions, concussions, pilleries, voleries, rapines, créations d'offices, et autres moyens nouveaux d'attraper et tirer argent, tant des fols que des sages, politiques et ligueurs, pauvres et riches, sans distinction et généralement sur tout le peuple.
« Mandons aussi à notre aimé et féal chancelier^ dit Tout ce que vous voudrez, qu'il ait à expédier toutes lettres^ édits, commissions et dépèclies, en la meilleure forme que faire se pourra, tout incontinent et sans délai, et lesquels nous voulons être rapportés et renvoyés soudain vers messires Bergamasque Augustin de Thou, Guilleniin Molevault, Jau Jan de Hère, Thibaut deNully, Gringoire d'Anguechien dit Bête rousse, Michaut le zélé, Séguier l'entendu, et une infinité d'autres c , nos officiers et espions de nos cours pour,
par eux, toutes autres affaires cessant, être procédé à la vérification d'iceux à ce que, par leur demeure et longueur, nos deniers ne soient retardés. Lesquels voulons et ordonnons être mis et délivrés promptement et si tôt que faire se pourra es mains de Jan (jui ne peut, sieur de Bray, grand moqueur des dames de Paris, trésorier et général de nos guerres et affaires, pour iceux être employés à nos vouloirs et commandements pour nos propres affaires. Et à ce, ne faites faute, sur peine d'avoir encouru l'indignation d'avoir éculé la
pantoufle du Saint-Père et la notre, et d'être punis comme rebelles et désobéissants à nos saints vouloir et intention, nonobstant quelconques lettres, mandements, jussions, défenses et toutes autres choses contraires auxquelles nous avons, de notre certaine science, pouvoir matagonesque et haute luitte, expressément dérogé et dérogeons par ces présentes. Car tel est notre plaisir et désir de faire pis à l'avenir,
« Donné à Paris, en notre palais de Clisson, hôtel de Gueux, près les Enfants rouges, la nuit des Grands Vents de l'an de malédiction 1587 et de notre imaginaire usurpation et domination le troisième.
« Ainsi signé :
« Henri Quinquin.
« Et plus bas :
« Par le roi, dominateur susdit,
« Gennin le Seurre, Poil-de-Vache.
€ Et scellé de cire rouge, couleur de sang, auque est engravé un roi balafré, couronné d'une livre de beurre, tenant en sa main dextre un verre cassé et un bateau de paille et en la senestre un pot de moutarde de Dijon. »
Le roi avait été d'autant plus mécontent de l'arrivée de Guise à Paris que le duc se présentait en vainqueur pour lui imposer ses conditions. Le Balafré venait, en effet, de se rencontrer à Nancy avec plusieurs membres Je sa famille, le duc et le chevalier d'Aumale, le» ducs de Mayenne, d'Elbeuf et de Nemours, le comte de Clia-
ligny, et, au milieu d'ane orageuse discussion, il avait fait agiter la question de la déposition du roi. La solution était restée en suspens, mais tous avaient été d'accord pour exiger qu'il chassât de son Conseil les membres qui lui seraient désignés (les mignons, et en tète, d'Epernon), — qu'il accordât à la Ligue des places de sûreté, — qu'il l'assistât dans ce dont elle aurait besoin, et enfin qu'il prît les dispositions nécessaires pour arriver à la confiscation des biens des huguenots.
Guise s'était chargé de faire parvenir cette requête au roi. Quand celui-ci en eut pris connaissance, sa colère fut grande et se traduisit par un éclat. Il nomma aussitôt d'Epernon au Gouvernement de Normandie, vacant depuis la mort de Joyeuse à la bataille de Contras. La réponse était brutale ; Guise n'en supporta pas l'humiliation. Résolu à s'emparer du Gouvernement, il envoya quelques-uns de ses intimes, MM. de Boisdauphin, de Chamois, d'EsclavelIes, de Saint-Paul et de Menneville, prendre le commandement de cinq quartiers de Paris et s'entendit avec le Conseil des Seize pour se saisir de la. personne du roi au Carême prochain, dans une procession.
La Cour fut avisée du complot. Elle fit mander des troupes pour investir Paris. On persuada au peuple qu'elle projetait une Saint-Bartliélerny de catholiques et l'on placarda dans la ville des affiches incendiaires :
« Aux BONS CATHOLIQUES,
« Sera-ce toujours, pauvres catholiques, que vous vivrez en cette calamité d'attendre que l'on vous vienne
à toute heure couper la gorge dans vos lits sous une prétendue fausse conspiration, emmener avec vos femmes et vos enfants prisonniers? Quel malheur est le nôtre qu'il faille tenir le venin dans l'estomac et le laisser gagner le cœur pour vous étouffer plutôt que de le vomir pour être all-^gés et guéris ! Et s'il est vrai qu'il ait fallu jusqu'à cette heure céder à la force, reprenez cœur, au moins aujourd'hui, que vos ennemis, par crainte et pusillanimité, montrent qu'ils ne sont forts que de votre lâcheté. Il n'y a faute que de cœur pour mettre à exécution ce qui vous mettra en repos pour jamais, c'est de chasser tous les hérétiques et leurs fauteurs, — les coupe-jarrets sacrilèges des Quarante- Cinq et leur ladre de la Valette, grand protecteur de
l'hérésie Ce chancre qui vous ronge et dévore
s'est vanté que son maître donnera curée de votre sang à ses bons serviteurs, c'est-à-dire aux hérétiques et
traîtres comme lui. Faites-les mentir Croyez que
Dieu vous y aidera et ayez pour résolu que votre ennemi n'est fort que par votre couardise et lâcheté. »
Le Conseil des Seize, désemparé, appela Guise à son secours, et celui-ci, malgré une défense formelle, s'empressa d'accourir, protestant devant le roi qu'il était venu uniquement pour se justifier des calomnies dont il était l'objet et demander justice. En fait, il se retira en son liôtel pour préparer un soulèvement général de la population. Le roi, heureusement pour lui, avait pris ses précautions et fait entrer dans la ville des Suisses et des gardes françaises. Mais déjà partout des barricades
s'élevaient, partout on entendait des cris de mort : l'exaspération était à son comble. Henri III parvint à sortir de Paris sous un déguisement et se retira à Chartres. Dès ce moment, il était décidé à se débarrasser des Guise dont l'audace croissante devenait un danger pour son autorité et pour sa vie : il convoqua les Etats généraux pour le mois de décembre 1588 dans la ville de Blois.
Les élections, surveillées par la Ligue, furent presque partout favorables à sa cause. Quand les députés furent réunis, ils choisirent, pour présidents des Groupes, des ennemis personnels du roi, qu'on parlait, dès l'ouverture des séances, de faire enfermer après avoir fait de Guise connétable. M""^ de Montpensier ne craignait pas de montrer, suspendus à sa ceinture, les ciseaux d'or avec lesquels elle tenait, disait-elle, à découper la couronne monacale de Henri.
Ces multiples manifestations précipitèrent les événements : le 23 décembre, le duc de Guise était assassiné dans l'antichambre du roi par les Quarante-Cinq , la fidèle garde du corps; le lendemain, le cardinal de Lorraine était tué dans sa chambre à coups de hallebarde et l'on arrêtait aussitôt, dans le château, le prince Charles de Joinville, les ducs d'Elbeuf et de Nemours, la mère des Guise, et, dans la ville, le prévôt des Marchands de Paris, le président de Neuilly, le comte de Brissac, MM. de Boisdauphin, et Péricard, secrétaire du duc de Guise. Une saisie opérée dans les papiers personnels du duc dévoila ce que personnellement il avait reçu en argent de l'Espagne.
Le roi croyait avoir raffermi sa couronne. Il s'aperçut bien vite que jamais elle n'avait été plus chancelante. A la nouvelle du meurtre, Paris s'était soulevé; la Faculté de théologie délia le peuple de l'obligation de fidélité et ])roclama la légitimité de l'insurrection. Il devint de règle de traiter le roi de tigre, de chien, d'hérétique, de tyran : « Il n'y avait si chétif prédicateur, dit l'Estoile, qui ne trouvait place en son sermon pour y enfiler une suite d'injures contre lui, ni si malotru pédant qui ne fit une couple de sonnets sur ce sujet, ni si pauvre petit imprimeur qui ne trouvât moyen de faire tous les jours rouler sa presse pour quelque sot discours ou libelle différent contre Sa Majesté, farci de toutes les plus atroces injures qu'on pût imaginer ».
Rouen fut une des premières villes de province à se mutiner.
Déjà, huit jours après son installation, d'Epernon avait été obligé de se retirer de son gouvernement devant les dispositions hostiles de la population. Le duc de Montpensier l'avait nominalement remplacé et le roi avait cru pouvoir modifier l'état des esprits en venant passer quelques jours dans la ville et en y signant l'Edit d'Union dans lequel il prenait, vis-à-vis de la Ligue, l'engagement de s'employer à ce que le trône de France n'appartint jamais, après lui, qu'à un prince catholique. Mais cette nouvelle capitulation n'avait fait que démontrer les incessantes tergiversations de sa politique et le peu de fond qu'on pouvait faire sur ses promesses. Dès qu'ils connurent la mort des Guises , les bourgeois prirent les armes et vinrent mettre le siège devant le
château que commandait Le Veneur de Carouge en qualité de lieutenant du roi.
Chartres suivit l'exemple de Rouen, puis Louviers, Mantes, Vernon, Lisieux, Pont-Audemer, Honfleur, Le Havre, Evreux, Falaise, Argentan, puis les principales villes de l'Ile-de-France, de la Picardie, de la Bourgogne, de TAuvergne, du Berry, de la Guyenne et de la Bretagne.
Le duc de Mayenne, envoyé par son frère en expédition dans le Lyonnais, avait eu la chance d'échapper au massacre. Il s'assurait en revenant de diverses places de Bourgogne, Châlons, Beaune, Dijon etMàcon, quand îl reçut une lettre des Seize qui le rappelait d'urgence. Rouen était alors en pleine insurrection et avait nommé un Conseil provincial de l'Union ressortissant au Conseil général de Paris.. Le duc d'Aumale était venu prendre la direction du mouvement. Mayenne survint et fut aussitôt élu par acclamation gouverneur de la province. Le même jour, il apprenait que le Conseil de Paris lui avait conféré les fonctions de généralissime des forces de la Ligue, de chef de l'Union et de lieutenant général du royaume.
Le Parlement de Normandie, réuni par ordre, dut enregistrer de force ces décrets de nomination et prêter serment de résister de toute son énergie aux intentions de ceux qui, « ayant violé la foi publique, avaient rompu l'Edit d'Union, franchises et libertés des Etats du royaume par les massacres et emprisonnements commis en la ville de Blois les 22 et 24 décembre derniers, et aussi d'en poursuivre la justice tant contre les auteurs,
coupables et adhérents, que contre ceux qui les avaient assistés et favorisés ».
Quelques jours après, une Assemblée générale de la ville et commune de Rouen, à laquelle assistaient les membres délégués du bailliage et des Cours souveraines, les conseillers de la ville et les échevins, reconnaissait au Conseil général de l'Union le droit de pourvoir aux affaires du royaume en attendant la réunion des Etats généraux et décidait qu'une députation serait envoyée au pape pour solliciter de lui, au nom de l'Union des villes de Normandie, la confirmation du décret de la Sorbonne qui avait prononcé, de droit, la déchéance du roi.
