La lithographie originale en couleurs
Cette édition a été tirée à miile exemplaires , dont deux cents, numérotés, sur papier de Hollande, et huit cents, sur
papier vélin.
Lia Liithogmphie Originale
L’Estampe lithographique en couleurs et le moment. — La place qu’elle occupe dans l’histoire de la lithographie. — Ses origines immédiates. — Sa légitimité. — Son importance actuelle.
'Estampe lithographique en couleurs, depuis quelques années a fait un chemin et tient une place qui lui méritent, à juste titre, l’attention du public. Il semble même que ce soit à l’heure présente le moment psychologique de parler d’elle. D’une part, en effet, un nombre suffisant de documents a été produit pour constituer réellement un mouvement, avec ses tendances caractéristiques. D’autre côté, l’élan n’est point terminé, et même, selon nous, n’a pas atteint son apogée. Si donc on ne peut porter à son égard comme sur une chose parachevée un jugement absolu, en revanche les considérations exposées peuvent être de quelque utilité à son dirigement, et influencer ses résultats définitifs.
Pourquoi, nous objectera-t-on, se restreindre ici à la lithographie originale en couleurs? D’abord de personnelles recherches nous y
amenaient, un certain nombre d’articles disséminés au cours d’une année (1), et qui dans cette brève étude vont essayer de prendre corps, sans prétendre toutefois à une complète vue d’ensemble. Puis une conviction découlant de l’examen des faits : c’est que dans la présente période de fermentation où l’estampe fait effort, se renouvelle et produit abondamment, la gravure polychrome accomplit, à nombre de points de vue divers, une fonction particulièrement marquante. Il semble notamment que la lithographie originale en couleurs n’ayant point existé autrefois dans les conditions où récemment nous l’avons vue éclore, ne soit la production d’art spéciale de notre époque.
Quelle a été la destinée de la polychromie dans l’histoire de la lithographie? (2) Constatons qu’elle en a fait partie dès les débuts presque, qui ne datent que du commencement de ce siècle. Les premiers essais par la couleur, timides encore, étaient simplement destinés à servir de documents à l’archéologie. Ce ne fut que par la suite, et en perfectionnant, qu’on essaya de reproduire des œuvres d’artistes. Mais, il fallait compter avec l’encrage, le repérage, le tirage — tout un métier assez compliqué. En outre le travail de l’imprimeur venait modifier encore, s’interposait entre le modèle et sa restitution. C’est en somme ce qu’on a appelé la chromolithographie avec tout ce que ce mot comporte d’efforts et d’heureuses réussites techniques, mais aussi — il faut bien le dire — mitigés d’un je ne sais quoi indélébile d’antiartistique. En réalité, quelle que soit sa perfection, simplement un mode de repro-
(1) Nous nous sommes occupé en effet spécialement, en 1897, dans la Revue l’Estampe et VAffiche, de tout ce qui regardait la lithographie et la gravure en couleurs.
(2) La Lithographie, par Henri Bouchot, bibliothécaire au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale, Paris, Librairies-Imprimeries réunies.
Ce livre, forcément bref, par son but de faire partie de la Bibliothèque de l’Enseignement des Beaux-Arts, donne un résumé très clair des fluctuations de la lithographie depuis sa naissance jusqu’à nos jours. On y trouve d’utiles renseignements documentaires. Quant au mouvement nouveau, il est étudié sinon avec une symiiathie indulgente, du moins avec une curiosité très éveillée.
duction par un manœuvre plus ou moins adroit, avec un procédé plus ou moins accompli , d’une œuvre originale, conçue souvent à un tout autre point de vue...
En se reportant moins lointainement, à seulement quelque quinze ans en arrière, deux artistes ont pu marquer une ère prodromatique. L’un, Manet , révolutionnaire dans l’estampe comme ailleurs, fit son Polichinelle, d’un coloris vif et gai, sans être brutal ni chargé, présageant un nouveau mode. De même, John- Lewis Brown sur la fin de sa vie s’intéressa à la lithographie en couleurs. Ses œuvres sont peu nombreuses, la coloration en est timide, le travail du noir trop visible, mais la tache que forme le ton et son nuancement, distancent la vulgaire reproduction. Cependant ces essais n’ont encore rien de décisif.
