XI. — Mystères du cinquième degré
LES types de ces drames sont nombreux. Tels sont la Conversion de saint Paul et la Résurrection de Lazare du manuscrit de Saint-Benoît-sur-Loire ; les quatre Miracles de saint Nicolas, dans le même manuscrit (les Filles dotées, les Trois clercs, \q Juif volé, le Fils de Getron) ; le Daniel, du
manuscrit de Beauvaîs ; les Vierges sages et les Vierges fol/es, du manuscrit de Saint-Martial de Limoges ; un Office du sépulcre, d'après un manuscrit d'Einsiedlen ; la Rachel du manuscrit 6264 de Munich ; le Saijit Nicolas et les voleurs attribué à Hiiaire et la Résurrection de Lazare, (\\\\ se trouve dans le même recueil; la Complainte des trois Maries, d'après un Processionnal de Cividale, etc., etc.
Le caractère commun à tous ces drames est de ne plus renfermer rien qui soit directement, substantiellement liturgique. Ce sont des COMPOSITIONS ENTIÈREMENT ORIGI- NALES et, sauf de très rares exceptions, elles SONT ENTIÈ- REMENT EN VERS. Chaque auteur, d'ailleurs, se donne ici carrière et innove à sa fantaisie. Tantôt, tout un drame est écrit en un certain nombre de couplets absolument semblables, comme la Conversion de saint Paul qui est en quatrains de décasyllabes, et comme la Résurrection de Lazare, du manuscrit 904, qui est en strophes de six vers :
Audit, fratres, vestra dilectio Quid amici petat devotio :
Audiatur.
Subintremus ejus hospitium Atque suum jam desiderium
Compleatur.
Ces couplets placés sous la même phrase musicale devaient être d'une monotonie assez désagréable. Il y eut des poètes plus audacieux qui mêlèrent, qui entrelacèrent différents rhytmes. Daniel est un véritable modèle en ce genre, et ce n'est pas sans quelque raison qu'on l'a assimilé à nos opéras modernes. Il y a là toute une série d'airs, de chœurs, de récitatifs. On décore les airs du nom de Prosœ, les chœurs du nom de Conductus ; mais rien n'est plus assimilable à nos libretti contemporains. Les Conductus ne sont pas d'ailleurs, comme l'a pensé M. Coussemaker, des imitations du chœur antique. Ce sont d'anciens tropes que l'on chantait toutes les fois qu'il se faisait à l'autel certaines évolutions liturgiques, par exemple pour accompagner (conducere) le diacre quand il allait lire l'Évangile. Lisez Daniel, et vous serez frappé de cette ressemblance que nous vous signalons avec nos drames
lyriques contemporains. La scène s'ouvre par un chœur des seigneurs de Balthazar :
Astra tenenti, Cunctipotenti, Turba virilis Et puerilis Concio plaudit.
Nam Danielem Multa fidelem Et subiisse Atque tulisse Firmiter audit.
Quand les Satrapes apportent au Roi les vases du temple de Jérusalem, destinés à une profanation qui attirera la foudre sur les profanateurs, ils chantent un nouveau chœur qui ne nous parait aucunement inférieur à ceux de Robert et du Prophète. Et ce chœur se termine par ces vers :
Ridens plaudit Babylon, Jherusalem ploiat : Hec orbatur, hec triumphans Balthasar adorât. Omnes ergo exultemus tante potestati, Offerentes régis vasa sue Majestati.
La Reine fait alors son entrée sur la scène et, pendant sia marche solennelle, on chante un couductiis :
Cum doctoruiTi
Et magorum Omnis adsit concio,
Secum volvit
Neque solvit Que sit manus visio, etc.
Et le tout est entrecoupé de récitatifs, comme le poème de la Favorite ou comme celui des Huguenots. Par ces quelques échantillons, il est trop facile de voir combien déjà nous sommes loin de nos tropes dramatiques et de nos beaux Mystères du Sépulchre, si concis, si liturgiques, si pieux.