La révolte était complète ; elle tendait à se généraliser. De tous côtés, on apprenait que les autorités civiles et judiciaires se laissaient gagner à la cause de la Ligue. Deux Parlements seulement résistaient encore, ceux (le Bretagne et de Guj-enne. Une partie seulement des menbres du Parlement de Normandie étaient restés fidèles sans oser manifester leur foi. Le roi transféra le siège de la haute juridiction à Caen : dix de ses magistrats y suivirent l'illustre Groulard, leur premier président. Les autres, déclarés par ordonnance royale indignes et déchus de leurs fonctions, continuèrent à siéger à Rouen et y formèrent un Parlement de ligueurs dont l'autorité devait contrebalancer celle du Parlement régulier.
Dans la première période de son existence mouvementée, la Ligue avait, en apparence, soutenu la royauté contre les protestants réputés rebelles et avait,
en réalité, cherché à déplacer l'omnipotence du pouvoir pour la faire passer du roi aux Etats généraux. Mais elle avait été le jouet des Guise qui avaient exploité ses ressources et ses moyens d'action dans l'intérêt de leur ambition personnelle pour arriver à se substituer aux Valois sur le trône de France. Ils avaient payé de leur vie leur téméraire audace.
Depuis leur mort, la Ligue était entrée dans une phase nouvelle, purement révolutionnaire, et proclamait sa haine contre le roi et sa volonté arrêtée de le supprimer,
La lutte s'ouvrait donc entre le roi et la Ligue. Mais le roi était déconsidéré et entièrement isolé : après avoir repu lié h^s protestants, il avait proposé à Mayenne une réconciliation que celui-ci s'était gardé d'accepter. — De son côté, la Ligue insurrectionnelle ne pouvait avoir qu'une existence éphémère, et, la première effervescence passée, son parti dénué d'unité d'action devait fatalement s'émietter. Pour l'un et pour l'autre, l'avenir apparaissait ainsi sombre et incertain.
L'ennemi commun, le parti protestant, allait bénéficier de la faiblesse et des fautes de ses deux adversaires. Sagement conduit par un chef qui déclarait n'avoir d'autre ambition que de procurer au pays la liberté de conscience, l'ordre et la paix, il représentait seul, dans le formidable gâchis où la France succombait de souffrance et de misère, le principe de l'autorité fiable et de l'énergie clairvoj-ante.
Aussi les protestants virent-ils leur cause s'affermir
rapidement dans le centre et le midi de la France. Plusieurs villes du Poitou et de Saintonge ouvrirent leurs portes après le départ du duc de Nevers. Le roi de Navarie recommanda qu'on ne fît aucun tort à leurs habitants et qu'on leur laissât la pleine liberté de conscience et d'exercice du culte.
De Chàtelleraultet de Niort, qui s'étaient données à lui, il publia un manifeste dans lequel il réprouvait les soulèvements entrepris contre le roi de France et déclarait qu'il ne poursuivait d'autre but que la liberté et la paix pour tous sans se préoccuper pour lui-même d'un intérêt politique.
Ce langage était celui d'un chef avisé et d'un habile homme d'Etat. Henri III comprit le profit qu'il pouvait tirer d'une entente avec le roi de Navarre. Il lui fit proposer un traité de paix et d'alliance armée, qui fut défiuitivement accepté et scellé dans l'entrevue mémorable de Plessis-lès-Tours. Henri de Navarre mettait à la disposition de son beau-frère quatre mille hommes de pied et douze mille chevaux « aux fins de combattre la faction qui viole l'autorité de Sa Majesté et trouble son état. » Pour accéder facilement près des troupes roj'ales en traversant la Loire^ la ville de Saumur lui était accordée comme place de sûreté.
L'accord des deux rois causa dans le monde catholique un véritable scandale. Un monitoire, dressé par le Chapitre de la Cathédrale, fut affiché à Rouen, sommant le roi de mettre en liberté le cardinal de Bourbon et l'archevêque de Lyon sous peine d'excommunication.
On apppsa sur les murs de Paris et de plusieurs
villes de province des placards injurieux où le roi était (par anagramme à son nom) traité de vilain Hérode. Du haut de la chaire on défendait de prier pour cet excommunié de plein droit qui faisait incarcérer et assassiner les princes de l'église. A Paris, on organisait des processions d'enfants porteurs de petites chandelles allumées qu'ils écrasaient sous leurs pieds en criant : « Le roi est hérétique et excommunié. » — On déchirait ses portraits ; on grattait ses armoiries sur les monuments, on biffait son nom des actes publics et, comme on avait trouvé, dans une des résidences royales, des chandeliers représentant des satyres, on en avait fait faire une reproduction que le fougeux prédicateur Gincestre exhibait avec indignation comme une preuve évidente que le roi adorait le diable.
La surexcitation dans Paris était à son comble. Le Conseil de la Ligue l'entretenait avec d'autant plus de sollicitude qu'il avouait moins ses préoccupations au sujet du traité de Tours. Il crut un moment pouvoir en neutraliser les effets. Maj enne avait dans la ville des amis dévoués qui le tenaient, jour par jour, au courant de ce que faisaient ses ennemis. Il apprit par eux, qu'aussitôt après l'entrevue du Plessis, Henri de Navarre avait quitté Tours [loiir aller chercher ses troupes, laissant auprès du roi des forces insuffisantes. Il résolut de profiter de cette circonstance pour surprendre la ville et s'emparer de Henri HI.
Il s'avança donc à marches forcées et attaqua les faubourgs qu'un régiment de Suisses défendit avec énergie jusqu'au moment où le roi de Navarre, prévenu,
obligea les troupes catholiques à se retirer aussi vivement qu'elles étaient accourues.
La rapide arrivée de l'armée protestante et ce premier succès des forces alliées rendirent la confiance aux royalistes qui, bien que catholiques, n'avaient guère de sympathies pour la Ligue. En très peu de semaines, l'armée combinée des deux, rois s'accrut dans des proportions considérables. Nombre de villes rentrèrent ilans l'obéissance du roi. De divers côtés, les royalistes remportaient des avantages marqués. La Ligue comprit qu'elle entrait dans une période de défaveur; elle se décida à modifier son mode de propagande. Jusque-là elle s'était bornée à injurier et à déconsidérer ses ennemis. Elle se dit que le moment était venu, pour pénétrer plus efficacement dans les masses et laisser de sa force une impression plus profonde et plus durable, de préparer elle-même l'instrument écrit de sa propre défense et de sa glorification.
La réclame n'est pas née d'hier : on pourrait même dire qu'elle remonte à l'origine du monde et que c'est en faisant valoir, dans une captieuse réclame, les mérites de la pomme, que le serpent a décidé la première femme à savourer avec le trop confiant Adam les douceurs du fruit défendu. Comme elle est foncièrement humaine, on en retrouve la trace chez les peuples de l'antiquité et du moyen âge. Les inscriptions murales de Pompéi montrent assez comment las Romains entendaient la réclame. Nos ancêtres, les Gaulois, ne la dédaignaient pas, et l'on sait de quelle façon bruyante ils clamaient leurs mérites et publiaient leurs exploits.
La Ligue avait plus que jamais besoin, pour ee soutenir, de réchauffer le zèle attiédi de ses adhérents, d'entretenir leur foi, de provoquer leur émulation. Elle ne le pouvait qu'en dissimulant ses faiblesses et ses fautes, en exagérant ses succès, en s'en attribuant au besoin d'imaginaires, surtout en proclamant la grandeur désintéressée et le caractère quasi sacré de la mission qu'elle avait assumée. Elle créa dans ce but un service complet et suivi do publicité par voie de petites brochures qu'on répandait dans le peuple, lequel s'en montrait très friand. L'Estoile rapporte que ce service était placé sous la haute direction de M™" de Montpensier. 11 a ramassé environ trois cents de ces libelles et en a fait relier une centaine en deux volumes sous le titre : Inventaire des paquets de M""' de Montpensier,
Ces libelles étaient tous d'un même format in-12. Il en existe encore quelques-uns devenus assez rares, et dont nous possédons une vingtaine. On y trouve l'indication d'une organisation méthodique : ainsi la Ligue avait à Paris son imprimeur, Kolin Thierry, et son libraire, Nicolas Nivelle, auxquels le Conseil avait octroyé un privilège en forme, par acte du 18 avril 1589, avec expresse défense aux autres imprimeurs et libraires de reproduire et de mettre en vente les publications autorisées.
Il faut ajouter d'ailleurs que ce privilège n'eut qu'une valeur éphémère et certainement i estreinte ; car, les demandes de libelles venant à se produire en nombre trop considérable pour que l'imprimeur breveté put en assurer le tirage, le Conseil général, d'accord sans
doute avec les sieurs Thierry et Nivelle, permit à d'autres imprimeurs et libraires de reproduire et de mettre en vente certaines publications urgentes aussi bien à Paris qu'en province, notamment à Lyon. Quelques éditeurs plus osés se hasardèrent même à faire paraître quelques petits volumes de leur propre autorité sans demander l'agrément du Conseil. Il leur fut sans doute pardonné à raison de l'intention, car les pièces irrégulières non saisies sont parvenues jusqu'à nous.
L'Estoile n'avait qu'une très piètre opinion des publications de la Ligue, puisqu'il les déclare « discours de faquins et de vaunéants, égoût de la vie d'un peuple sot et rebelle auquel, pour Tabuser, on fait voir tous les jours un papier de nouvelles défaites qui ne sont point» ; et il ajoute : « Ce ne sont que balivernes et mensonges comme ou le peut voir par plusieurs d'entre elles qui font juger des autres. »
Il y a dans cette appréciation un peu d'exagération : on ne peut pas dire « que les publications de la Ligue sont mensonges » en ce sens qu'elles paraissent contenir toujours une part de vérité; elles reposent sur un fait initial vrai, un succès obtenu d'un côté ou d'un autre du territoire. Mais cet avantage est le plus souvent si mince dans la réalité des faits et le commentaire qu'on en donne si amplifié que le fond et la forme n'ont qu'un point éloigné de ressemblance. La publication faite en vue de la propagande n'est ni franchement vraie ni sincère; elle ne vaut que pour la réclame dont elle a les exagérations. On s'en rendra compte en comparant les faits avec la narration qui en est donnée.
Le premier eu date des livrets a trait à la reddition d'Orléans dont la peite fut particulièrement sensible au roi .
Les habitants d'Orléans avaient été rapidement avisés de la mort des Guise par un des leurs qui, étant près des princes, à Blois, avait pu s'échapper. Ils se soulevèrent en masse et, sans prendre le temps de se choisir un chef, vinrent mettre le siège devant le château que commandait M. d'Entragues en qualité de lieutenant du roi. Cet officier manquait de soldats et de tout ce qui lui aurait été nécessaire pour soutenir un siège. Il trouva le moyen de faire prévenir le roi qui envoya à son secours Dunes dit Entragues, frère du sieur d'Entragues, avec le maréchal d'Aumont. Tous deux purent s'introduire dans la place avec quelques forcGs, mais le manque de munitions et de vivres obligèrent d'Aumont à partir. Les assiégés durent capituler et remettre la place au chevalier d'Aumale que la Ligue avait envoyé pour bénéficier de la situation désespérée faite par les seuls Orléanais aux royalistes.