Que si en présence du mouvement actuel ou nous demande quelle fut la ligne de démarcation qui, franchie, fit pénétrer la chromolithographie dans le domaine de l’art original, — nous n’hésiterons pas à la proclamer dans l’effort de Chéret. Le rénovateur de l’affiche, ou plutôt son véritable créateur au point de vue moderne, a non seulement réalisé une œuvre personnelle, il a encore exercé une large et retentissante influence. Cette diaprure élégante qui réjouissait nos murs, poussait à l’enfantement de formes originales en même temps qu’aux clartés gaies d’une gamme chantante et lumineuse. L’estampe, en ses recherches actives, désireuse de régénération, s’en est évidemment ressentie. L’affiche de Chéret lui ouvrait une voie neuve — elle s’y est engagée.
Deux influences semblent avoir déterminé encore le mouvement vers la couleur. D’une part l’école dite impressionniste avec son décrassement de palette, sa vision plus claire et plus limpide, renouant chez certains artistes, Renoir par exemple, avec la tradition de notre XVIIL siècle français. Cette peinture éclatante s’infiltrant jusqu’aux couches les plus profondes et les plus sombre-
ment attardées du Salon officiel. Joignez-y l’art Japonais qui/ récemment introduit, et sans cesse représenté plus abondamment, pouvait être enfin étudié et plus pleinement goûté. Là, sous une forme très définitive avec des aspects variés et séducteurs en ses curieux tirages, triomphait l’estampe en couleurs.
Or, cette gravure moderne, sur quoi rompait-elle avec la vieille et banale chromolithographie, à tel degré qu’il faut chercher aujourd’hui à la première un nom qui la distingue ? Précisément en les points essentiels où se libérait et se créait l’œuvre de Chéret. A savoir , non plus la reproduction fac-similé d’un original quelconque en couleurs, mais une conception propre, une tendance à se réaliser en soi et pour soi. C’est-à-dire qu’une inspiration d’artiste se mariait d’avance à une technique et s’exprimait directement dans le procédé choisi d’exécution. Ce principe, appliqué victorieusement par Chéret à l’affiche que sa nature et sa destination rendent spéciale, d’autres allaient l’étendre' à l’estampe, dont les conditions diffèrent à certains égards. Alors la lithographie originale en couleurs naissait, et simple feuille de papier auquel des moyens mécaniques procuraient le bénéfice de l’innombrabilité des exemplaires, elle atteignait une réelle valeur d’art.
Mais il importe de vider immédiatement une question préalable, dont l’importance éclate, et d’où dépend que cet effort n’apparaisse point vicié à sa base même. Nous voulons dire, quelle est la légitimité de l’estampe en couleurs ? Faut-il la considérer simplement comme une incursion usurpatrice et diminuante dans le domaine de la peinture? Ou bien, au contraire, a-t-elle une essence intrinsèque, et son champ d’action particulier? (1)
( 1) Le débat est actuellement soutenu avec vivacité et passion de part et d’autre.
M. Henri Lefort, président de la Section de gravure et de lithographie à la Société des artistes français, a présenté au Comité des 90, le 24 janvier dernier, un rapport motivant la non-admissibilité des gravures en couleur au Salon. Il y est dit que « par ses principes
Nous penchons résolument pour cette dernière affirmative. Et nous laissons aux ergoteurs le soin de distinguer la plus ou moins réelle prééminence d’un genre sur un autre. Mais le droit à l’existence de l’estampe en couleur ressort de ce principe que nous considérons comme un axiome : tout mode de procéder où un artiste trouve à s’exprimer, est par là même légitime. Or, on ne saurait nier qu’il n’en soit ainsi de la lithographie en couleurs. Et pour la présente époque, nous irons plus loin : non seulement elle a été heureusement utilisée par nombre d’artistes, mais il semble que certains puissent la revendiquer plus hautement , comme leur principal sinon unique mode d’expression.
