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LES PUBLICATIONS

Certes nous avons eu occasion de les citer maintes fois au cours de cette révision. Peut-être sera-t-il utile néanmoins de les rassembler afin d’en apprécier mieux l’importance et l’évolution.

V Estampe originale est la première en date, elle dura trois ans

(1893, 1894, 1895). Cette publication eut le privilège d’ouvrir un renouveau et de donner le branle à tout le mouvement contemporain de l’Estampe. Mais au point de vue particulier de la lithographie originale en couleurs, on peut dire qu’elle a été une révélation, un premier groupement, fécond depuis en nombreux et excellents résultats.

Préfacée par Roger Marx d’un véritable manifeste elle a présenté Une belle réunion d’artistes variés et indépendants. Il faut rendre ici à M. André Marty son créateur cette double justice , qu’il a su mener à bien au point de vue matériel une diflîcultueuse entreprise — en même temps que sa direction intelligente obtenait un précieux résultat d’art , en rassemblant sans parti pris des talents opposés, et en leur laissant la libre disposition de leur originalité propre. C’est une publication désormais immuablement cataloguée dans l’histoire de l’estampe moderne (1).

Les deux Albums des Peinires-graveiirs et des Peintres-Lithographes de Vollard sont venus à quelques années de distance, se former sur les mêmes bases logiques de VEstampe Originale. Certains des artistes du début s’y retrouvent, et il faut le dire pour la plupart en grand progrès. A ce noyau premier est venue s’adjoindre une pléiade nombreuse. Le dernier de ces albums, au point de vue de la lithographie en couleurs, est une véritable encyclopédie. Sans doute comme dans toute publication de ce genre, les talents ne sont pas égaux, mais on peut dire qu’à peu près toutes les notoriétés actuelles y sont réunies, permettant une comparaison instructive.

L’éditeur Pellet porte à son actif l’importante publication, s’achevant actuellement, des Courses de Taureaux de Lunois. Chez lui

(1) L'Estampe originale épuisée depuis longtemps fait prime actuellement. La collection complète qui valait au début 450 francs, se paj^e couramment 600 fr. Même un exemplaire, contenant en outre des essais, a atteint le chiffre de 1.500 fr.

également a paru Elles, une série de Toulouse-Lautrec, consacrée à la femme contemporaine.

Nous passerons condamnation sur V Estampe moderne. Son aspect banal et homogène lui enlevant tout caractère artistique, la laisse au niveau de la chromolithographie commerciale.

Tel est le bilan actuel, nous pouvons espérer que des éditeurs intelligents, des artistes amoureux de leur art vont grossir le prochain inventaire. A l’heure présente, l’actif Vollard, sans compter deux publications en noir d’Odilon Redon et de Fantin-Latour, prépare quatre séries, chacune de douze estampes en couleurs, par Bonnard, Vuillard, Denis et Roussel.

Succès de la couleur. — Deux courants divers. — Fac-similé et ses causes. — Tendances à approuver. — Rôle social de l’estampe, notamment de la lithographie originale. — Décoration et hygiène. — Conclusions.

Les éléments épars que nous venons de colliger en cette brève étude, contiennent certains points essentiels, qu’il faut mettre en vedette. De ce mouvement de la couleur nous saisirons mieux ainsi les caractéristiques et le sens. Après les avoir analysés, expliqués, si faire se peut, dans leurs causes avouées ou secrètes, nous tâcherons d’en tirer des conclusions valables pour l’avenir.