Du reste, la versification de Daniel est astreinte à de certaines règles, et nos lecteurs n'ont pas eu de peine à reconnaître dans les vers précédemment cités des adoniques, des saturniens, des septenarii trochaïques. Les strophes sont assez
régulières, et la jeunesse de Reauvais, qui a inventé et représenté le « jeu de Daniel », mérite vraiment quelques félicitations. Ces jeunes gens possédaient bien leur grammaire, leur rhétorique et leur rhytmique.
Dans cette versification de Daniel, il y a encore une certaine régularité qui ne faisait pas toujours l'affaire des dramaturges religieux; mais les poètes des XII*'etXIII^ siècles, comme nos librettistes modernes, désirèrent avoir à leur disposition des rhytmes plus flexibles, plus libres, plus commodes au musicien. La Complainte des trois Maries, du Processionnal de Cividale, est le type de cette versification très indépendante et où l'on a poussé à leurs dernières conséquences tous les principes du syllabisme :
Flete, fidèles
Anime ; Flete, soiores Optime, Ut sint multiplices Doloris indices Planctus et lacrime.
Et tout est écrit dans ce style. C'était vraiment ne s'imposer aucune gêne ou contrainte; c'était vraiment trop de laisser-aller.
Le second caractère des Drames du cinquième degré, c'est l'iXTRODUCTION DE LA LANGUE VULGAIRE dans le COrps même de ces textes qui jusque-là avaient été complètement latins. Nous avons presque honte de citer ici les Vierges sages et les Vierges folles {}) qui ont déjà été citées tant de fois avant nous ; mais notre sujet l'exige. Toutes les fois que les Sages sont en scène, le poète s'exprime en <L roman » :
Oiet, Virgines, aiso que vosdirom:
Atendet un espos, Sauvaire a nom.
Gaire noi dormet:
Aici l'espos que vos or atendet.
Les Fatuœ répondent en latin, et le refrain seul de leur lugubre chanson est en langue vulgaire :
Dolentas ! chaitivas ! Trop i avem dormit.
I. VV. Cloetta, Le Mystère de l'époux, dans la Romania d'avril 1893. C'est d'après ce travail approfondi que nous citons le texte provençal.
Quand les Vierges sages refusent leur huile à leurs imprudentes compagnes, c'est la langue vulgaire qui leur sert encore à exprimer ce refus fatal, et c'est dans le même dialecte que parlent les marchands auxquels s'adressent les Fatuœ. Enfin, lorsque l'anathème final est jeté par le Christ sur ces malheureuses, c'est en ces termes:
Alet, chaitivas ; alet, malaureias :
A tôt jors mais vos son penas livreias E en efern ora seret meneias.
Le manuscrit où se trouve ce précieux échantillon de la langue romane a été attribué par les meilleurs critiques à la première moitié du XI I^ siècle, et nous en concluons légitimement qu'avant 11 50 et depuis la fin du X^ siècle, en l'espace d'environ cent cinquante ans, les Mystères liturgiques avaient déjà subi les cinq transformations que nous venons d'exposer.
L'évolution continua pendant tout le XII^ et tout le XI 11*= siècle.
Dans le jeu de Daniel, certains couplets sont farcis de mots français:
Vir propheta Dei, Daniel, vien à PRoi, Veni, desiderat parler à toi.
Pavet et turbatur, Daniel, vien à VRoi: \'ellet quod nos latet savoir par ici.
Hilaire (ou le prétendu Hilaire) a également intercalé dans ses Drames de nombreux refrains français :
H or ai dolor, Horest mis frères morz,
Por que gei plor.
Lase, chaitive.
Dès que mis frère est morz,
Por que sui vive (').
Dex ! quel domage !
Qui pert la sue chose pur que n'enrage ?
Ha ! Nicholax, Se ne me rent ma chose, tu 1' comparras (=).