Le Discours de ce qui s" est fait et liasse en la ville (^Orléans, par Monsieur le chevalier d'Aumale, présente naturellement les choses sous un tout autre jour. On commence par faire l'éloge de la maison de Guise, dont on vante le dévouement à la cause catholique, et du chevalier d'Aumale, dont on admire la vaillance. Puis, sans parler de ce qu'avaient fait personnellement les Orléanais, on représente la prise du château comme une opération purement militaire duo à l'habileté et à l'énergie du chevalier. Les
catholiques iloiveat moins s'enorgueillir de ce succès que s'humilier devant Dieu et le remercier de bénir ainsi la résistance opposée par l'Union aux efforts d'un prince honni de la chrétienté, et condamné par l'église pour avoir étendu une main sacrilègesur ses ministres. Ce petit livret mérite d'être cité en son entier :
« Combien que la maison de messieurs d'Aumale ainsi que celle de messieurs de Guise, ait toujours été tenue pour une des plus catholiques, des plus zélées et affectionnées au rapos du public de France, comme ils ont démontré par le devoir qu'ils ont fait de porter les armes pour la dél'ensa do la religion chrétieiine, jusques au hasard de leurs biens et vies ; et par conséquent qu'il ne soit grand besoin aujourd'hui de publier par écrit leurs actes héroïques, ce nonobstant, afin de ne dérober l'honneur à qui il appartient, j'ai trouvé expédient faire une petite description de la prouesse et vaillautise que tit Monsieur le chevalier d'Aumale jjrèsla ville d'Orléans, pour en laquelle s'acheminer, il monta à cheval en la ville de Paris avec un assez petit nombre d'hommes, trois ou quatre jours après qu'il eut reçu avertissement de la mort de feu monsieur le duc de Guise et le cardinal, ses cousins germains. Du premier jour qu'il fut arrivé en la dite ville, ayant parlementé avec les habitants et eu assurance de leur part qu'ils vivraient et mourraient avec lui pour soutenir la querelle de l'Eglise, il s'efforça par doux moyens de gagner l'Entraguet, frère de M. d'Autrague qui commandait dans la citadelle. Voyant que par douceur il ne pouvait rien faire avec lui, il se délibéra de Tus oir par force et
le traiter le plus durement qu'il lui serait possible à la mode de la guerre et comme il méritait à raison qu'il avait tourné sa jaquette, c'est-à-dire qu'il avait faussé la promesse qu'il avait faite à mon dit sieur duc de Guise de ne jamais se séparer d'avec lui . Et parce qu'il y a à la citadelle deux portes, l'une du côté de la ville, et l'autre, des champs, par laquelle le Gouverneur pouvait faire entrer tel nombre de gens de guerre que bon lui eût semblé pour couper la gorge en une belle nuit à ceux de la ville, monsieur le chevalier d'Aumale, avec l'avis et conseil des gourverneurs, fit faire des barricades du côté de la porte qui répond à la ville, relevées d'une telle terrasse qu'ils n'eussent pu sortir aucunement de la dite citadelle pour offenser ceux de la ville. Après ces barricades terrassées, mon dit sieur le chevalier fit approcher l'artillerie qui battait de telle furie la citadelle qu'elle fut démantelée et découverte jusqu'à des casemates dans lesquelles se retiraient les soldats pour être à couvert et une tour qui tomba sur eux, j'entends tant de ceux qui étaient dedans que dehors, tellement que plusieurs y laissèrent la vie, monsieur le chevalier d'Aumale estimant que ladite tour était tombée sur ses ennemis par inspiration divine, pour lui donner avertissement qu'il faisait bon de les combattre, prit résolution avec les citoyens et tel j)etit nombre de gens de guerre qu'il pouvait avoir avec lui, de sortir hors de la ville pour leur livrer le combat, sur lesquels il se jeta et de telle furie qu'il tailla le reste des Suisses qui avaient été envoyés, avec quelques compagnies de cavalerie et autres, pour tâcher d'entrer dedans la dite
ville d'Orléaus : ce qui fut fait le jour de jeudi, dernier de ce mois. Et dès le lendemain, M, le Chevalier fit sortir quelques compagnies de la dite ville pour aller loger es faubourgs et es autres lieux où s'étaient campés ses ennemis.
« J'ai voulu faire un petit narré du bonheur arrivé nouvellement aux catholiques de la France, non pour leur donner advertissement de s'enfler et s'enorgueillir comme font les volages habitants de ce monde, qui s'oublient quand ils voient au commencement d'une guerre, être gratifiés et favorisés de Dieu, ains plutôt pour les inciter de s'humilier et prier le Tout-Puissant de plus en plus, que son bon plaisir soit les assister de sa grâce, à celle fin qu'ils puissent obtenir victoire à rencontre de leurs ennemis. Car on a vu et connu plusieurs fois en la guerre, qu'une bonne prière vaut plus que ne pourraient faire tous les canons, les arquebusades, les pistoles, les contrelasses et les lances, desquelles se servent ordinairement ceux qui font profession des armes pour tuer. Et parce qu'il y a des catholiques delà ville de Paris qui ont fait et d'autres qui pourraient faire comme eux, scrupule de bailler argent pour intenter et soutenir une guerre à l'encontre de son prince et roi, entendu qu'il est commandé à tous les vassaux de lui obéir et en plusieurs endroits de l'écriture sainte, j'ai bien voulu insérer en cet endroit la résolution qui fut donnée touchant cette matière par messieurs les Docteurs de la Faculté en la Théologie à Paris, qui se sont trouvés en leur assemblée jusques au nombre de cinquante, lesquels ont arrêté et conclu
qu'il est bien loisible à un sujet de se retirer de l'obéissance de son roi jusques à contribuer aux frais qu'il convient faire, pour intenter guerre à l'encontre de lui, quand il a rompu le serment qu'il a fait à son sacre.
<K Et davantage pour faire entendreà tous les catlioliques de la France, que la guerre qui s'y conduit aujourd'hui n'est fondée sur un profit ou bien sur une affection particulière de la maison de messieurs de Lorraine, comme quelques affectionnés de la France ont mis et peuvent mettre en avant, par une haine mortelle qu'ils leur portent, ains sur le bien du public et de la chrétienté, laquelle se sent intéressée et offensée grandement de la part de Henri de Valois troisième, pour la main violente qu'il a mise, ou fait mettre sur ses deux protecteurs, et principalement sur le cardinal de Guise, en considération duquel le clergé de B'rance ne fait et ne doit faire conscience de contribuer largement pour faire la guerre à l'encontre du roi, afin de lui montrer qu'il a commis une grande offense contre la Majesté divine, d'avoir fait massacrer ce pilier de l'église, contre la forme et solennité de justice montrant le chemin à ses sujets de la négliger et vilipender, qui est le plus grand héritage qu'un roi pourrait faire à sa couronne. Car, quand la justice n'est point administrée en un royaume, il s'en fait un réceptacle à voleurs, à larrons, meurtriers et paillards, les habitants d'icelui ne se souciant de commettre tous les actes incivils et ruinesqui leur viennent en la fantaisie, parce qu'ils savent qu'ils n'en seront punis et châtiés. Les habitants de la France ont occasion de re-
gretter le feu roi Charles de Valois que Dieu absolve, autant que le roi qu'ils pourraient avoir eu, car il était fort grand amateur de justice comme il a démontré par l'Administration qu'il en a fait faire et telle que ses vassaux n'ont eu grande occasion de se plaindre de lui, car il a pratiqué inviolahlement les deux belles vertus desquelles tous rois doivent être doués et décorés, qui sont piété et justice, portées par sa devise, car il a usé de grande douceur et humanité vers ceux qui se sont humiliés devant lui et qui l'ont reconnu, les embrassant ainsi que fait un bon père de famille à ses enfants, quand ils reconnaissent leur faute, et qui lui portent telle obéissance qu'ils doivent. Mais il n'a voulu que ses vassaux aient abusé de sa douceur et clémence ; car il a toujours fait punir et le plus rigoureusement qu'il a été possible, ceux qu'il a trouvés passé les limites de raison et d'honnêteté, commandant et bien expressément à tous les administrateurs de sa justice, user de rigueur de ceux qui trouveraient avoir déiinqué et n'avoir acception non plus du grand que du petit et du riche qne du pauvre. Si Henri de Valois troisième se fut gouverné ainsi que son frère, il ne surviendrait en son royaume tant de trouljles comme un chacun juge qu'il y aura, à raison que ses sujets n'eussent pris l'audace et la hardiesse de s'entretuer et massacrer comme ils font tous les jours et qu'ils sont pour faire, suivant l'exemple que Ilenri troisième leur a donné, quand il a fait son carnage de ce pilier de l'église et déchargé sa furie sur le corps du feu cardinal de Guise, que Dieu absolve. »
Le Discours abrégé de la [irise et reddilion de la ville et du château de Jamets montre en même temps comment la famille de Guise usait de la Ligue dans son intérêt personnel, et comment la Ligue mettait à son actif des succès qui n'étaient pas ceux de sa cause.
Les faits qui ont donné lieu à ce discours sont assez complexes :
Quand le roi de France, par Ledit de juillet 1585, eut ordonné aux protestants de sortir du royaume s'ils ne voulaient se faire catholiques, ceux qui habitaient la Champagne, la Picardie et l'Ile de France se retirèrent dans les contrées de l'Est, notamment à Sedan et à Jamets, qui appartenaient au duc souverain de Bouillon .
Mais les princes de Lorraine ne tenaient pas à conserverde pareils voisins. Ils soulevèrent une question de suzeraineté qui fut n^poussée par le duc de Bouillon. La querelle était donc personnelle aux deux familles et n'intéressait ni la France ni la chrétienté. Elle s'agitait si bien entre les deux seules maisons de Lorraine et de Bouillon que le duc de Guise, prenant en main la cause de sa famille, demanda au roi l'autorisation de faire la guerre, une guerre privée, au duc de Bouillon. Henri III refusa son consentement, mais un incident fortuit permit à Guise do commencer de lui-même les hostilités.
Un gentilhomme de Sedan, ami du duc de Bouillon, parti do chez lui avec un certain nombre d'hommes qu'il avait soudoyés, s'empara nuitamment de la petite place de Rocroy dépendant de la Champagne et en tua le gouverneur.
Le duc de Guise reprit aussitôt la ville, mais accusa Je duc de Bouillon d'être l'auteur de l'entreprise. En vain le duc prétexta de son ignorance et montra qu'il s'était entremis pour faire remettre la place au roi. Guise soutint que le duc voulait faire sous main la guerre à la France. Il demandait toujours à agir et le roi persistait dans son refus d'autorisation, quand un certain nombre de soldats de la garnison de Jamets eurent la malencontreuse idée de surprendre et de piller la maison d'un gentilhomme appartenant à la maison de Lorraine. C'était le prétexte rêvé : Guise, sans permis de la Cour, s'empara de Beaucourt et d'une partie du territoire de Sedan .
Une trêve fut cependant signée en avril 1587, et prolongée jusqu'au 1" janvier 1588, mais le onze de ce même mois, le duc de Bouillon étant venu à mourir, laissant sa sœur, M"^ de la Mark, pour unique héritière sous la tutelle de son oncle le duc de Montpensier, le duc de Lorraine profita du désarroi de la petite Cour de Bouillon pour mettre le siège devant Jamets. Guise vint lui prêter main forte.
Le roi intervint en faveur de M"* de la Mark et, pour en finir avec ces incidents de mauvaise foi, lui proposa de prendre les places attaquées sous sa protection et d'}- mettre un gourverneur de son choix. Le siège n'en continua pas moins; une trêve fut encore signée, mais bientôt elle fut violée par les assiégeants et la ville prise, après un an de siège, fut remise au duc de Lorraine.