Au premier plan s’impose cette facile constatation que nous indiquions déjà au début de notre travail. Parmi ce renouveau général de l’estampe qui va s’épanouissant (1), la lithographie en

(1) C’est ce que Louis Morin, dans ses Carnavals Parisiens (Paris-Montgredien et O*)

signale d’une façon humoristique. « Jadis dans les palais des princes, la fresque se

déployait, seule, le long des murailles. A l’âge de la fresque a succédé l’âge du tableau....; le

tableau était fait pour l’appartement, devenu trop exigu pour la grande décoration

Aujourd’hui C’est l’âge de l’estampe et de l’image qui commence, d

Sans toutefois que nous partagions cette opinion peut-être un peu paradoxale de l’auteur: « Et le tableau va disparaître, ou tout au plus ne sera-t-il que l’original, le modèle de la gravure en couleurs victorieuse — l’estampe ». P. 178.

couleurs conquiert rapidement chaque jour une place sans cesse plus importante. Elle a pris comme une traînée de poudre d’un bout à l’autre des générations de peintres. Ne la voyons-nous pas occuper activement les jeunes, — Toulouse-Lautrec, Bonnard, Vuillard, Rivière, Lunois, etc., en même temps qu’intéresser les Puvis de Chavannes, les Rodin, les Guillaumin. Sa diffusion a été aussi abondante que prompte, elle va même, avouons-le, jusqu’à l’engouement. En revanche peut-on dire que l’originalité ait égalé le nombre, que l’usage du procédé fut toujours intelligent et personnel? Encore que la production soit parfois véritablement marquante, il faut ici user de sages réserves, et dans l’intérêt même du mouvement que nous préconisons , modérer une laudation exagérée et intempestive.

A notre époque, en la lithographie, comme dans toute l’estampe en couleurs, il y a une bifurcation de tendances provenant de deux principes opposés. Le premier — néfaste à notre sens, disons-le tout de suite — nous le définirons d’un mot : le facsimilé. C’est la virtuosité , l’habile pouvoir , pour ne pas dire manie, d’imiter non la nature, mais la réalisation d’art qui en a été déjà effectuée. C’est l’éternel tour de force des gens de métier, qui est inutile et répugne aux vrais et originaux artistes, lesquels ont autre chose, plus et mieux à dire, qu’à faire rendre à un procédé, avec une exactitude relative, et souvent une difficulté surajoutée, ce qui appartient essentiellement à un autre. Or une part du courant lithographique en couleurs tend à poursuivre le plus possible l’aspect de la chose peinte. Erreur fondamentale, dont nous voudrions indiquer, selon nous, les causes déterminantes et diverses qui y poussent les éditeurs, les artistes et les imprimeurs.

Au fond, le marchand et l’éditeur, sauf de rares exceptions, restent surtout à l’affût du goût du public, ils le surveillent, ils le flattent. Et malheureusement, l’opinion intime actuelle d’une grande partie

de la masse est que par la reproduction on lui donne une chose presque aussi valante que l’original et qu’il paye infiniment moins cher. Quant à vérifier l’idendité de cette équivalence, si l’on ne reste froidement au-dessous d’une œuvre conçue dans un autre but et exécutée avec des procédés différents, elle ne semble pas en avoir cure ou plutôt n’est point encore assez éclairée pour s’en rendre compte. De là cet engouement envers des fac-similé de pastel, d’aquarelle, voire même de pure peinture.

Chez nombre d’artistes — nous mettons de côté ceux qui mercantilement subissent telles quelles les demandes de la foule, — pour n’envisager que les convaincus, voici ce qui paraît se passer. D’une part leurs occupations habituelles leur mettent dans l’œil un aspect qu’ils sont accoutumés à réaliser avec de certains matériaux. Ils ont fait et font toujours de la peinture , il leur semble que le nouveau procédé qu’ils abordent n’a d’autre but que de rendre de près ou de loin la vision et la valeur de leurs travaux de chaque jour. En outre ils ont l’ignorance souvent des limites du champ d’action où ils pénètrent, tout comme aussi des ressources qu’il peut recéler, parfois s’y étant jetés brusquement avant de l’avoir approfondi et aimé. Ce métier bien vite ils s’y rebutent, ou se laissent prendre aux ficelles d’un imprimeur, rompu à la technique. Puis la paresse s’en mêle : il est sitôt fait de donner quelque bout d’étude sur nature, figure ou paysage, un morceau de toile achevé dans son genre que le manœuvre va reproduire aussi exactement — à distance néanmoins — qu’il pourra.