Que si passant de la question de droit à la question de fait, nous examinons quel domaine s’est arrogé la gravure en couleurs.
essentiels, ses origines et ses traditions, l’art de la gravure est, sans contredit, l’art du Xoir et Blanc. C’est la dénomination classique qui lui est attribuée ».
M. Charles Maurin, peintre-graveur, riposte par un article virulent dans le Journal des Artistes, du 20 mars 1898. « Il importe, peut-être, de s’élever contre les prétentions de M. Lefort. En le faisant, nous sommes certains d’être les interprètes des nombreux graveurs qui, depuis dix ans, ont donné un nouvel essor à l’estampe originale française, que M. le président classe sous l’étiquette dédaigneuse et enfantine : « L’Image en couleurs ».
M. Thiébault-Sisson semble partager l’opinion de M. Lefort : « Les peintres-lithographes
à mon humble avis se perdent trop souvent dans des recherches d’effets qui ne sont pas
du domaine de la lithographie; en particulier, ils sont férus presque tous de la manie de traduire en couleurs leurs élucubrations, et je trouve cette manie déplorable Il est im-
possible de faire rendre à la lithographie en couleurs autre chose que des effets très tranchés, qui font merveilles dans l’affiche, qui agacent l’œil et le malmènent dans une estampe soignée, faite pour le carton de l’amateur ou l’album (Le Temps, 5 novembre 1897).
Comme contre-partie vient l’article de M. Roger Marx Pour la gravure en couleurs, dans le Voltaire du 30 mars 1898. « L’école comtemporaine compte aujourd’hui trop de chromistes éminents pour être, en leur absence, équitablement jugée ; d’autre part cet ostracisme est en contradiction formelle avec les préférences, maintes fois affirmées, des historiens et des amateurs
L’œuvre des maîtres enseigne qu’hier et jadis le bois, et la pierre, et le métal ne se sont jamais refusés à accepter un encrage multicolore; entre la matière et le procédé, nulle incompatibilité n’existe ».
notamment la lithographie, nous voyons que, vaste déjà, chaque jour tend à l’agrandir. On pourrait presque répéter à son sujet ce que nous avancions jadis de l’estampe en général à notre époque. (( Aucun qui n’en ait fait, n’en fasse ou n’en fera » (1). Jusqu’aux artistes d’âge avancé et de carrière glorieuse qui s’y intéressent. Quant aux jeunes, c’est pour eux un véritable instrument de bataille dont ils usent largement et heureusement. Certains s’y sont adonnés de cœur dès leurs débuts, y ont trouvé un procédé commode pour leurs premières notations justes déjà, bien que souvent sommaires. De jour en jour ils améliorent et complètent la technique, chacun dans l’aspect propre à son tempérament, — et le groupement se forme sans cesse plus compact....
Ainsi donc le problème est posé. Avant d’en envisager plus particulièrement les différents aspects et d’en aborder les considérations générales, il est bon de nous entourer de renseignements qui soient une base documentaire. Cette enquête, brève d’ailleurs , portera d’abord sur les principales personnalités d’artistes qui se sont occupés activement ou même intéressés simplement à la lithographie en couleurs. Quelques mots semblent nécessaires sur les marchands et les éditeurs, ainsi que sur les imprimeurs. Enfin, l’indication des principales publications qui ont marqué dans ce mode de procéder. Alors nous pourrons pénétrer plus à fond la question, appuyés sur des éléments qui nous aideront à la résoudre, en même temps qu’ils seront la justification de nos conclusions.
(1) La Rénovation de V Estampe, par André Mellerio. Voir les numéros de VEstampe et l’Affiche des 15 mars et 15 avril 1897.
Les Artistes. — Éditeurs et marchands. — Les Imprimeurs. Principales publications.