Dans le livret de la Ligue, les choses sont racontées
tout autrement. On parle bien à l'origine d'une question de suzeraineté, mais le conflit n'est pas né de ces contestations personnelles. Ce qu'on reproche au duc de Bouillon c'est d'avoir pris parti pour le roi, les polititjues et les hérétiques et d'avoir appelé en France les reîtres allemands sous le couvert du roi de Navarre et de connivence avec lui pour combattre le duc de Lorraine qu'on savait le premier et plus fidèle allié de la Ligue et « aussi pour permettre au Valois de se venger des catholiques. » C'est pourquoi le duc de Lorraine a dépêché contre ces hérétiques le marquis de Pont, son petit-fils.
Parce simple exposé, il n'est pas malaisé de voir que la publication de la Ligue a été faite pour justifier, aux yeux des naïfs, son étrange intervention dans une querelle personnelle de la maison de Lorraine. Bien entendu on ne dit rien des péripéties de la lutte ni des violations successives de trêves. On explique encore moins comment le marquis de Pont, envoyé, avec les forces combinées de l'Union, pour empêcher les renforts étrangers de se joindre aux protestants, a négligé de les combattre et a limité ses efforts à mener à bien le siège de Jamets entrepris dans le seul intérêt de sa famille. Mais on proclame, avec le désintéressement de la Ligue, son succès final, sans oublier de mettre en relief les brillantes qualités militaires, la clairvoyance et la décision du jeune général que l'on qualifie de petit-fils de France pour souligner ses prétentions au trône, du chef de sa mère, Claude de France, sœur de Henri III. Le livret se termine ainsi :
« Ayant donc Monseigneur le marquis pourvu à la sûreté et garde de la place et à tout ce qui était de besoin, il est retourné vers Son Altesse pour rejoindre toutes ses forces qu'il a toutes destinées au secours des catholiques, la conservation desquels a toujours été réputée par Son Altesse et Messeigneurs ses enfants la leur propre, tant pour être toute la maison de Lorraine avec eux au même corps de l'Union, que pour l'obligation et singulière affection qu'ils ont au bien et au repos de ce royaume, — Son Altesse pour y avoir pris alliance, et messeigneurs ses enfants pour être petits-fils des rois qui ont régné si heureusement par tant d'années et avec tant de gloire et réputation. »
Le but poursuivi par la publication apparaît jusque dans ces derniers lignes.
La Réduction de la ville et du château du Mans à la sainte Union des villes catholiques, éditée par Michel Jouin, rue Saint-Jacques, à Paris, sans autorisation, est une de ses publications auxiliaires, à forme de sermon, que la Ligue laissait paraître à l'occasion de faits démesurément exagéiés pour le bien de sa cause. La ville du Mans, et son gouverneur, M. du Fargy, s'étaient rendus le 12 février 1589 sans combat. M. de Boisdauphin, un des intimes de la maison de Guise, n'avait eu qu'à en prendre possession. L'auteur n'en écrit pas moins avec une admirable assurance :
« Nous devons rendre grâces à Dieu, Chrétiens, de ce que miraculeusement de jour à autre il nous fait tant de biens que la pensée des humains ne l'eût jamais cru.
Mais je pense que ce sont les prières qu'on fait qui en sont cause, lesquelles nous devons continuer mieux que nous n'avons fait par ci-devant, car elles intercèdent beaucoup envers Dieu, non seulement pour faire unir les villes, mais pour gagnerla victoire sur ses ennemis, ce que nous faisons. Il nous apparaîtra que non seulement les villes s'uniront, mais que nous remporterons la victoire contre nos ennemis, lesquels seront contraints de reconnaître en l'union de la ville et château du Mans une œuvre de Dieu extraordinaire et admirable »
Remercier Dieu d'un si petit succès est un moyen de propagande et de réclame. L'auteur n'a pas voulu le négliger. Il donne, d'ailleurs, en passant, au parti catholique un avis charitable « de procurer allégement à son Eglise et avancement à son Evangile », et lui fait craindre, « s'il se montrait ingrat en cet endroit et ne délibérait de maintenir son honneur et l'intégrité de sa parole, d'être puni par Dieu, comme il a puni le peuple d'Israël par le Chananéen et l'Amorrhéen. » Puis, faisant une allusion discrète aux prétentions des Guises à la couronne de France, il rappelle que s'il n'y avait pas de prince eu Juda, Dieu lui en a suscité un, et qu'il peut aussi faire naître en France « un duc et prince qui régira, gouvernera et administrera son peuple et, comme en Juda, remportera la victoire sur tous
ses ennemis Voilà pourquoi ne craignez pas de
prendre les armes pour votre Dieu qui vous a déjà tant montré la faveur et l'amitié qu'il vous porte tant à l'endroit de Monseigneur de Nemours que de Madame la Duchesse, sa mère, lesquels ont été restitués de prison
en liberté, nul intervenant que Dieu qui vous a tant aidés et le peuple : fiez-vous donc en lui, ne perdez point courage et montrez le chemin au peuple à ne point craindre, et il vous suivra. Car tout ainsi que quand la tête est malade, tous les autres membres s'en sentent, ainsi quand les princes ne font rien et ne s'enhardissent à la guerre pour porter les armes contre leurs adversaires, les peuples fainéantisent. Donc, Messeigneurs les Princes catholiques, prenez les armes, montrez le cliemin au peuple, et le peuple vous suivra
— et ce faisant, vous obligerez les pauvres français, et spécialement les bons catholiques, serviteurs de notre
souverain Dieu, d'invoquer leur maître atîn qu'il
vous avance en grandeur et prospérité en ce monde, et vous donne au ciel une place de bienheureux en reconnaissance de ce que vous l'aurez défendu et conservé. »
Le petit volume se termine par un Sonnet aux princes :
Vous, princes, qui, pour nous et notre défense, Etes des souverains conservés en la France, Empoignez vos carquois et armez dextrement Pour défendre le Christ d'un courage vaillant.
Prenez un bon cheval et en vos mains vos lances Afin qu'exterminiez ces maudites engeances De huguenots méchants qui ont toujours tâché De voir de vie à mort chacun de vous allé.
Dépêchez-vous en bref, de crainte que longueur De temps ne vous détourne et ne mette en trémeur Et vous ferez grand bien à la foi catholique.
Et au Dieu tout puissant qui guidera vos coups Et fera que vraiment remporterez toujours Victoire et mettrez à sac les hérétiques.
A partir de ce moment, les événements vont se précipiter et donner lieu à de fréquentes publications.
Dès que Mayenne eut pris la direction de la Ligue, les principaux chefs se partagèrent les commandements des forces provinciales. Tout d'abord, le duc d'Aumale se dirigea sur la Picardie dont il était gouverneur. Puis le comte de Chalignj et le colonel de Saint-Paul, cnfidents des Guises, passèrent en Champagne. Le vicomte de Tavannes alla commander eu Bourgogne, gouvernement particulier de Mayenne. Le Lyonnais fut attribué au duc de Nemours, le Berrj-, à la Chastre, maréchal de camp. Le Gouvernement d'Auvergne fut donné au comte de Randan, celui de Provence à MM. de Villars et de Vins, celui de Gascogne au duc de Joyeuse.
Personnellement, Mayenne restait dans le voisinage des deux rois. Il avait recruté une petite armée de huit mille fantassins et deux mille cavaliers qui se trouva augmentée de deux régiments envoyés par les Parisiens. 11 reçut la soumission de Vendôme, de l'apanage du roi de Navarre, mais ne se crut pas assez fort pour s'en prendre à Blois quMl savait sérieusement fortifié et protégé par une armée de secours.
En arrivant à Château-Renault, il apprit que d'Epernon, ayant divisé ses troupes, avait fait partir son infanterie et laissé sa cavalerie au commandement du comte de Brienne, près de Saint-Ouin, sur la route de Blois à Amboise.
Brienne avait maladroitement divisé le logement de ses hommes entre plusieurs villages. Mayenne se porta
rapidement sur lui, le surprit, lui fit subir un échec et le força à se retirer avec le peu de soldats qu'il avait dans le petit château de Saint-Ouin, où il le fit facilement prisonnier. Le compte rendu de cette petite affaire a été publié avec l'autorisation spéciale du duc, dans les libelles de la Ligue, sons le titre de :
La Victoire obtenue par Monseigneur le duc de Mayenne^ lieutenant de l'Etat et Couronne de France.
Contenant, ordre le nombre des morts, combien d'ensei(jnes des ennemis de Dieit et du repos public, ont été par lui nouvellement conquises.
Le récit en est fait avec l'exagération habituelle à ces publications. Il est même en partie controuvé puisque, après avoir montré comment : « Ce a été de tout temps une chose infaillible et véritable que ceux qui se sont bandés contre Dieu et son peuple ont été enfin déçus en leurs opinions et ont fait voir clairement à leurs dépens de combien il est secourable aux siens sans jamais les abandonner », l'auteur raconte que le 26 avril 1589, Mayenne ayant livré bataille près de Vendôme au comte de Soissons se porta tout aussitôt au devant du comte de Brienne « qui voulait lui dresser une embuscade », lui tira cinq cents hommes et le força à capituler dans le château de Saint-Ouin qu'il avait fait bombarder. Six enseignes avaient été le prix de sa victoire; il en aurait pris d'autres si Brienne n'avait pris soin de les brûler avant de se rendre. Il a envoyé ces trophées à Paris pour être suspendus aux voûtes de l'église Notre-Dame.
« Louange gloire et honneur en soient donc au bon Dieu; il est combattant pour nous. Il achèvera de jeter les chars, le reste de la gendarmerie de Pharaon et le même Pharaon dedans la mer. La dextre do Dieu sera magnifiée en force ; la dextre de Dieu brisera l'ennemi de son Eglise, et, dès mainteiiant, crainte et épouvantement sont tombés sur lui. »
C'est encore, comme on le voit, un nouveau modèle d'amplification oratoire.
En voici un autre à l'occasion d'un incident survenu en Bretagne.
Le Gouvernement de cette province avait été confié à Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur, que les libelles de la Ligue appellent, on ne sait pourquoi, car ils étaient faits sous la direction de sa famille, M. du Maine ou M. de Mercure. Le duc avait gagné sa province à la sainte Union, et s'y était proclamé le chef.
Le parti royaliste avait cependant conservé des attaclies dans certaines villes, notamment à Rennes où la noblesse très remuante ne demandait qu'à prendre les armes contre la Ligue.
Pour répondre à l'appel de ce groupe de fidèles, le roi leur envoya le comte de Soissonsavec M. de Lavardin pour lieutenant.
L'arrivée du comte parvint à la connaissance de Mercœur. Il courut à Château-Giron où le comte s'était tranquillement installé pour passer la nuit, et le fit, avant que lejour nefûtlevè, prisonnier dans ses appartements. C'est ce qu'une publication de M™® de Mont-
pensier appelle : Le Discours véritable delaprise du comte de Soissons avec la défaite de ses troupes et celles de Lavardin, ou ce qu'une autre publication intitulée : La Défaite des troupes de Lavardin, ensemble la prinse d'iceliii et la prinse du comte de Soissons par Monsieur le duc de Mercure, gouverneur du pays et duché de Bretagtie, — deux volumes édités avec la permission du Conseil de l'Union.