Car là repose enfin le dernier nœud de la question. C’est que les imprimeurs, eux, sont poussés au fac-similé par deux motifs natu-. rels et très explicables. D’abord certains d’entre eux ont fait, et pendant longtemps, de la chromolithographie. L’estampe originale en couleurs est née d’hier seulement. Or, le tour de mains acquis agit sur la mise en train et l’aspect de la besogne. L’impri-

meur possède de la sorte une supériorité à lui, un moyen matériel indiscutable de se mettre en valeur. D’autant il compliquera le tirage et plus il fera ressortir l’importance de son aide. C’est ainsi qu’il est non-seulement heureux de faire parade de sa sérieuse et forte technique, mais encore pressé d’utiliser les trucs appris ou trouvés. Il en profite pour imposer son savoir dogmatique de simple chromolithographe, soit en médusant l’artiste par des obstacles de matière gênant son inspiration — ou, au contraire, en l’éblouissant par des tours de force tout faits. Quoiqu’il arrive, le résultat est le même — l’artiste lui livre son œuvre mal conçue au point de vue du procédé spécial, parfois atteignant un but contraire et que l’imprimeur accommode et interprète plus ou moins fidèlement.

L’autre principe apparaît tout opposé. C’est celui , heureusement, qu’ont choisi, par la force même de la logique, les artistes vraiment originaux et intéressants. Il consiste à concevoir directement le sujet en tant qu’estampe, et qu’estampe en couleurs. Qu’on nous comprenne bien. La lithographie originale polychrome, d’après les caractéristiques de son métier, possède un champ d’action qui lui est propre , des ressources ainsi que des limites qui lui sont inhérentes. Donc, conceptivement comme techniquement, l’artiste aura à tenir compte des moyens mis à sa disposition, s’en satisfaire à la fois et s’y enfermer. — Traçons s’il se peut une vue générale et brève de ce qu’il nous semble à ce sujet.

La lithographie en couleurs est une estampe, donc les lois générales de celle-ci doivent lui être appliquées. Quelles sont-elles? Logiquement et nécessairement nous les trouvons dans l’essence même de l’estampe : simple feuille de papier, où par un tirage mécanique un dessin est reproduit à nombreuses fois. Le support n’est ni aussi solide et vigoureux que pour la peinture à l’huile, de même que le procédé n’en a pas les richesses abondantes et profondes. Il

ne possède point non plus le grain et le brillant du pastel, le pénétrant intégral et léger de Taquarelle. Il ne saurait prétendre davantage aux imperceptibles finesses d’un dessin original. En effet le tirage mécanique, si parfait soit-il, enlève les menues délicatesses, les accents de touche où le coup de doigt de l’artiste transmet directement sa sensation, en dehors de tout métier précis et sans être gêné par rien. Il semble donc pour ces motifs que l’estampe ait à redouter les recherches ambitieuses et que la simplicité des moyens empruntant moins de part active a l’intermédiaire doive la favoriser.

Or, nous nous trouvons, en outre, devant le procédé spécial de la lithographie polychrome. Il a tout ensemble ses avantages et ses écueils propres. La couleur permet des recherches et des effets différents du simple noir et blanc. Mais d’autre part les tirages successifs appesantissent les teintes qui ne se pénètrent pas intimement, se superposent plutôt en transparence. Il est donc indiqué qu’on évite les mélanges excessifs aboutissant aux fadeurs prétentieuses du chromo. La polychromie moderne conserve avantage à s’en tenir aux teintes largement agencées, dans une simplicité de tons, visant plus à leur harmonie d’ensemble qu’à leurs nuancements compliqués. Si l’on peut dire que l’affiche est une estampe de vaste format , la lithographie originale en couleurs par son origine naissante reste encore rapprochée de sa grande sœur (1). Avec toutefois le correctif de but et de points de vue spéciaux : faite pour être maniée et contemplée de près elle comporte légitimement

