III. LA SENSATION SEULE
Gomment, aulendemainde son enfance, l'homme moderne fut-il si vieux? Car il faut être vieux pour s'intéresser exclusivement à sa sensation, pour l'observer et l'analyser, pour la suivre dans ses causes, ses accidents et ses effets. — L'homme moderne se fit vieux par réaction. Après la grande orgie de bruit et de couleur du Romantisme, il eut honte. Il sentit la nécessité de se prendre à quelque chose de solide, de connaître le fond des choses dont il avait, si légèrement, parlé sans rien savoir. — Ce fond des choses humaines, il crut le trouver dans les raisons physiques de la vie et entra dans les laboratoires et les salles de dissection. — Quel brusque changement ! Hier on n'entendait parler que de cape et d'épée, de grandes passions, de grands crimes et chacun s'en allait au loin cher-
cher des aventures et des paysages nouveaux, Aujourd'hui on reste chez soi, on ne parle que de petits phénomènes naturels, on s'enferme, avec prédilection, dans les horizons connus. On aspirait au grand, au grandiose et fût-ce au gigantesque: c'est l'infiniment petit qui passionne, sans excès. On était presbyte et fou : on est myope et sage.
Il faut noter, tout de suite, que le mouvement naturaliste est français, — en tout différent du Romantisme. Le mouvement classique aussi était français, mais avec adjonctions d'influences antiques et de très lointaines origines dans le Moyen- Age. Le Naturalisme est une génération spontanée de notre race. En somme, ce qui surtout fit sa fortune, c'est que, sous des apparences de violence froide et de brutalité, il flatta le gros bon sens public en ne parlant que de choses solides et qu'on puisse toucher. Les grands gestes romantiques étaient espagnols, anglais, allemands. Le petit geste démonstratif du Naturaliste satisfait les vues courtes et de plus il a cela pour lui qu'on le prendrait parfois (à n'y pas trop regarder de près, car rien n'est si triste, au fond, et si pédantesque) pour une plaisanterie plutôt gauloise encore que française.
Le Romantisme s'inspirait de Shakespeare et lisait Goethe. Le Naturalisme se recommande de Balzac et de Claude Bernard.
Ce dernier nom indique à la fois l'origine immédiate et la nature réelle de ce mouvement. — Il
est déterminé par le courant scientifique, physiologique, et se limitera volontairement à l'explication des mystères de la vie par les lois qui régissent les phénomènes physiques. Volontairement, dis-je ; et, en effet, il va quelque chose d'artificiel et de voulu, il y a une réaction contre les récents excès d'imagination, un parti-pris — détestable
— d'oublier tout idéal, toutes préoccupations de Beauté, aussi tout libre-arbitre et de ramener l'innombrable multitude des accidents passionnels
— individuels ou sociaux — à quelques fatalités phénoménales.
Telle est la plus évidente caractéristique du Naturalisme ; il diminue, réduit, rapetisse, étriqué l'homme et la nature. Quant à Dieu, il n'en est même plus question et les Naturalistes ne disent qu'avec une complaisance ironique le mot « Mystique », — presque une injure.
Et voyez ! Ils s'inspirent de Balzac, ils acclament Flaubert : mais, dans l'œuvre de ces deux Maîtres, quel arbitraire choix ils font! — plus arbitraire encore que celui des Romantiques dans l'œuvre de Gœthe. Que font les Naturalistes des Œuvres Philosophiques*! Louis Lambert, qu'en pensent - 1ls? Que pensent-ils de Scraphital1 Us sont en extase devant Madame Bovary et Un cœur sim-
1. S'il faut croire que [M. Zola a voulu nous indiquer par Le Rêce dans quelle mesure le Naturalisme admet et pratique les réalités d'Au delà, c'est dommage.
pie. L'Education sentimentale les enchante moins, moins encore Bouvard et Pécuchet, et quant à Salammbô, la Tentation et les deux autres Contes, « c'est la part inférieure de l'œuvre de Flaubert. »
Le mouvement naturaliste nous retiendra moins longtemps que les précédents. Non qu'il soit moins nettement caractérisé, mais il est plus court. C'est comme un acquit de conscience de l'espritmoderne se lestant d'études scientifiques avant d'entreprendre la grande synthèse, — rien de plus : et je n'en veux qu'une preuve, c'est qu'il ne lui a pas donné un seul poëte, — je dis un poëte en vers. Plus d'un, pourtant, a essayé d'être le poète naturaliste qu'attendait impatiemment M. Zola. M. Zola lui-même a fait des vers : ils sont romantiques ; M. Guy de Maupassant a fait des vers : ils sont mauvais ; M. Daudet a fait des vers : — ! Un seul poëte parut mériter les sympathies naturalistes : mais M. François Goppée est un Parnassien d'origine, un intimiste et un moderniste, il n'est pas plus naturaliste que Gautier.