On voit le degré de confiance que peuvent inspirer les publications de la Ligue. La vérité est qu'on reprochait à Mercœur de s'être fait de la Bretagne un fief de tout repos où il vivait dans une douce apathie, sans se préoccuper de ce qui se faisait au dehors pour ou contre son parti. Il a voulu proposer sa défense en magnifiant sa conduite. La petite excursion nocturne de Chàteau-Giron est devenue un combat et, pour doubler son succès, à la prise du comte de Soissons, on a ajouté celle de M. de Lavarlin, qui s'était échappé.
On ne peut pas douter du mécontentement que soulevait l'indolence de M. de Mercœur, car l'un des libelles commençait ainsi : « Il j a des habitants en la France, encore qu'ils soient catholiques, qui ne se sont pu abstenir (transportés de leur affection particulière) de semer quelques propos discourtois de M. le duc de Mercure, depuis peu de temps, à raison de ce qu'il n'avait fait aucune prouesse et vaillantise à l'eucontre de ceux qui lui sont ennemis. Ses affectionnés mettraient incontinent bas leurs affections particulières s'ils
n'avaient connaissance de la bonne volonté qu'il
a de s'employer pour l'Union. »
Mais la partie la plus curieuse du volume est celle où est raconté le prétendu combat : « Quelques gentilshommes des environs donnèrent avis à M. de Mercœur que l'ennemi était en chemin pour tirer à Rennes ou à
Yitray il dépêcha incontinent vers ses troupes et
au jeudi matin, donna leur rendez-vous à Forges assez près de là, et lui vint avis que l'ennemi l'attendait de pied ferme au comhat, ce qui le réjouit fort, espérant que le bon jour lui apporterait cet heur de faire quelque agréable service à Dieu et à notre religion.
« Aussitôt, il fait marcher ses troupes au lieu où lui
fut dit qu'était l'ennemi et fait avancer les sieurs de
Tallouet, La Chesnaie et la Fontaine qui menaient les coureurs ; le sieur de Vigues suivait avec la première troupe pour les soutenir, accompagné des arquebusiers achevai.
« M. de Mercœur marchait après, assisté du sieur do Guébrian, auquel connaissant ses mérites, il avait donné la cornette blanche ce jour-là.
« Les régiments des sieurs de Combérande et de Ouy Greffier suivaient le plus diligemment qu'ils pouvaient et, étant M. de Mercœur arrivé près de Ciiâteau-
Giron il ht mettre pied à terre à ses arquebusiers
pour commencer la charge avec les coureurs.
« Le sieur de Vigues donna dans le bourg d'un autre côté, si courageusement, qu'il renversa ceux qui s'efforçaient de lui résister et de lui tenir tète.
« M. de Mercœur ayant mis deux régiments audessus du bourg, prit quelques arquebusiers avec sa troupe pour les soutenir et donnant aussi dans le
bourg, il rencontra une barricade faite dès longtemps dont les ennemis se servaient, laquelle il fît attaquer et fut emportée incontinent.
« Le sieur île Coinberon et le cajtitaine des gardes de M. de Mercœur, abordant le logis du comte de Soissons, le forcèrent jusques à la chambre où était ledit comte auquel le sieur de Comberon dit qu'il se rendît à lui »
Cette courte citation suffit à montrer la fertilité d'i magination de l'auteur.
Le Discours des deux belles défaites des ennemis., exécutées en Champagne et en Bourgogne, le 23 avril 1589, par les sieurs de Hautefort^ de Fervaque.-i, de Gionvelle et autres capitaines n'est que matière à injures contre « cet hypocrite Henri, naguères roi des Français, qui a, par avis des ennemis de l'Eglise, entrepris sous le voile de piété, de dévotion et de réformation de SiS vilaines mœjrs et bestiale vie, de ruiner la religion catholique, apostolique et romaine pour plan ter au royaumeThérésieou plutôt l'athéisme*, — et une occasion de dépeindre « les perfidies, les impiétés et apostasie de tels infidèles. Voire comment estimerions que tels méchants nous tinssent la foi jurée vu qu'ils n'en ont point? Comment pourrions-nous continuer en paix avec eux, vu qu'ils sont, dit le Prophète, comme la mer bouillante, laquelle ne peut s'apaiser, et de laquelle les ondes ne jettent plus que fange et ordure. »
Quant au fond du récit, on peut se demander par
quelle finesse et surtout par quelle imprudence de pressentiment la Ligue a pu donner, le 18 avril 1585, à son éditeur, privilège de publier le succès des deux combats qui ne se sont livrés que plusieurs jours a])rès, le 22 avril d'après le texte du livre, le 23 d'après son titre. Il est à craindre, s'il n'y a erreur de date, que ces deux prétendues défaites, dont on ne trouve pas trace dans les mémoires du temps, ne soient, comme dit l'Estoile, balivernes et menteries.
On se souvient que M. de la Chastre avait été envoyé dans le Berry pour y faire reconnaître l'autorité de la Ligue. Il n'eut qu'à y paraler avec sa troupe pour recevoir la soumission des populations que rien ne mettait en état de se défendre. Le Discours véritable de la prise des villes et châteaux du pays et duché de Berry, par Monsieur de la Chastre, pris sur la copie d'une lettre d'un gentilhomme de sa suite envoyée à un sien ami en Picardie n'est donc que le résumé, assez plat, d'ailleurs, de cette promenade militaire au milieu de petites villes et de bourgades dont les noms sont généralement inconnus.
Le Discours de la deffaicle du vicomte de Thur aine à Ghâteauneuf, en Berry, le 26 mars 1589, par Monsieur de la Chastre aurait présenté plus d'intérêt si l'Etoile n'avait écrit que M. de Turenne n'était pas à Chàteauneuf à la date indiquée.
Le libelle publié à Paris, chez Denis Binet, avec permission du Conseil, n'est vraiment curieux que par raccumulation des injures adressées au parti royaliste.
La forme dans laquelle il est conçu indique qu'il émane d'un prédicateur militant : « Depuis peu de temps en ça et même de jour en autre, Chrétiens, le bon Dieu nous a toujours beaucoup favorisés en nos affaires contre les hérétiques, desquels est protecteur et défenseur Henri, surnommé le tyran, porte-bannière d'Angleterre, dont nous l'en devons bien remercier, et même de ce qu'il nous a octroyé, depuis le vingt-sixième du mois passé, en la ville de Chàteauneuf, en Kerry, où ce valeureux Mars, M. de la Chastre, gouverneur de Bourges, avec ses troupes, a mis à mort un des mignons de Henri le tyran, qui est le vicomte de Thuraine, venant pour surprendre ce Mars en forme humaine qui a tant défendu les bons catholiques, et puis se joindre avec Henri de Yault-rien. Que nous devons de fois rendre grâces à Dieu pour cette heureuse défaite, car c'est la mort d'un brave homme et méchant, toutefois vrai athéiste caché et chien enragé contre les bons catholiques, lequel n'a point laissé son vomissement pour s'en départir au lieu
de s'y retourner Or, pour faire entendre tous les
desseins de ce méchant tue areine, il faut que chacun sache que le huitième jour de février il partit delà ville de Pote-en-Biart, ville qui reçoit dedans elle plusieurs sortes de malheureuses gens, et qui, par permission de Dieu, comme je le crois, bientôt périra. Et, pour continuer, il était accompagné de quinze à seize cents hommes de cheval pour venir aidera Henry le Vaudois, athéiste et vérole pour la troisième fois, qui attend de jour à autre ce malheureux hérétique pour lui apporter aide en ses méchantes intentions. Que si le bon Dieu
des batailles continue à nous aider, nous mettrons cô Henri de Valois à sac etl'envojerons au diable en nous
jouant car des atliêistes et Iiérétiques, je n'en
donnerais pas un niquet, je n'en donnerais pas un goujat morfondu si Dieu est avec nous »
Le récit de La Défaite des troupes de Gim^y, près de Villers-Cottrets en juin 1589, par M. de Sag07ine, a plus de tenue en la forme, mais n'offre pas, au fond, beaucoup plus de garanties.
On se souvient, en effet, que M. de Givry avait été envoyé en Brie par le roi. Il y avait eu des succès et était venu camper 'devant Meaux qui s'était, depuis deux ans, déclaré pour la Ligue. Celle-ci fait publier dans son livret que M. de Sagonne aurait forcé les royalistes à lever le siège et qu'il les aurait poursuivis jusque sous les murs de Villers-Cottrets où M. de Givry aurait trouvé la mort au milieu d'une sanglante mêlée. Or, il n'est pas douteux que le récit est fantaisiste, au moins quant à ce qui concerne la mort de Givry, car on retrouvera dans les libelles mêmes de la Ligue, M. de Givry combattant en Brie le marquis de Pont au mois de septembre suivant. Il est vrai que, dans ce second combat, on proclamera encore inexactement son 7iouveau décès.
Dès que l'accord se fut fait entre les rois de France et de Navarre, ils se préoccupèrent l'un et l'autre de compléter leurs armées. Nicolas de Sancy s'en alla lever on Suisse une troupe de fantassins, l'armée
royale manquant surtout d'infanterie, 11 en revint avec quinze mille soldats aguerris. Longueville avait de sou côté recruté trois mille hommes. Les deux armées alliées formant un ensemble de quarante mille combattants prirent le chemin de Paris pour rencontrer Mayenne qui s'y était retiré.
Cherchèrent-ils à s'emparer, en passant, de Chàteaudun, dont le Conseil do la Ligue proclame dans une de ses publications la stoïque résistance. Il est permis d'en douter s'il est vrai, comme le dit l'auteur du livre, que « l'armée royale employant toutes sortes de ruses, finesses et stratagèmes de son école ait envoyé clandestinement et sans bruit, de ses gens dans la ville, tantôt deux hommes de pied, tantôt quatre de cheval, était ainsi facilité une irruption du dehors que les seuls habitants de la ville ont suffi à repousser ». Il est vrai que ces preux ont fait montre de tant de vaillance que « les troupes du roi de Navarre ont tourné le dos, cheminé le grand galop, d'où elles étaient venues à leur grande honte et perte de leurs gens et charges avec longue mesure. » Et le même auteur d'ajouter : « Dieu n'a pas voulu que ces troupes maudites du diable s'emparent de la ville catholique, tous ceux qui suivent cet héritique de Navarre étant voleurs, yllots, brigands, nullement disciplinés au fait de la guerre, quand il faut mener les mains à la campagne et monter à une brèche ou faire semblable exploit de guerre selon l'occurrence. Telle canaille de soldats qui n'ont cœur dans le ventre, reculent arrière et, quand on vient pour les charger, ils confirment que la peur leur a gelé le courage et qu'ils ne sont duits à tel métier. »
Pour remercier le Dieu des victoires de ce brillant succès, la ville aurait fait chanter un Te Deum en musique aux principales églises de Saint-André, du Château, de Saint-Lubin et de la Madeleine.
Or, il est tout k fait invraisemblable que l'armée royaliste si nombreuse et sûrement aguerrie, qui venait de reprendre toutes les petites places des bords de la Loire et de culbuter les troupes de M. de Saveuse, ait tourné le dos devant quelques bourgeois de Châteaudun alors que peu de temps après elle devait si facilement se rendre maîtresse de la ville.
Quoi qu'il en soit, les troupes protestantes se réunirent devant Paris aux forces amenées par Henri III qui venait de s'emparer en chemin, de Gergeau, de Chartres, d'Etampes, de Montereau et de Poissy.