(1) Il est à noter d’ailleurs que plusieurs des artistes que nous avons signalés ont réussi non seulement dans l’estampe en couleurs, mais concurremment dans l’affiche. Citons entre autres, Toulouse-Lautrec, avec Jeanne Avril, le Divan Japonais, sa remarquable Babylone d’Allemagne, etc. Bonnard : France-Champagne, la Revue blanche, YEstampe et l’Affiche. D’Ibels, Mévisto, Irène Henry, le Champ de Foire, etc. De Maurice Denis ; la Dépêche de Toulouse.

une recherche et un affinement plus grands. Sous le bénéfice de cette latitude l’estampe originale se complaît dans un jeu de couleurs et de lignes synthétisé, ornemental même. La gamme peut en être claire, gaie, très vive même sans néanmoins l’éclat bruyant, qu’autorise ou plutôt impose le but utilitaire de l’affiche. On s’intéressera à un jeu large de colorations sincères où l’œil puisse s’étaler nettement , d’un regard. Les lignes trop compliquées, un travail emmêlé, des finesses insaisissables d’atmosphère ne semblent point de son ressort. Vaine, nous l’avons dit, serait la lutte avec les variées et moëlleuses ressources de fliuile pour un parfait et délicat modelé, non plus qu’avec l’éclat du pastel, ni le fondu de l’aquarelle.

Mais en revanche le côté impression un peu plat, se marie bien avec le papier, sans le trop charger, garde une saveur particulière. On peut en apprécier tout le charme, quand ainsi que les Japonais, sans chercher le trompe-l’œil, on réjouit la vue par des gammes franches de tons, unies au décoratif élégant des lignes. Mais il faut bien le dire, cette simplicité des moyens nécessite de réels artistes. Toutefois point ne manquent de nombreuses ressources de métier. Voyez Lautrec, par exemple, pour y revenir. Il emploie dans ses estampes un peu de tout : teintes plates, lignes cernantes, taches vives, crachis, traits de plume déliés, etc. Mais si originalement triturée qu’elle soit son œuvre demeure toujours une vraie estampe en couleurs. Nous la définirons ainsi : une feuille de papier décorée de teintes et de lignes qui en font partie sans la dissimuler ni l’alourdir. Ce n’est ni le fac-similé ni le succédané de la peinture, c’est un autre procédé avec certains éléments en moins, mais d’autre part un charme propre, une équivalence d’art et l’avantage appréciable d’un tirage à exemplaires nombreux.

Notons en passant que parmi les procédés en couleurs modernes, la lithographie paraît avoir jusqu’ici produit dans le mouvement

actuel des résultats plus divers et présenté des ressources plus riches. Le bois et l’eau-forte gardent dans certaines œuvres un aspect un peu similaire, il semble parfois qu’on puisse les employer presque indifféremment, sans accentuation particulière très marquée, en usant des teintes plates et des lignes cernantes. La lithographie avec moins de mordant dans les traits a plus de chaleur, de variété et de profondeur, se prête mieux peut-être à des effets différents et nuancés tout en gardant bien le côté estampe (1).

Mais là, ainsi que dans les indications tracées plus haut, nous n’avons point l’intention de poser des bornes imprescriptibles. C’est un aperçu large, non un code immuable pour arrêter les volontés et contraindre les tempéraments. Chaque artiste possédant son émotion et son tour d’esprit doit choisir et approprier tel mode matériel à sa personnalité, ainsi qu’aux effets particuliers qu’il veut produire. En outre, l’ingéniosité, les trouvailles techniques, toute cette marche en avant peut et doit modifier perpétuellement l’usage des procédés...

Mais il est une autre question d’ordre très différent et qui nous paraît nécessaire à envisager. Quelle place l’estampe en couleurs, notamment la lithographie plus facile et économique, peut-elle prétendre à jouer dans notre ordre social actuel, et les tendances qu’il manifeste? Nous vivons en un temps qualifié démocratique.

(1) On peut cependant nous objecter avec éloges, et nous objecterons de nous-même que les estampes japonaises précédemment citées sont des bois. Que d’autre part, près <le nous, Mary Cassat a produit des pièces remarquables à la pointe-sècliè en couleurs. Sous le même rapport RalTaëlli est peut-être plus typique encore : ses planches nombreuses pour la même estampe sont toutes taillées par lui et reposent généralement sur le principe d’encres différentes pénétrant les incisions, ce qui est le fondement de la gravure, plutôt que d’user de teintes posées à plat sur le cuivre.