Un second signe — s'il en était besoin d'un autre — delà brièveté de souffle du Naturalisme, c'est l'interminable queue qu'il traîne déjà, dont il a honte et qu'il garde pourtant, parce que, du moins, cela fait nombre. Le Naturalisme est déjà poussif (tournons l'image) et c'est tout s'il a trente ans ! — C'était fatal. Rien n'est facile à faire comme un roman, selon cette formule, et toutes les
médiocrités s'y sont jetées. Par exemple, on a tôt pataugé en pleine pornographie. Il n'y a plus alors ni talent, ni observation, il n'y a que la boue — et sa tristesse ! Or, cette boue n'est pas légère aux chefs de l'école : ils en sont responsables, car c'est délibérément qu'ils ont abaissé et restreint l'horizon. Ils ont proscritl'imagination, — en principe, — quitte à s'en servira l'occasion, témoin M. Zola qui est romantique autant que naturaliste. Mais les disciples ont pris les maîtres au mot. La consigne était de ne rien inventer, de n'apporter dans l'étude de la nature aucun préjugé d'idéal, de ne rien dédaigner, surtout, de fouiller de préférence dans les tréfonds et les bas-fonds, car « la perle est là-dedans. » On l'y a cherchée, — je crois même qu'il y a de pauvres gens qui l'y cherchent encore.
Pourtant les prétentions du Naturalisme sont plus larges que je ne dis et je le blesse sans doute en lui assignant la Sensation pour tout objet. C'est autre chose qu'il voit dans Balzac, et la formule : Un coin de la nature vu à travers un tempérament, embrasse toute la vie. — Laissons, pour un instant, Balzac : c'est l'ancêtre ; il y a, en effet, chez lui, autre chose que la sensation, car il y a tout. Etudions plutôt Flaubert ; Madame Bovary est incontestablement une œuvre naturaliste. Qu'est-ce qui surtout distingue ce roman des romans deSand, de Sandeau, d'Alphonse Karr, etc. ? Trois caractères : le ro-
mancier se recule de son sujet, n'y intervient jamais en personne, c'est une œuvre objective ; rien n'y est anormal, tout y est déterminé par le tempérament d'Emma, c'est une œuvre logique ; le tempérament d'Emma est tout physique, tout sensuel et le récit de ses amours n'est que le récit d'une suite de sensations, c'est une œuvre sensationnelle ou physiologique, et tout, dans le livre, est de même, physiologique ou sensationnel. Pour caractériser un personnage de George Sand, André, par exemple, nous dirions que c'est un faible, un rêveur, nous chercherions des mots vagues et d'ordre moral ; pour caractériser un personnage de Victor Hugo, Jean Valjean, nous chercherions des mots vagues encore et d'ordre social, nous dirions un forçat honnête homme, etc. D'André et de Jean Valjean nous ne voyons que le geste, le vêtement, l'attitude et nous sommes obligés, pourles préciser dans notre mémoire, de nous rappeler les mots qu'on leur a fait dire. Pour caractériser Charles Bovary et sa femme il nous serait impossible de dire autrement que : un lymphatique, une hystérique, et cela, sans nous souvenir de leurs paroles, car nous voyons leurs visages, le teint pâle et les yeux éteints du mari, et son allure un peu hésitante, l'autre pâleur de sa femme, une pâleur chaude et des yeux brillants, la balèvre sensuelle, l'allure rapide, les mains promptement jointes et ouvertes... Et l'empoisonnement! Nous avons vu
comme on meurt sur le théâtre classique : des âmes qui s'évaporent. Chez les Romantiques, c'est une poupée qui se casse à tout propos, pour tout, pour rien, pour commencer comme pour finir et dans un beau geste. Mais Emma ! Elle meurt comme nous mourons, — à l'heure où nous n'avons plus en nous que la vie évanescente des sens, à l'heure où l'esprit s'est déjà voilé, où les yeux ne trahissent plus que la douleur animale, le désespoir physique de l'organisme qui s'agite pour retomber inerte, définitivement. Emma n'a guère jamais eu d'âme, elle nepeutperdrequela vie qu'elle avait; maisilémane de cet empoisonnement, aie lire, une contagion de nausée. — Concluons: qu'avons-nous trouvé dans Madame Bovary! Une œuvre objective et logique, c'est le procédé ; uneœuvre sensationnelle et physiologique, c'estlefond. — Est-ce une exception ? Mais dans les autres romans naturalistes, reconnus tels par l'Ecole, que trouvons-nous encore, toujours et principalement, sinon uniquement ? Comment nous apparaissent les personnages de Germinie LacerteitXy de Madame Gervaisais, du Ventre de Paris, ùqU Assommoir, de Nana, des Sœurs Vatard, de Boule-de-suif, d'Une Belle Journée, du Nommé Perreuxl Quels mobiles les font agir? A quoi pensent-ils? Quel est leur monde intérieur? — Ils n'en ont point, ils ne pensent à rien, leurs mobiles d'action sont dans leur bile ou dans leurs nerfs. Ils n'ont pas de rêve, pas de joie. Us sont tristes,