L'afrivée d'une armée aussi imposante, quand Mayenne ne disposait en somme que de huit à dix mille hommes de troupes régulières, mal payés et dont le nombre diminuait chaque jour, l'invertissement de la capitale depuis Argenteuil jusqu'à Saiut- Cloud et d Vaugirard, les menaces qu'on attribuait au roi « de saigner la ville pour la guérir de son état de frénésie », glaçaient les Parisiens d'effroi. Ils se montraient aussi abattus qu'ils avaient été exaltés ; personne ne doutait qu'au jour prochain de l'attaque générale, la ville ne fût prise d'assaut quau'l, le 1" août, un événement imprévu bouleversa toutes les prévisions : on apprit qu'un m)ino jacobin, du nom de Jacques Clément, ayant obtenu par surprise une lettre de créance du comte de Brienne pour le roi, était parvenu à s'introduire près de celui-ci et l'avait poignardé.
La mort de Henri III rendait la situation du roi de Navarre extrêmement difficile. L'alliance des doux rois n'avait pas amené la fusion de leurs partis. Beaucoup de seigneurs catholiques qui étaient restés fidèles au roi depuis l'accord de Plessis-lès-Tours, se .demandaient avec anxiété s'ils pouvaient en conscience prendre parti pour son successeur protestant. Henri lui-même ne prêtait pas par son attitude intransigeante à dissiper l'incertitude des esprits. Aux sollicitations pressantes que lui adressaient ses amis de se faire catholique, « ne fût-ce que pour la bienséance du roi très chrétien », il répondait évasivement qu'il ne demandait pas mieux que de s'instruire, mais qu'il fallait attendre une occasion plus commode : « Auriez-vous donc plus agréable un roi sans créance. J'appelle de vos jugements à vous-même, messieurs, et ceux qui ne pourront prendre une plus mûre délibération, je leur baille congé librement pour aller chercher leur salaire sous des maîtres insolents. J'aurai toujours parmi les catholiques ceux qui aiment la France et l'honneur ». L'entrevue traînait en longueur. Givry y coupa court. « Avec son agréable façon, dit d'Aubigné, il embrassa les genoux du roi et lui dit : « Sire, je viens de voir la fleur de votre brave noblesse qui réservent à pleurer leur roi mort quand ils l'auront vengé; ils attendent avec impatience les commandements du vivant. Vous êtes le roi des braves et ne serez abandonné que par les poltrons. * La cause était gagnée : on décida de consigner dans une sorte de contrat enregistré plus tard au Parlement de Tours que le roi, se faisant instruire,
prendrait parti dans les six mois, et que d'ici là il jurait de maintenir partout en France la religion catholique exclusivement à toute autre, hormis dans les lieux où redit de Bergerac accordait la liberté du culte aux protestants. Il promettait de plus de garder les officiers catholiques dans les commandements et places qui leur avaient été confiés.
Cet accord provisoire fit beaucoup de mécontents. Nombre de seigneurs catholiques, d'Epernon en tête, se retirèrent chez eux. D'autres passèrent avec leurs hommes du côté de la Ligue. Plusieurs se firent acheter, Biron tout le premier. Les officiers huguenots montraient de l'humeur de voir faire tant de sacrifices aux catholiques, et de l'appréhension d'être un jour sacrifiés. La Trémoille partit dans le midi avec neuf bataillons déclarant hautement qu'il ne voulait pas servir un souverain protégeant l'idolâtrie. L'armée se désagrégeait peu à peu et ne comprenait plus qu'une vingtaine de mille hommes en partie étrangers. Il était évident que le siège ne pouvait plus être poursuivi. Paris en exultait et la Ligue aurait pu croire sa cause gagnée si la rivalité des prétendants au trône de France n'eût montré les incertitudes de l'avenir. Pour écarter en bloc les compétitions, le Conseil pressait vivement Mayenne de se saisir de la couronne. Mais il était l'homme do l'irrésolution. N'osant brusquer la fortune, il fit proclamer roi, sous le nom de Charles X, le vieux cardinal de Bourbon, déjà désigné dans le traité que Guise avait signé avec l'Espagne, et se réserva personnellement la linutenance générale du royaume ,
Le cardinal était reste prisonnier depuis le 24 décembre 1588. Le Béarnais le fit prudemment transférer de Chinon, où il était détenu, à Fontenay, et, comme le moment était venu d'une action rapide, il envoya le duc de Longueville en Picardie, le maréchal d'Aumont en Cliampagne et il se porta de sa personne en Normandie : Compiègne, Meulan, Clermont, Gisors, Gournay lui ouvrirent leurs portes et lui livrèrent leurs recettes dont il avait grand besoin. Puis, après avoir reçu Pontde-rArché des mains do son commandant, Rollet, qui tenait à protester ainsi de son loyalisme, il vint camper à Darnétal « faisant semblant, dit Davila, de vouloir assiéger Rouen où le comte de Brissac et le duc d'Aumale s'étaient jetés. . . . pour ainsi amuser l'ennemi jusqu'à ce qu'il eût pourvu aux choses qu'il se proposait de faire. »
Laissant en effet provisoirement son armée au duc de Montpensier et au maréchal de Biron, il partit, accompagné seulement de trois cents chevaux, reconnaître et étudier tupographiquement les environs de Dieppe où commandait le sieur Aimar de Chàtes et dont la possession lui était d'autant plus précieuse pour soutenir le premier choc de la Ligue qu'il pouvait recevoir par là secours d'Angleterre et, au besoin, s'embarquer en cas de défaite.
Les avantages du terrain une fois déterminés, il revint chercher ses troupes qui comprenaient au plus sept mille hommes, dont trois mille soldats suisses, et alla les établir entre le fauboui'g du Pollet, les villages d'Arqués et de Saint-Martin-Eglise. Il avait cueilli au passage les places de Neufchàtel et d'Eu.
Les libelles de la Ligue ont représenté la levée du pseudo-siège de Rouen comme un insuccès des royalistes. On sait ce qu'il faut penser des opérations militaires du Béarnais devant la capitale de la Normandie. Voici comment l'Union les a appréciées dans le Vray DISCOURS ET DÉFENSE des caUioUques de la ville de Rouen contre le siège et force du roi de Navarre lequel fut contraint de se retirer ayant perdu de ses hommes au fort de Sainte -Catherine 1589 (publié à Lyon jouxte la copie de la lettre-missive envoyée de Rouen).
« Messieurs, je désire que scachiez ce qui s'est passé ces jours derniers à la ville de Rouen, ville capitale du pays de Normandie. Le roi de Navarre voyant la mort de Henri de Valois, son beau-frère, et que ses forces ne pourraient résister contre les Parisiens, soudain leva le siège qu'il voyait lui être d'importance, et lors se achemina vers Rouen, lui et toute son armée, lesquels étant arrivés de bien près, il fait sommer la ville et les habitants, par une trompette, savoir s'ils ne voulaient pas reconnaître le roi de Navarre pour leur roi et seigneur.
« Soudain le Conseil fut assemblé de messieurs les Présidents, bourgeois et catholiques de la ville de Rouen, de ne point obéir à un roi hérétique, et firent réponse à la trompette du roi de Navarre qu'ils tenaient pour la Sainte Union, et qu'ils voulaient vivre et mourir pour les princes catholiques. Donc le roi de Navarre avant entendu les réponses des catholiques à Rouen et qu'ils étaient résolus de soutenir le parti des
princes catholiques, de rage il fait border la rivière de Seine comme il avait fait étant avec son beau-frère Henri de Valois devant Paris, lorsqu'il lui promettait que s'il entrait dedans Paris, qu'il serait son grand lieuteuant des hérétiques, ce que Dieu n'a permis à Henri de Valois comme il nous a été déclaré par le discours du jacobin.
« Or, pour reprendre la matière du siège mis du roi de Navarre de devant la ville et faux bourgs de Rouen, et de toutes ses entreprises vaines avec tous ses réalistes, espéronuistes, athéistes et hérétiques, que, s'il pouvait entrer dedans Rouen, qu'il leur donnait tout au pillage, et même de tout ce que les gens de son armée pourraient prendre, tant hommes, femmes que filles, gens d'église, ornements, calices et croix d'argent, leur donnait tout au pillage et à rançon, ce qui a été rapporté dedans la ville de Rouen i)ar gens notables et pauvres hommes d'église, lesquels sont dedans la ville.
« Or, pour avertir que les catholiques de Rouen se sont bravement défendus contre l'armée du roi de Navarre et a été son siège vendredi, et samedi dernier fut contraint de se lever à leur grand honte et confusion avec perte de leurs hommes, entre autres un des enfants de Gomery et un des fils de Colombières y ont perdu la vie. Et croyez que les enfants de Rouen leur auront fait connaître ce qu'ils savent faire, sachez que le mardi et même mercredi 28 et 29 août. Fontaine Martel, Perdriel, Pellicard, Monseigneur de Brissac et autres braves capitaines des Ouallons, leur donnèrent une si terrible cargue qu'il demeura un bon nombre
de leurs hommes entre Téglise du Mesiiil et le fort Sainte-Catherine. Si les fossés de ce lieu -là n'étaient pleins, ils ont aidé à les emplir grâces à Dieu, et croyez que le roi des Navarrais n'y a plus que faire. Mais ils ont fait plusieurs ravages dans la ville de Garné(al(l), brûlé et saccagé aux environs de cette ville, comme si eussent été barbares. >
On reconnaîtra que, dans ce récit, la Ligue avait singulièrement fardé la vérité. C'est qu'elle ne partageait pas la confiance un peu naïve de son chef.
Mayenne avait foi dans une prochaine et décisive victoire des catholiques. Il voyait dans l'amoindrissement des forces protestantes coïncidant avec un accroissement de celles dont il disposait, un symptôme significatif delà désaffection que manifestait le peuple pour son rival. Aussi lui semblait-il que jamais occasion ne s'était mieux présentée d'en finir avec lui. Il résolut de s'attacher à ses pas.
Le Conseil de la Ligue, au contraire, n'était pas sans quelque appréhension, non pas que ses troupes fussent trop peu nombreuses (elles étaient plusieurs fois supérieures à l'armée royale), mais que les éléments disparates et de douteuse moralité dont elles se composaient ne présentassent pas les garanties suffisantes de solidité et de fiabilité.
On retrouve la preuve de ses préoccupations dans L'Advertissement envoyé (par lui) au duc du
(1) Il semble que le pseudo-rouennais qui est supposé avoir envoj'é ce récit, ne connaissait guère les couiniuneg liiiiitroi)hes à Rouen.