Notre confrère M. Georges Leconte prépare actuellement un travail sur la gravure en couleurs : eau-forte, pointe-sèche, etc., qui élucidera plus complètement ces points intéressants

Bien gros mot où chacun vient entendre ce qu’il veut ! Si l’on y cherche l’égalité sous un niveau commun, c’est la mort même de l’art, car on peut rabaisser les plus hauts, on n’élèvera pas au suprême degré les infimes. Ce serait le triomphe de la médiocrité. Mais, il est un autre mode de démocratisation digne de séduire des esprits raisonnables et généreux. C’est, sans avilir la personnalité de l’artiste, arriver, grâce aux moj^ens que la science nous donne, à mettre, pour des prix très modiques, de véritables œuvres à la portée d’une foule de plus en plus considérable. Voilà, pensons-nous, avec le désir de purifier sans cesse davantage le goût général, tout ce qui peut et doit être fait dans ce sens. La reproduction chaque jour perfectionnée des chefs-d’œuvre des musées, devenue maintenant accessible à tous, est une belle et éternelle école (1). A la condition toutefois que nous en comprenions l’enseignement essentiel qui est d’éclairer l’esprit, non de l’asservir. Or il n’est pas moins vrai que nous vivons à une époque, que nous en partageons les élans, les erreurs même si vous le voulez et les préjugés, mais c’est la vie de nos moelles, non un vernis factice composé avec des résidus de peuples morts. L’antiquité ne demeure vraiment pour nos temps modernes que par la portion d’humanité toujours la même qui respire en elle et en nous. C’est ainsi qu’à côté des œuvres d’art ancien qui, quoi qu’on en dise, nécessitent une initiation, la masse trouvera dans la représentation de ses sentiments quotidiens

(1) Rappelons à cet égard rutile article de M. Charles Saunier, la Chalcographie du Louvre. {L’Estampe et V Affiche, du 15 novembre 1897). « Faut-il vraiment être siriche pour posséder des œuvres qui ne jurent pas avec le goût le plus élémentaire, qui distraient les yeux et imposent à l’esprit une idée de beauté. Nous allons prouver que non... Appeler l’attention des gens de goût et de modique bourse désireux de posséder d’absolues belles choses sur une revue de chefs-d’œuvre qu’il sera facile d’exploiter.

Leurs achats seront parfois de moins d’un franc, plus souvent de deux à cinq francs, trèsrarement d’un peu plus. Pour une modique somme ils auront donc des œuvres capitales...

Cette mine de trésors est la chalcographie du Louvre ».

un aliment plus direct, plus facilement assimilable et qui l’amènera au passé.

Or, presque immédiatement, le tableau, la statue, toutes choses à valeur d’exemplaire unique, par leur rareté, la matière, la difficulté d'établissement, deviennent des desiderata coûteux seulement accessibles à un nombre restreint. Que reste-t-il? L’estampe, et l'estampe originale. Sa valeur d’art est un principe incontestable. L’abondance des tirages, la modicité de prix, la mettent à la portée de la masse. Et l’on ne saurait nier qu’à côté des grands collectionneurs, amateurs parfois d’art mais souvent aussi simples disputeurs d’objets chers par vanité pure ou agio dissimulé, n’existent d’ores et déjà de nombreux représentants de la classe moyenne qui consacrent des loisirs, une portion de leur intelligence et de leur argent à fureter, s’intéresser, acheter. Des couches profondes et qu’un rien étendrait au simple peuple s’ébullitionnent pour un art, non parfait sans doute, mais déjà plus affiné. On arrive à distinguer et abhorrer le chromo pourpréférer l’estampe originale. Or la possession en même temps qu’elle instruit, rend la passion plus ardente et la recherche plus active. Petit à petit sous l’effort des artistes, des éditeurs, des revues, par le grandissement intellectuel d’un public rendu conscient, le groupement se ferait plus nombreux avec des idées plus nettes, demandant seulement qu’il est, de se voir encouragé, éclairé, aidé.