tristes ! — d'une tristesse parement physique. Nous les suivons du regard, figures pâles, figures colorées, agitées de maladies, névroses ou chloroses, poussées par la faim, par l'ivresse, par la sensualité, unies ou séparées par la communauté ou par la différence de leurs besoins, — toutes des figures sur qui pèse la Fatalité d'un vice physique ou d'une hérédité de folie. — La Fatalité ! Plus noire, plus impitoyable, plus atroce, plus lourde, mais moins grandiose et belle que l'antique, les Naturalistes ont ressuscité la Fatalité. Oreste peut, du moins, avoir encore l'illusion consolante qu'il fuira les Euménides, qu'il mettra de la distance entre elles et lui ; il court vers le sanctuaire d'Apollon en criant asile et le Dieu le défend contre les Furies. Mais Germinie Lacerteux, mais Coupeau, comment échapperaient-ils à leurs Furies ! Elles sont en eux ! Elles se nomment l'Ivresse et l'Hystérie; elles hurlent dans leur sang, elles se crispent dans leurs nerfs. — Ce rapprochement entre les deux fatalités, antique et moderne, s'impose si bien que celui des représentants de la nouvelle école qui a la qualité la plus officielle (encore que cette qualité lui vienne plutôt, sans doute, de sa propre initiative que du consentement des camarades, et encore qu'il la doive surtout à son génie de réclamier, le plus extraordinaire tel génie que ce siècle ait vu, depuis Victor Hugo) le provoque de lui-même dans un de ses plus célèbres romans. Le
LES FORMULES ACCOMPLIES lo9
motif choisi est l'inceste1. M. Zola, qui a de la fantaisie, a risqué là toutes les audaces. Son livre impose de dangereuses comparaisons, par son titre qui évoque celui de Chateaubriand, par son sujet qui est celui de Phèdre. Quoique systématique, Renée témoigne d'un talent admirable. C'est peut-être le chef-d'œuvre de son auteur et c'est certainement un des beaux livres de ce temps. L'infériorité de M. Zola, s'il faut le comparer aux illustres rivaux qu'il affronte, se devrait pourtant compenser par le grand avantage qu'il a sur eux: il connaît les fautes qu'ils ont commises, lesquelles sont surtout celles de leurs formules, et, dans le même sujet, pourrait les éviter. — Il ne les a pas évitées! Phèdre n'a ni le sentiment de la vie apparente, ni la vie des sens, elle n'a que des pensées passionnées ou plutôt elle n'est qu'une âme aux prises avec la Passion ; René a, peut-être, un peu de la réalité idéale de la Passion, mais il
1. Il est singulier que les Modernes, comme les Anciens, n'ont parlé de l'inceste — qui n'est pourtant un vice que parce que la société l'a décrété tel, l'inceste qu'Israël pratiquait religieusement — qu'avec une excessive timidité. L'inceste de Phèdre n'est un inceste que d'alliance, comme celui de Renée, comme celui des Bart/iozouls de M. Caraguel. L'inceste de René serait réel, mais reste en désir. Celui de Zo'har seul est à la fois réel et effectif. Mais à ce sujet, et tout à fait exceptionnellement, M. MGndes se transforme en moraliste sévère — un peu artificiel, je pense — et ne parle qu'avec une horreur qui la condamne de la belle faute qu'il vient de décrire en un style, pourtant, ■ pris d'elle.
manque de la vie des sens, il n'aguère que le mouvement et le sentiment ; — Renée ignore absolument cette réalité idéale; elle n'a pas d'âme, et si elle garde quelque apparence de geste et d'extériorité de sentiment, c'est que les Naturalistes viennent de lire les Romantiques, mais sa seule vraie vie est dans ses sensations. C'est une élégante brute. J'exagérais les torts de Racine en disant qu'il a rendu muets les sens et les sentiments de Phèdre, j'oubliais le miraculeux vers :
Oh ! que me suis-je assise à l'ombre des forêts !
Racine — et aussi Chateaubriand — savent l'influence que la nature exerce sur l'esprit des amants, ils savent cette vérité que formulera bien plus tard un secondaire et délicieux poëte, qu' « un paysage est un état de l'âme 1. » M. Zola, s'il s'en doute, n'en laisse rien voir. Plus d'une fois il se surprend à dégager du personnage qui la subit la sensation, pour l'étudier plus profondément, et, s'il s'aperçoit qu'il risque ainsi de compromettre la vérité générale de son personnage, se hâte alors de le jeter, par un procédé tout romantique, dans l'action. — René est peut-être plus faux, parce qu'il se préoccupe moins des causes que des effets ; mais il y a plus de vérité dans Phèdre que dans Renée, parce que les causes psychiques sont plus graves et plus profondes que les causes physiolo-