Maine (1) sur le déporlement de son arinée. Tout d'abord, on le supplie avec instauce de ne laisser approcher de lui aucun homme armé qu'il ne connut parfaitement, et, à ce propos, on lui rappelle comment le premier duc de Guise mourut assassiné par Poltrot de Méré, suscité, dit-on, par l'amiral de Coligny. « Semhlablement vous remarquerez ceux qui vous font escorte en cette armée pour vous y assurer, de peur qu'étant proche des piliers de l'hérésie, ennemis de toute religion, ils ne se débandent et ne s'aillent joindre à eux (chose à mon jugement fort à craindre). Puis, considérant que cette guerre est entreprise pour la défense de notre sainte religion, il ne sera pas hors de saison défaire vivre le soldat sous la discipline militaire au mieux que faire se pourra, lui défendant sur toutes choses le blasphème qui s'adresse directement contre la majesté de Dieu, la paillardise, l'avarice, les concussions et le vol, vous souvenant d'un trait de justice que fit monseigneur votre père, en revenant d'Italie, envers un soldat pour avoir fait quelque petit larcin mais le faisant vivre en l'amour, crainte et obéissance de Dieu ; ce que étant ainsi, vous pourrez vous assurer d'une victoire prochaine, moyennant la grâce du Dieu des victoires qui se saura fort bien venger du tort qu'il a reçu aux serments et protestation faites sur son précieux corps par Henri de Valois et aux cruautés plus que hérétiques et barbares perpétrées le vingt-trois et vingt-quatrième de décembre mil cinq cent quatre-vingt-
(1) Ce titre est souvent donné A, Maj'enne dans les libelles de la Ligue.
huit, veille de Noël dernier, à la face des Etats, contre les personnes de très illustres messeigneurs vos frères, le duc et le cardinal de Guise, qui présidaient, l'un pour la noblesse, l'autre pour l'ecclésiastique, pour ce qu'ils avaient saintement prouvé le bien et le repos de la
France faisant brûler et mettre eu cendre leurs
corps et leur déniant la sépulture Puis il ne sera
pas hors de saison de donner ordre à ceux qui manient les finances du Trésor public pour la solde de la gendarmerie, et faire si bien que les coffres ne soient épuisés ni dégarnis, ménageant cet argent comme leur propre et ne s'arrêtant à faire leurs maisons, chose qui serait d'un grand préjudice à la chose publique. Bref, fidèles en tout et partout, à celle fin que le soldat reçoive ses gages et qu'il ne se déborde eu concussions et voleries qui afi'aibl iraient grandement votre armée. Le trésor ainsi bien ménagé et distribué ne sera jamais vide. Plus on ôtera, plus on y portera, attendu que le nerf de la guerre c'est l'argent. A quoi, monseigneur,
toute la France vous supplie etc. ».
Le duc lui-même, si tranquille qu'il fût en apparence, n'était pas sans apercevoir les dangers de sa tâche, et la nécessité, dans la partie redoutable qu'il allait jouer contre son adroit adversaire, de s'assurer de la fidélité de ses troupes. Ne pouvant les haranguer en bloc, il crut devoir faire imprimer le discours qu'il voulait leur adresser et en fit distribuer les ex( mplaires à ses hommes. La Harangue faite par Monseigneur le chic de Mayenne aux capitaines et soldats de soti armée le neuvième jour de septembre 1589 explique l'indis-
pensable obligation pour tous d'un vigoureux effort et d'une entente parfaite :
< C'est une chose de grande conséquence, mes compagnons, cousins et bons amis, que nous délibérons dorénavant, puisque la nécessité nous presse, de donner fin à cette tant sainte et glorieuse entreprise. Pourquoi il est grandement besoin que vous remémoriez souvent en votre pensée le vœu que vous avez fait, vous associant à cette compagnie, et vous souvienne sous qui est ce que vous combatrez et que Jésus-Christ est votre chef et conducteur ; et pour ce, devez vous entr'aimer et pardonner l'un à l'autre des torts et injures que vous pourriez vous être fait ensemble, n'y ayant plus belle marque ni signe d'un cœur généreux que l'oubli des torts et injures reçus.
« Souvenez-vous que, pour la discorde des chefs, plusieurs armées ont été péries et pensez qu'eu vain vous implorez la grâce, faveur et assistance de Dieu, si, obéissants à son saint commandement, vous ne retournez en grâce les uns avec les autres.
« Or, pensez mes bons amis, que si par les guerres passées il y en ait une qui méritât qu'on usâtde loyauté, foi, prudence et conseil, c'est maintenant en celle-ci qu'il faut que toutes ces choses y soient employées et quand bien je serais assuré de perdre la vie, je veux honorablement satisfaire et à moi-même, et à la gloire de mon père et de mon aïeul
« Pensez de rechef que notre entreprise est sainte et juste et qu'en icelle Dieu nous aidera moyennant que nous lui demandions sa grâce et faveur, et, par ce
moyen, nous serons conservés de l'avantage que nos ennemis prétendent sur nous et à l'issue de notre victoire réduirons la captivité de notre pays et république française en assurance et seront délivrés nos femmes et enfants de servitmle et remis en liberté, chose que nous devons cent mille fois plus estimer que notre propre vie, comme récite un poète de notre temps en ces vers :
C'est une sainte guerre De mourir pour son Dieu et défendre sa terre, De garder sa maison, sa femme et ses enfants, Pour un petit de sang qui nous rend ti"iomphants.
« Pendant que nous avons l'occasion en main et qu'elle nous favorise, il faut que chacun de vous autres ])renne cœur et s'efforce de vaincre son ennemi, attendu que toujours on loue les bons et valeureux soldats, lesquels aimeraient mieux perdre la vie qu'il leur fut imputé et mis à sus que leur paresse et fainéantise ait retardé en rien le cours d'une victoire. Vous savez que ces jours passés, je vous ai donné à entendre l'honorable fin où tend cette entreprise, ce qui vous doit suffire pour vous conforter et poindre à reprendre votre accoutumée hardiesse, ayant toujours en votre pensée qu'en l'entreprise où le cœur et la générosité défaillent, l'art n'y sert de rien et la prudence y est inutile. Pourquoi il faut quà quelque prix que ce soit, que vous déjiloyiez vos forces^ vous portant en b\)ns soldats et très vaillants hommes, vu que vous n'aurez à combattre pour une seule ni icelle de peu de conséquence, ains pour la vie, pour le pays commun à vous tous, où
vous avez été nourris et élevés, pour vos femmes et enfants, et en somme pour toutes choses tant humaines que divines, lesquelles, en vainquant, sont vôtres, et
vaincus cèdent à l'ennenii »
On peut se rendre compte par cette pressante insistance du duc de Mayenne, des préoccupations qui l'assiègent et de son espoir d'en finir prochainement avec le protestantisme dont Paris escompte par avance l'effondrement. Le but final poursuivi par le chef de l'armée catholique commence d'ailleurs à se dessiner dans la lettre initiale de la publication représentant un roi de France qui n'est pas Henri III, puisqu'il est mort ennemi de la Ligue, et dans les derniers vers d'un sonnet qui termine le volume :
Sonnet
A Momeujneuv le due de Mayenne.
Quand un navire en mer est agité du vent,
Qui élève les flots et embosae les ondes,
Et fait dans l'Océan des vallées profondes
Et des uaonts qui au ciel vont leur chef élevant.
Les experts matelots qui, quelque gain suivant,
S'exposent au danger des vagues furibondes,
Aux ancres ont recours, qui de leurs dents mi-rondes,
Assurent le vaisseau et ceux qui sont dedans.
Tout ainsi, en ce temps qui rudement redouble,
Orage sur orage et trouble dessus trouble
(Si bien qu'il est advis que lis d'or cherra).
Tous ont recours à vous, Monseigneur, car vous êtes
Celui qui, Dieu aidant, abattez les tempêtes.
iîï Ion le lis doré en la 2)a,ix ancrera.
C'est donc définitive. nent, vei's le trône de France que tendront les efi'orts delà maison de Guise.
Le duc de Mayenne en suivant son rival, s'est assuré des petites places qu'il rencontre.
La Prise de la ville et château de GoiD'nay a donné lieu à une élucubration amphigourique où se rencontreront les noms de Noé, de Moïse, d'Esdras, de Galaor, du bon roi Robert, de Noémie, de Troj-ens, de Cyrus, de Josué, de la reine Thomiris et autres personnages, dont on invoque, on ne sait pourquoi, l'exemple. Il est inutile de rééditer cette prose indigeste; il suffit de rappeler qu'après la reddition de la place, Mayenne a établi M. le marquis de Menclay à Gournay, en lui donnant mission de « garder si soigneusement la ville, que les ennemis ne puissent y remettre le pied. » On verra bientôt comment ce mandat a été rempli.
La ville d'Eu ne chercha même pas à résister. Elle se rendit à la première sommation, ce qui n'a pas empêché qu'on en ait célébré La Prinse et reddition par Monseigneur le duc de Mayenne.
Au fond, la petite publication est moins destinée à glorifier les catholiques d'un succès discutable qu'à montrer par voie d'insinuation à quelle .'situation désespérée l'armée royale était réduite par l'imprévoyance de son chef. Le défaut de vivres pour les hommes et les chevaux l'aurait forcé à quitter Dieppe ; M. de Mayenne l'a obligé à se retirer dans le château d'Arqués où il est encore, et dont il ne sortira que prisonnier.
Le Conseil de la Ligue attachait certainement de l'importance à cette publication, car une note spéciale indique que « le présent récit a été vu et lu par Messieurs de la sainte Union ».
Contrairement à ce que pensaient les Ligueurs, Henri de Navarre ne s'était pas établi à la légère dans la vallée d'Arqués. En dehors des ressources que lui procurait le voisinage de la mer, il avait envisagé les avantages résultant de la nature mouvementée du sol et de la protection du château. 11 se hâta de se fortifier dans cette position excellente pour son armée restreinte, coupant par des tranchées et des défenses légères les points accessibles, les routes, les cliemins et sentiers conduisant au bourg.
Mayenne lui en avait laissé le temps ; il attendait, pour attaquer, que toutes ses forces fussent réunies. Quand il les eut sous la main, il commença par faire une démonstration d'artillerie contre le faubourg du Pollet et les avant-postes établis à Arques. La vigoureuse résistance qu'il rencontra le surprit, mais doubla l'élan de l'armée royaliste. La bataille s'engagea définitivement le vingt-un septembre et se continua toute la journée avec des alternatives diverses. Le sort aurait pu en être un moment compromis par un stratagème des reîtres allemands appartenant aux troupes de la Ligue : feignant d'entrer dans les lignes ennemies pour se rendre, ils se ruèrent traîtreusement sur leurs adversaires en les prenant à revers. Biron accourut, le roi fit engager ses réserves ; ses troupes pliaient sous le nombre des assaillants. Forçant par la prière et la menace ses hommes à retourner au combat, il demandait à grands cris s'il ne se trouverait pas cinquante gentilshommes ayant assez de résolution et de courage pour mourir avec leur roi. Par bonheur, le brouillard qui avai t
jusque-là gêaè le tir de l'artillerie du château en lui cachant la vue de l'ennemi, se dissipa. Des volées de canon, habilement dirigées, tirent dans les rangs des ligueurs de larges trouées ety semèrent un désordre inexprimable. L'arrivée de Chatillon avec deux régiments d'infanterie, décida du sort du combat : après avoir vu tomber un grand nombre de ses hommes, parmi lesquels le comte de Sagonne et le baron de Saint-André, Mayenne fît sonner la retraite : l'avantage restait aux royalistes.
Le lendemain, Maj'enne voulut renouveler le combat^ mais il subit un nouvel échec, et, comme on annonçait que le duc de Longuevilleet le maréchal d'Aumont rappelés d'urgence arrivaient avec leurs troupes, comme on savait, d'autre part, que Henri venait de recevoir un renfort de cinq mille hommes, envoyés par Elisabeth d'Angleterre, il craignit d'être enveloppé et se replia sur les bords de la Somme pour recevoir les renforts que lui envoyait le duc de Parme.