Mais, dira-t-on, pourquoi l’estampe en couleurs plutôt qu’en noir? Faut-il prétendre que ceci tuera cela. Non, certes! Et ne voyonsnous pas un vieux maitre Fantin-Latour, un peintre de si joli coloris, lui demeurer obstinément fidèle dans l’estampe, malgré les séductions ambiantes et les sollicitations directes. Pour notre part personnelle, nous estimons qu’une simple lithographie en noir de Odilon Redon, à s’en tenir aux modernes, contient un summum d’art. Fff si l’on se reporte aux anciens, qui prévaudra jamais contre un Dürer

OU un Rembrandt. Nous dirons même qu’il y a dans cette sorte d’estampe, où entre parenthèse, on peut être suprêmement coloriste dans l’acception essentielle du terme — tout comme dans un dessin pur, un je ne sais quoi de plus simple, de plus austère qui sera toujours le pain des forts...

Mais il est une question de fait. Au point de vue de la diffusion artistique, c’est la masse qui vient à l’estampe et trouve dans la couleur un côté plus accessible, plus direct, plus amusant. Le blanc et noir correspond, qu’on le comprenne bien, à une abstraction, s’appuyant seulement sur certaines qualités du concret. Or, la faveur du public contribuera encore beaucoup par la loi de la demande à augmenter la production polychrome, où intellectuellement, par les influences diverses que nous avons indiquées, les artistes sont déjà sollicités.

Et jusqu’à la science elle-même, qui de nos jours, soucieuse d’une perpétuelle hygièuQ, semble y pousser. Après avoir troué les larges boulevards et les saines avenues, elle veut la lumière à flot dans nos maisons, et elle préconise la gaîté, cette santé de l’àme, même comme un remède physique. Or, lumière et gaîté n’est-ce point précisément la couleur? En outre, il y a cette fameuse décoration usuelle de nos intérieurs, qu’on poursuit si justement comme but, si faussement et si maladroitement comme applications. Certainement la lithographie polychrome, sans rien usurper à la peinture, tient le cadre, se marie à des ameublements simples et de bois naturels d’où la dorure est exclue. On pourrait presque dire des affiches de Chéret ou des estampes de Rivière, qu’elles sont la fresque sinon absolument du pauvre, au moins de la foule.

Quel sera l’avenir de la lithographie originale, lié d’ailleurs au mouvement général de l’estampe en couleurs? Matériellement, on peut le prévoir fécond. Mais comment aboutira-t-il au point de vue artistique? Il est très présumable que l’engouement va grandir encore et deviendra torrent. L’abus a déjà commencé et continuera.

Que prouve-t-il contre une chose même ? Rien, puisqu’il est partout dans l’humanité. Mais en revanche de réelles œuvres déjà produites, de véritables artistes manifestés, permettent de saluer, sans compter l’inconnu qu’ils présagent, une floraison particulière et marquante de l’époque. Pour ces derniers, que suit notre vive sympathie, puissions-nous avoir, par cette étude, éclairé un peu la question et signalé quelques écueils. Ceux-là, seuls, au fond sont intéressants, et seuls resteront, formant, leur nombre est déjà suffisant, une date dans l’histoire de l’estampe, par conséquent de l’Art.

INDEX DES NOMS CITES

Aman-Jean, — 20, 21.

Ancourt, — 25.

Arnould, — 24.

Auriol, — 20, 21.

Bellery-Desfontaines, — 22.

Benedite (Léonce), — 25.

Berthon, — 22.

Bertrand (Albert), — 21, 23, 25.

Blanche (J. -F.), — 20, 22.

Bonnard (Pierre), — 7, 9, 10, 14, 28, 29, 33.

Bouchot (Henri), — 2.

Brown (John-Lewis), — 3.

Buhot, — 25.

Carrière, — 25.

CASSAT (Mary), — 35.

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