Le Béarnais s'était montré habile et valeureux capitaine. La renommée de son succès fut d'autant plus vive, qu'on savait ses forces très inférieures et qu'on avait mieux escompté sa défaite. La Ligue fit cependant annoncer que l'avantage lui était resté ; elle montra trois drapeaux ennemis pris dans les tranchées et publia Le Discours abrégé du combat de Monseigneur le duc de Mayenne, lieutenant-général de VEtat, royaume et couronne de France, et du roi de Navarre, le vingt-wiièrae. jour de septembre 1589. On n'y trouve rapporté ni le honteux stratagème des reîtres
allemands, ni la canonnade meurtrière du château d'Arqués, ni TinterYention décisive des régiments de M. de Chatillon, niais uniquement le récit d'un combat chaudement disputé, dont l'heureux succès est attribué « à la valeur, à la prudence et à l'assurée résolution du duc de Mayenne ».
« Monseigneur le duc de Mayenne étant venu en Normandie pour faire retirer le roi de Navarre qui avait comme assiégé Rouen, et trouver moyen de le combattre, le roi de Navarre s'éloigna de Rouen, et, quelques jours après, vint vers la ville d'Eu qu'il prit
par composition et de là se retira à Dieppe, mit
partie de ses forces en la ville, l'autre à Arques et es villages d'entre deux, étant ces lieux en une assiette avantageuse et difficile à forcer à cause de trois rivières, des marais et des montagnes et bois qui l'environnent.
« Jugeant mon dit sieur de Mayenne que son intention était de l'attendre pour l'avantage du lieu et la commodité de la mer qui lui pouvait fournir vivres, amener du secours d'Angleterre ou servir de retraite s'il en avait besoin, il entreprit premièrement, afin de n'être incommodé par derrière, de prendre la ville de
Gouruay Du dit lieu, il s'en alla assiéger la ville
d'Eu en approchant toujours de Dieppe, qui se rendit, les approches faites et le canon mis en batterie. Le même jour, mon dit seigneur n'y voulut entrer pour garantir la ville du dommage et de la licence des troupes Durant quatre ou cinq jours, il y eut de légères
escarmouches. Cependant, il fallait faire entreprise sur Arques ou Dieppe .
€ Le vingt-unième jour de septembre, après avoir jugé que le plus expédient était de les attaquer du côté d'Arqués pour leur fermer le passage et occuper les logis qu'ils avaient deçà la rivière, deux heures durant il fit préparer les troupes qu'il y voulait employer, qui étaient de douze cents chevaux, de deux mille soldats français et de deux mille lansquenets, y en étant d'autres en plus grand nombre pour les secourir s'il en était besoin
« Encore que l'infanterie des ennemis combatte avec un grand avantage dans un bois taillis fort épais et élevé, qu'il y eût des tranchées en plusieurs endroits, si est-ce que notre infanterie française soutenue des lansquenets, après une rude et furieuse escarmouche qui dura près de trois heures, gagna les tranchées où demeurèrent plus de quatre cents soldats des ennemis, et vint jusqu'à l'issue du bois prés d'une chapelle oii il y avait des ennemis qui furent aussi emportés.
« Notre cavalerie qui s'avançait en un chemin longeant le bois, s'attacha à celle des ennemis.-fit plusieurs charges l'une sur l'autre avec diverse fortune, nous ayant souvent du meilleur, tantôt du pire, à cause que le chemin qui était étroit ne donnait le moyen de se servir de toute la cavalerie.
« Cependant, le canon des ennemis qui était placé du côté d'Arqués, de la rivière, en trois divers endroits, donnait toujours, lequel toutefois, à cause d'un brouillard épais, n'en tua pas deux des nôtres.
« Enfin, l'infanterie française et les lansquenets qui étaient venus jusques à un gros bataillon de Suisses
ennemis, les chargea, et en furent tués plus de cinq à six cents, ce qui les mit en telle frayeur que six compagnies rendirent leurs enseignes, et deux de lansquenets firent de même, dont celle de Strasbourg en est l'une, et tons ensemble commencèrent à entrer en capitulation pour se rendre avec M. de Belin, l'un des maréchaux de camp de l'armée, qui était avec nos lansquenets. Au même instant, M. le maréchal de Biron, qui avait été jeté à terre de son cheval, se rendit à quelques soldats. Toutefois, peu après, en une charge qui se fit de cavalerie, il se sauva, et M. de Belin et M. de Tremblecour qui faisaient la capitulation d'avec les Suisses, furent retenus et arrêtés, s'étant perdue l'occasion demporter les Suisses à cause d'un grand retranchement dans lequel ils étaient, et à la faveur duquel le reste des ennemis se mit en sûreté.
« Outre les huit premières enseignes des Suisses et lansquenets, il y en a eu encore quatre gagnées et cinq d'infanterie française dont les drapeaux ont été apportées et présentées au Conseil général de l'Etat par l'un des écujers de mon dit seigneur le duc de Mayenne.
« Outre les Suisses et soldats français des ennemis qui sont demeurés en ce combat, il y a de cent à six vingts gentilshommes et capitaines dont les noms
sont encore inconnus il y a plus de deux cents
prisonniers.
« Nous y avons perdu de notre côté Monsieur de Sagonne et Monsieur le baron de Saint -André, fort regrettés pour leur valeur et mérite, et quinze à seize autres gentilshommes et environ cent soldats, pareil
nombre de blessés ; ce qu'il n'y eut commodité, pour la difficulté du lieu de faire combattre la plupart de nos forces et empêché que nous n'ayons obtenu une victoire entière.
« Tous les princes y firent très bien de notre part et Monsieur le duc de Nemours eut deux chevaux tués sous lui et un troisième blessé. Monseigneur le duc de Mayenne fit paraître en cette occasion tant de valeur, prudence et d'assurée résolution que, après Dieu, on lui doit l'heur et succès de cette exécution en laquelle le. roi de Navarre a fait une telle perte de la fleur et élite de son armée, qu'elle en est affaiblie d'une moitié. »
On voit avec quelle habileté mensongère la Ligue transforme en un échec le succès des royalistes. Il ne lui fallait pas en rester là ; comme elle avait à cœur de ne pas laisser se répandre le bruit que des renforts avaient pu leur arriver par la mer, après avoir imaginé un second avantage remporté par ses soldats sur les flancs escarpés du château d'Arqués, elle créa la légende d'un combat naval, dans lequel le chevalier d'Aumale, aidé par les habitants de Saint- Valéry et un certain nombre d'Espagnols, se serait emparé, le vingt septembre, de deux grands vaisseaux anglais chargés de munitions, de chevaux d'armes et d'argent envoyés par la reine Elisabeth de France sous la conduite de son ambassadeur.
La vérité est que l'escadre anglaise commandée par lord Stafl'ord, ambassadeur d'Angleterre, est entrée le vingt-trois septembre dans le port de Dieppe amenant,
sans avoir subi aucune perte, deux cent mille 4ivres d'argent, soixante-dix mille livres de poudre, trois mille boulets, une quantité considérable de vivres et de munitions, et cinquante gentilshommes qui venaient offrir à Henri IV le secours de leur épêe. — Quelques jours après, arrivaient mille Ecossais et quatre mille Anglais.
11 est donc regrettable que le petit volume de la Ligue, publié avec son autorisation, porte, in fine, la Certification de la Faculté de théologie que ce présent discours a été vu, visité et approuvé par vénérables docteurs de la Faculté d-e théologie de V Université de Paris, auquel n ont trouvé chose qui puisse empêcher Vimpression d'icelui, mais Vont trouvé très lUile et nécessaire être mis en Iwnière.
Si l'on en croit l'Estoile, l'imagination de la Ligue se serait encore donné carrière dans le discours de La Def- FAicTE de Monsieur de Sourdy, en la Brie, par la gendarmerie de Monsieur le marquis du Pont, petit fils de France, le vendredi premier jour de septembre .
L'action eut-elle été réellement engagée entre M. de Sourdis et M. du Pont, qu'elle se réduirait à une simple prise et reprise de bagages, mais l'Union visait un tout autre but que de mettre en relief cette minime affaire. Elle avait à cœur d'attinbuer au jeune prince de Lorraine une qualité qui rappelât sa candidature au trône. Son intention est soulignée dans quelques vers imprimés •«n fin du volume :
Race du Saint-Empire et progénie dos roij;, Qui en France, es venu pour protéger les lois, Contre cil qui de Dieu son honneur a quitté, Et qui journellement son Eglise ruine, Tu ressens tel désir qu'ont eu ceux de Lorraine, Par légitime droit de leur antiquité.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer qu'au coursdu combat, l'auteur fait intervenir M. de Givry. C'est la meilleure preuve que sa mort annoncée dans un des précédents livrets, était un fait entièrement controuvé.
Dans une dernière publication, on rapporte que M. de Brissac apprenant qu'un parti de soldats commandé par le prince de Béarn, se trouvait à Connerré, près de la Ferté, l'aurait surpris de nuit et lui aurait fait subir quelques pertes ; après quoi il se serait éloigné.
On ne sait rien, par les mémoires spéciaux, de cet engagement sans importance (jui ne valait pas les lionneurs de l'impression.
Cependant, les combats d'Arqués avaient eu, en France, un immense retentissement. On commençait à croire dès ce moment que rien ne serait impossible au prince qui avait franchi victorieusement de pareilles épreuves. Il ne perdit pas de temps : dès qu'il eut reçu ses renforts qui lui constituaient une armée solide d'une vingtaine de mille hommes, pourvue d'une bonne artillerie, il reprit possession des petites places des environs de Dieppe, et sachant que Mayenne était occupé en
Picardie, il se dirigea rapidement sur Paris, dont il attaqua les faubourgs. Il les prit et les laissa piller par ses troupes, comme compensation de la solde qu'elles n'avaient pas reçue. Il ne pouvait pas songer à entreprendre un siège régulier et n'avait tenté qu'un hardi coup de main. L'arrivée de Mayenne qui accourait à marches forcées le força à se retirer. 11 se replia du côté de Vendôme, et, de là, se rendit à Tours où le 22 novembre, il fut proclamé roi de France, et reçut les premières félicitations diplomatiques qui lui aient été adressées, celles de la république de Venise.
C'en est fini avec la propagande et les publications de la Ligue : Celles que l'on connaît maintenant par cette sommaire analyse, ne forment qu'une minime partie de ce que l'Union a jeté dans la circulation au cours de l'année 1589. L'Estoile, on s'en souvient, dit avoir collecté une centaine de ces petits volumes. Ont-ils continué à paraître jusqu'à la bataille d'Yvry dont il serait intéressant de lire le récit écrit parles adversaires catholiques du nouveau roi ? En a-t-il paru d'autres encore plus tard ? On ne sait. Ceux qu'on possède suffisent à montrer comment la Ligue, exagérant la j)ortée de la mission qu'elle s'était donnée, exploitée par l'orgueilleuse ambition des Guises, en est arrivée à subordonner la défense de la foi catholique, qui avait été sa raison d'être, à la passion politique. Ses moyens d'action s'en sont ressentis. Les discours, les proclamations, les pamphlets ne lui ont plus suffi. Elle a cru devoir créer et soutenir, pour les besoins de sa cause, une ardente propagande qui n'a dédaigné ni les exagé-
rations, ni les dissimulations, ni, au besoin, les inventions osées.
On a apprécié les libelles qui ont servi de véhicule à sa réclame.
L'étude qui avait pour but de les faire mettre, n'ayant plus d'objet, doit se terminer ici.
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JAN 181918 '10 UCT 10